Je croyais que le sujet n’était plus d’actualité mais apparemment un nouvel ouvrage du sieur Brighelli relance à nouveau une ahurissante polémique contre ce qu’on appelle maintenant les pédagogistes ou le pédagogisme. On serait ahuri si un quidam quelconque, relayé par des médias dont il n’est pas facile de comprendre la complaisance, se mettait à tirer à boulets rouges sur les biologistes parce cela ne peut faire progresser la médecine, sur les agriculteurs qui ont osé s’essayer à des pratiques admises aujourd’hui comme une alternative souhaitable, sur l’agriculture dite « raisonnée » parce qu’elle limite l’utilisation des boites de pesticides, bref sur tous ceux qui proposent mais surtout ont essayé (et réussi) des pratiques différentes parce que les précédentes manifestement ne donnaient pas satisfaction et s’avéraient même nocives. Et bien on n’est pas ahuri quand il s’agit de l’école et de ce qu’on subit, subissent, vont subir nos enfants !

Ce qui est le plus surprenant, c’est que ces personnages qui font la une de l’actualité et déclament ou éructent sur l’école et ses acteurs n’ont, eux, jamais rien fait, rien prouvé, rien réussi dans leurs classes… quand ils en ont encore une ! Ils se gardent bien de parler de leur propre action, il est plus prudent d’accuser les autres… de ses propres incapacités.

A propos de la lecture qui a défrayé la chronique… et les circulaires ministérielles, nous tombons même dans du Kafka si ce n’est que la réalité dépasse la fiction : les deux éminences grises qui ont inspiré notre ministre de l’Education Nationale n’ont jamais été confrontées au primo-apprentissage en CP ! Mieux, ils avouent même leur incompétence. Marc Le Bris en expliquant qu’il n’a réussi à mettre en route aucun des principes pédagogiques qu’il décrie ensuite. Quant à Rachel Boutonnet, c’est proprement surréaliste : après avoir échoué à l’IUFM et avoué qu’elle n’avait rien compris à ce qui s’y disait (on peut supposer qu’elle lui en veuille), elle écrit dans sa première année d’enseignement un bouquin sur l’apprentissage de la lecture alors qu’elle n’a pas de CP ! Et personne ne s’étonne ! Pas plus du fait que les grands promoteurs du retour au passé de « Sauver les lettres » soient essentiellement des profs du secondaire ou universitaires qui montrent d’un doigt accusateur leurs collègues (1) du primaire et vont jusqu’à leur indiquer comment il faut faire !

Mais de l’autre côté, on n’a pas tellement entendu les praticiens, ceux qui sont confrontés quotidiennement aux apprentissages, aux premiers apprentissages. Chercheurs, profs d’université, profs d’IUFM se sont brillamment exprimés. Brillamment ! il semble que l’essentiel pour être écouté soit ce terme, brillamment, quel que soit ce qui est exprimé. Mais les praticiens ? Ceux dont on se sert d’exemple suivant comme cela arrange ?

Lorsqu’ils s’expriment, leur parole ne doit pas avoir la même valeur que celle de ceux qui ne sont plus depuis longtemps ou n’ont jamais été devant des enfants. Ils sont pourtant nombreux à s’exprimer au moins sur le net. Mais pour savoir le poids que pourrait avoir leur parole, il n’y a qu’à se rendre sur le site de Philippe Meirieu et voir combien de sites de praticiens il estime dignes d’être visités : aucun ! même pas le site du mouvement freinet bien qu’il ne se prive pas de citer le nom de Freinet comme s’il ignorait que la pérennité de ce mouvement et l’évolution de ses idées et de ses pratiques était le fait d’un ensemble de praticiens et non pas de l’adoration d’un gourou.

Puisque je parle du mouvement Freinet (2), il faut bien aussi constater que les praticiens qui le composent ou tout au moins qui le dirigent n’ont même pas confiance… en ceux qui le font vivre et évoluer : dans tous leurs derniers congrès la tribune a toujours été occupée par des gens bardés de titres dont la caractéristique essentielle était qu’ils n’étaient pas des praticiens de l’école. Et dans la polémique sur les méthodes, le mouvement Freinet a même quelque peu été embarrassé et n’a cité que le bouquin de Danielle de Kaiser sur la « méthode naturelle de lecture » alors qu’il y a d’autres approches en son sein.

Mais peut-être que les enseignants du primaire sont-ils stupides, incapables de construire des pratiques à partir de ce qu’ils observent sur le terrain et de ce qu’ils apprennent des sciences, de bâtir eux-mêmes des théories… et ce serait pour cela qu’ils ne sont qu’enseignants du primaire ? C’est quand même l’idée générale qui est transmise par ceux qui se pensent… au-dessus.

Alors la scène est occupée par les polémistes habituels en mal de reconnaissance qu’ils n’ont pu obtenir professionnellement, par les spécialistes du discours qui en vivent, et qui en vivent bien, bref par tous ceux qui ne prennent aucun risque, en particulier le risque de mettre en pratique eux-mêmes ce qu’ils préconisent.

Et nous parents, on arrive, comme en politique, à être condamnés à assister à un spectacle de théâtre de mauvais goût et à ce que nos enfants subissent des décisions complètement irrationnelles et incohérentes prises par un ministre, un jour spécialiste du transport, aujourd’hui spécialiste de la pédagogie, peut-être demain spécialiste des productions agricoles ou de la taille de la vigne.

Praticiens et parents, levez-vous !

 

 

Ps : il y a quand même un site de praticien sur la lecture cité par « Éducation et Devenir » !

 

 

(1)     Mais est-ce que ceux du primaire sont vraiment considérés comme des collègues par ceux qui sévissent soi-disant au-dessus ?

(2)     J’ai fait partie et je pense toujours faire partie du mouvement Freinet !