Les méandres des décisions gouvernementales sont bien souvent surprenants. Voilà un ministre de l’Éducation qui s’illustre en imposant une vision des apprentissages pour le moins simpliste et quelque peu idéologique. On se demande bien d’ailleurs à quel titre : que dirait-on si un ministre de l’agriculture imposait une méthode de taille de la vigne, un ministre du transport une type de moteur aux routiers, un ministre de la santé la seule façon officielle de se soigner ?

Et voilà que le même ministre, catalogué me semble-t-il à juste titre de réactionnaire, va peut-être permettre aux parents d’accéder, dans le cadre de la parentalité, au statut de… citoyen ! Le monde à l’envers me direz-vous puisque les gouvernements se réclamant du progressisme se sont bien gardés d’ouvrir la porte de l’école à la démocratie.

PARIS (AFP—23-05-06) - Les parents d'élèves auront bientôt un vrai statut au sein du monde scolaire, un rôle "institutionnel"(…). « Ils devraient avoir un statut d'ici fin juin », explique-t-on dans l'entourage de Gilles de Robien.

Un "statut" des parents, qui permettrait de formaliser leurs droits et leurs devoirs dans l'enceinte scolaire, d'inciter, par exemple, les professeurs à tenir compte de leur avis, n'est jamais apparu dans un texte alors qu'ils le réclament depuis longtemps.(…)

(…) Un rapport d'étape de l'inspection générale de l'Education nationale (Igen) récent propose d'aller dans ce sens et même plus loin. Il suggère de "redéfinir" les droits des parents en matière de participation dans les projets éducatifs de l'Ecole, et de faire un effort particulier auprès des familles en difficulté.

L'Igen suggère même la mise en place de lieux de paroles, une sorte de "salle des parents" dans les établissements.(..)

Je sais bien qu’il faut toujours se méfier des déclarations qui ne sont que d’intentions. Mais il est toujours stupéfiant de constater qu’après près d’un siècle et demi de fonctionnement, l’institution scolaire reste un État dans l’État, une zone hors contrôle des institutions républicaines dont se réclament pourtant les principaux défenseurs du « temple » scolaire, un lieu où des fonctionnaires ont tous pouvoirs au nom de ce qu’ils appellent « liberté pédagogique » sur des enfants dont les parents, eux, n’ont aucune liberté de choix (obligation scolaire + carte scolaire) (1).

A contrario il faut dire que les parents dans leur ensemble ne sont pas tellement demandeurs d’un droit de regard quelconque qui induirait bien entendu une coresponsabilité. Parler de l’école, de ce qui s’y fait, est encore tabou, même dans pas mal d’associations de parents d’élèves, ce qui est un comble !

La barrière infranchissable entre l’espace qui appartient aux enseignant et ce que l’on peut presque appeler la société civile ne peut pas se contenter de brandir vigie pirate pour justification. Si la sanctuarisation de l’espace scolaire est très certainement due à l’angoisse des enseignants face à un regard quelconque qui risquerait de découvrir l’extrême incertitude dans laquelle ils assument soit une fonction, soit une mission, elle est aussi due à l’accord tacite des parents qui n’ont pas forcément envie de retourner dans un enclos dont ils n’ont pas forcément ou consciemment de bons souvenirs. Ce qui aboutit d’ailleurs à des situations parfois dramatiques quand un enseignant tortionnaire ou pédophile a pu sévir pendant des années sans qu’aucune personne extérieure puisse ou n’ose même jeter un regard par la fenêtre.

Mais on assiste alors à ce paradoxe : les enseignants en pensant se protéger se retrouvent du coup à assumer la totale responsabilité de ce que produit l’école ; ce dont les parents ne se privent pas de les accuser, je dirais presque à juste titre puisqu’ils sont totalement exclus de cet espace étatique où leurs enfants sont captifs.

La seule façon d’amorcer une sortie à la crise actuelle est que s’amorce une coresponsabilité sur l’école, que celle-ci devienne démocratique et que les professionnels qui y exercent le fassent dans des stratégies coproduites avec les usagers et sous le contrôle de ces derniers : les professionnels qui craignent ce qu’ils prennent pour des confrontations futures devraient savoir que toute organisation est possible quand tous ses membres ont un intérêt commun. Or je ne connais aucun parent qui n’ait le même intérêt de réussite et d’épanouissement pour son enfant. Ce serait très certainement une révolution ; mais qui n’a rien d’impossible puisque, dans les conditions ordinaires de l’école publique, j’ai pu être parmi les quelques-uns qui ont pu faire vivre l’implication parentale dans les stratégies éducatives pendant près de 30 ans(2) (Voir « Une école du 3ème type ou la pédagogie de la moouche » éditions L’Harmattan)

Alors l’Histoire deviendrait piquante si l’ouverture démocratique de l’école était entreprise par un gouvernement des plus à droite de la cinquième République ! A suivre ! (4)

Tous les billets à propos des parents : http://education3.canalblog.com/tag/parents

L'appel pour le choix d'une "autre école" : http://appelecolesdifferentes.blogspot.fr/

 

(1) J’assume ces propos en tant qu’ex-enseignant qui pendant plus de trente ans a ouvert sa classe et son école aux parents, y compris pendant le temps scolaire et les a associé à tous les choix pédagogiques (voir « une école du 3ème type »)

(2) Dans la classe unique de Moussac/Vienne.

(4) Ces idées sont développées dans deux ouvrages : « Une école du 3ème type… » déjà cité et « Du taylorisme scolaire à un système éducatif vivant » aux éditions Odilon.