suite des billets précédents :

Le vrai scandale de la carte scolaire -

Pédagogies différenciées et carte scolaire

 

Je n’ai jamais rien affirmé que je n’aie préalablement vécu, expérimenté, vérifié. En ce qui concerne l’inexistence des conséquences annoncées de la suppression d’une carte scolaire, je l’ai vécu une vingtaine d’années… en classe unique.

La classe unique est un espace bien particulier et à part du système éducatif.

D’une part les parents d’un village qui ne disposent plus que d’une classe unique peuvent, sans aucun problème, inscrire leur progéniture à l’école du gros bourg le plus proche : personne ne leur fera aucune remarque ou refusera leur inscription, trop content au contraire d’étoffer des effectifs qui risquent toujours la suppression d’une classe. Et puis, les cars de ramassage scolaire en direction du collège passent presque devant la porte de chacun.

Si vous n’êtes pas content de l’école, si la classe unique vous fait peur, pas de problèmes, inscription à la « grosse » école !

D’autre part, c’est le seul endroit du système éducatif où l’enseignant qui y exerce ne peut se défausser sur un collègue précédent pour excuser un échec ou se débarrasser vers le collègue suivant des cas qu’il n’aura pu résoudre. En plus, il a quotidiennement sous les yeux les « résultats » de ses actions professionnelles : ses anciens élèves rentrant du collège, du lycée, voire, pour mon cas après plus de 20 ans à y avoir travaillé, à l’université, dans la vie active. Le seul endroit où l’enseignant a réellement à rendre des comptes ! Pas à une hiérarchie souvent peu compétente mais à ceux mêmes que l’on appelle les usagers de l’école, d’un service public. Et en classe unique la sanction est immédiate : l’école se vide ! Ceci explique probablement à quel point les classes uniques ont été par avance fuies !

Lorsque je suis arrivé à Moussac, dans la Vienne, l’école venait de perdre sa seconde classe. Elle avait encore un effectif, surtout parce que les parents n’avaient pas eu le temps de prendre les dispositions de fuite. Mais tout le monde se demandait bien ce qu’un type de 35 ans, avec son ancienneté, venait faire dans cette galère.

En plus, lorsque les collègues du canton surent les méthodes que cet hurluberlu utilisait, il se disait partout « Il ne tiendra pas 3 mois à Moussac ». Non seulement l’école a tenu 3 mois, mais elle a tenu 20 ans, puis encore 10 ans après moi… et, à ma connaissance, elle tient toujours.

Il n’y a pas eu la fuite prévue, fuite qui aurait même due être immédiate en raison de la pédagogie pratiquée : il continue à se dire que sans la carte scolaire qui maintient les enfants et leurs parents captifs, non seulement certaines écoles se videraient mais aussi que celles où se développerait une pédagogie beaucoup plus axée sur l’épanouissement n’auraient aucune chance. C’est vraiment prendre les citoyens pour des crétins (ce que font certains auteurs médiatisés !).

Mais, à Moussac, d’emblée les parents ont été inclus dans l’élaboration des stratégies éducatives. L’enseignant n’est qu’un professionnel[1], qui peut apporter, normalement, un éclairage sur ce qui fait l’objet de sa profession, en l’occurrence les apprentissages[2], qui peut analyser le contexte et, à partir de tout cela, proposer à la discussion des stratégies éducatives à celles et ceux qui devront les subir ou les faire subir mais en tout état de cause devront y participer pour leur réussite. Et toute stratégie n’a d’efficience, pour un professionnel, que si elle peut être rectifiée suivant ses effets. Et toute stratégie ne devient acceptable que lorsque celles et ceux pour qui elle est élaborée, d’une part participent à cette élaboration, d’autre part savent que le professionnel tiendra compte du décalage entre effet escompté et effet constaté pour la modifier avec eux. Tout le secret est là ! Les parents de Moussac ont donc eu le choix entre d’une part une pédagogie de l’épanouissement où ils avaient leur mot à dire mais aussi leur propre responsabilité à engager, et une pédagogie traditionnelle d’où ils étaient aussi traditionnellement exclus, ce qui est cependant plus confortable.

Le véritable choix que j’ai fait moi-même, ce n’est pas de croire à une pédagogie mais de penser que chaque individu a vraiment la capacité d’être un citoyen, de l’assumer, et, plus surprenant encore, qu’il y prendrait du plaisir.

Mais ceci ne serait qu’anecdotique si on n’avait retrouvé des situations relativement semblables dans de très nombreuses classes uniques. Lorsqu’en 1989, probablement plein de bonnes intentions, le Ministre de l’Education, Lionel JOSPIN lança un plan d’éradication des classes uniques, grande fut la surprise de voir un nombre surprenant de villages se soulever pour conserver ce qui était devenu leur classe unique. Nombre suffisamment significatif pour provoquer d’abord des travaux pour éventuellement clore définitivement le bec à ces résistants genre Astérix. Puis, lorsque ces travaux ont montré l’invraisemblable, à savoir que les résultats des CU étaient meilleurs, il y eut un moratoire suspendant leur suppression. Moratoire qui dura jusqu’à… Ségolène ROYAL sous-ministre de l’Éducation ! Curieuse boucle et curieux aboutissements pour la même personne qui aujourd’hui revendique le choix ! Comme quoi rien n’est simple, surtout quand on complique tout !

Il n'empêche qu'il s'est trouvé et qu'il se trouve encore des centaines d'écoles de proximité, non protégées par la carte scolaire, apparemment peu intéressantes pour tout le monde, presque toujours avec les pédagogies qui font peur, des centaines d'écoles non seulement qui n'ont pas disparu par délaissement, mais dont les usagers, habitants des lieux, se battent pour tenter de les conserver. Comme d'habitude, cela n'interpelle personne.


[1] Mais l’enseignant est-il un professionnel ? ou un fonctionnaire ?

[2] Là encore c'est un autre problème : reçoit-il vraiment une formation concernant ce qu’il va avoir à faire quand on sait qu’un jeune sortant de l’IUFM ignore pratiquement tout ce qui concerne les pédagogies, tout ce qui concerne les sciences cognitives. Un peu comme un médecin qui ignorerait qu’il existe des microbes, la génétique,… Paré, Pasteur ou Laborit, qu’il existe la chirurgie, l’acuponcture, la diététique… etc. Et un médecin qui ne se tiendrait pas au courant des progrès de la médecine !