Fin d’année scolaire, mouvement des enseignants, inscriptions, partage du troupeau pour l’an prochain. Et la hantise : pourvu que je n’aie pas deux cours ! Ce qui fait lever les boucliers lorsqu’il y a suppression ou menace de suppression, ce n’est pas tant la crainte d’avoir un nombre plus grand d’élèves mais celle d’avoir plusieurs tranches d’âge à gérer, c’est à dire plusieurs programmes ! Il y a bien une réforme des cycles qui, paraît-il, aurait dû avoir lieu, mais tout le monde semble toujours l’ignorer, même les ministres successifs qui continuent eux aussi de parler de CP, CE1, CE1 etc… alors que cette appellation non contrôlée a été supprimée.

Le problème n’est d’ailleurs pas tellement la différence des âges. Le problème c’est que chaque enseignant, ouvrier spécialisé de la chaîne scolaire, aura à distiller simultanément, deux, voire trois ou quatre programmes ! C’est là que le bât blesse. On n’a toujours pas compris que le système éducatif est une vaste chaîne industrielle conçue sur les principes du taylorisme ou du fordisme de la fin du XIXème siècle. Avec le sacré saint programme dont le concept date lui du XVIème siècle, le ratio studorium  mis au point par les jésuites de Ignace de Loyola pour former les « combattants » dont la compagnie avait besoin.

Sans programme, point de salut. Même ceux qui veulent apparaître comme les chantres de la modernité se gardent bien d’oser le jeter au feu. On l’aménage savamment, républicainement, démocratiquement, scientifiquement, philosophiquement, … mais c’est toujours LE programme qui régule la vie de nos enfants, de 3 à 18 ans.

Mais comment se fait-il que ces mêmes enfants, les nôtres, aient pu apprendre à marcher et à parler sans programmes ? et pire, sans que des fonctionnaires salariés et avec les plein pouvoirs ne dirigent et ne contrôlent leurs progrès suivant ce qui a été prévu par d’autres fonctionnaires un peu plus haut placés mais toujours imbus de leurs hautes compétences ? il n’y a que quelques chercheurs pour s’extasier de cet extraordinaire auto-apprentissage accompli par la totalité des enfants d’hommes naissant sur cette planète. Et lorsqu’il s’agit tout bonnement de poursuivre l’autoconstruction dont le plus difficile a déjà été réalisé (1), alors il faut mettre en œuvre une épouvantable machinerie qui s’appelle système éducatif et qui devra absolument ressembler aux chaînes industrielles par lesquelles on produisait des objets rigoureusement semblables pour le soi disant bonheur de ceux qui allaient les acheter et qui auraient aussi dû être ceux qui les produisaient.

On a bien conçu le système éducatif comme une chaîne industrielle. Les pièces à boulonner c’est « le programme » découpé en diverses tranches suivant les « matières » et les âges des objets (les élèves) sur lesquels elles devront être fixées avant de passer dans les maillons suivant (classes). Effectivement si une pièce est mal boulonnée, dans tous les maillons suivant l’objet sera défectueux. Dans une bonne chaîne, il y a les bifurcations pour conduire l’objet défectueux dans des rebus. Mais aussi dans toute bonne chaîne, si une opération a provoqué un mauvais boulonnage, on sait qu’il ne suffit pas de laisser la pièce dans le même poste puisque la même opération continuera à provoquer le même mauvais boulonnage !

Le système éducatif, c’est ça ! Se le dissimuler relève de l’aveuglement le plus ahurissant. En réclamer encore plus comme les Le Bris ou autres Brighelli frise la démence. Vouloir « rénover » la pédagogie (les modes opératoires de la chaîne) sans toucher à la chaîne (système éducatif) et à ce qui l’alimente (les programmes) est d’une telle incohérence que non seulement il n’y a pas d’effets sur les différentes « sorties de la chaîne » (2) mais parce que en plus cela rend non crédibles le fait que d’autres pédagogies sont possibles. L’aveuglement des pédagogues ayant pignon sur rue comme la frilosité des mouvements pédagogiques sur la remise en question du système éducatif et des conceptions qui le sous-tendent (transmission des savoirs) est carrément irresponsable.

Il suffirait de comprendre qu’apprendre à lire, écrire, mathématiser, scientifiser… relève des mêmes processus qu’apprendre à marcher et à parler. N’importe quelle maman sait comment ses enfants l’ont appris, sans avoir fait une thèse en sciences de l’éducation. C’est probablement trop simple. Que l’école puisse être autre chose qu’une usine à fabriquer des objets est probablement trop révolutionnaire.

En attendant, à la rentrée prochaine, le fait que dans la même case on risque d’avoir ensemble des enfants de deux âges différents est pris comme une catastrophe, par les enseignants et par les parents. Nous sommes bien dans une triste époque et sur une triste planète.

Pour en savoir plus

(1) Le plus difficile c’est bien sûr la construction du langage oral où vont être conçus le passé et le futur, le « je » et l’autre, la distanciation, la représentation d’un monde, d’une logique…. Les autres langages, écrits, mathématiques, scientifiques ne font que se situer dans le prolongement du langage oral. Le plus difficile a été fait par l’enfant en interaction avec son environnement humain (famille, quartie… ) et physique.

(2) Le terme est volontairement horrible, parce que dans la réalité c’est aussi horrible, plus encore que l’horreur économique.