Lorsque j’entends que la carte scolaire n’est plus l’outil qui permettait la mixité sociale ,il y a de quoi, être abasourdi : la carte scolaire n’a jamais eu, à aucun moment, cet, objectif annoncé a  posteriori ! La carte scolaire n’a jamais été autre chose qu’un outil pour calculer au plus juste les moyens à mettre en œuvre par rapport à une population scolaire supposée être fixe. Un simple outil de calcul prospectif financier ! Que les mondes enseignants ou politiques se mettent tout d’un coup à lui accorder des vertus quasi humanistes qui auraient justifié son instauration est à mourir de rire. Et que « l’opinion publique » le croit naïvement est à mourir de tristesse.

Qu’est-ce qui justifie l’envie de changer d’établissement ? uniquement la qualité sociale des élèves (donc de leurs parents) qui le fréquentent. Rien d’autre ! Tout le monde sait, en particulier en milieu rural, qu’une part importante du succès de l’école catholique c’est qu’elle permettait, dans les villages, un partage social de la population.

Les effets induits sur les résultats scolaires ne sont d’ailleurs rien d’autre que celui de l’usage de la langue : dans ces établissements « choisis », on y parle beaucoup mieux le français ! la pédagogie n’y est même pas meilleure, c’est la même ! Quand l’essentiel de la scolarité constitue à utiliser deux langages, l’oral puis l’écrit français, il vaut mieux que les enfants et ados baignent, également le temps de l’école, dans ces langages : ils gagnent du temps ! du temps sur les autres puisqu’il semble maintenant qu’il n’existe plus d’autre logique que celle « du marché », le principal marché et la principale marchandise étant l’humain et la seule valeur la « concurrence ».

La violence ? curieux cet étonnement face aux violences provoquées quand toute la logique de la concurrence, du « marché » est justement fondée sur la violence ! Bien sûr on préférerait que chacun se cantonne dans la violence codifiée qui donne d’avance toutes les chances à une seule catégorie (celle qui dicte les codes) mais qui tue tout autant, même aux sommets. Mais la violence dans les établissements scolaires est toujours proportionnelle aux taux d’échecs de ces établissements, c’est à dire aux résultats du « marché scolaire ». Mettez n’importe quel groupe d’enfants ou d’ados, dans des établissements à taille humaine et fonctionnant sur une autre logique et avec une autre approche éducative qui n’est plus fondée sur « l’économie de marché » des savoirs, et la violence disparaît. Cela a été mille fois prouvé. De tous temps l’économie de marché a incité les hommes à s’entretuer, jusqu’aux religions qui n’en sont qu’une déclinaison ou la dissimulation. Que cela se passe dans les églises ou en leur nom, ou dans les écoles, c’est le même phénomène.

 

 

Alors, pourquoi, lorsque l’on constate qu’il y a au moins deux façons complètement différentes d’aborder l’école et qu’on en tire la conséquence qu’il faudrait donner la possibilité de choisir, cela donne des poussées de boutons à tout le monde ?

Au niveau de la population parentale qui est convaincue que suivant le cursus scolaire de ses enfants, telle sera son futur cursus social, choisir devient dangereux dans le cas où l’on se trompe, et, peu importe si c’est la bonne ou la mauvaise approche, pourvu que tout le monde soit logé à la même enseigne. C’est la très curieuse conséquence du principe sacro-saint de la concurrence ! D’ailleurs, quand on voit les macrofusions d’entreprises qui suivent immédiatement toute privatisation, il faut vraiment être innocent et aveugle pour croire les grands prêtres du marché affirmer sans rire qu’ainsi le consommateur va être bénéficiaire d’une « libre concurrence » ! Depuis le temps que cela dure, nous sommes vraiment innocents et aveugles !

Au niveau des enseignants, permettre le choix c’est d’abord les obliger, eux, à choisir dans quelle approche ils peuvent se situer et pourquoi. C’est les obliger à argumenter, à discuter de leurs pratiques. Ce qui ne devrait être qu’un acte professionnel. Or, en dehors de l’infime minorité qui, elle, est bien obligée d’argumenter puisqu’elle n’est pas tout à fait dans le traditionnel, aucun enseignant n’explique jamais le pourquoi-comment. Ce qu’ils font, à la rigueur, c’est d’informer sur leurs « instructions »… comme des fonctionnaires.

Et bien sûr, s’il y a choix, cela semble vouloir dire qu’il y a concurrence. La concurrence qui nuit à la nécessaire tranquillité d’esprit pour éduquer. Or j’en sais quelque chose de cette « concurrence » : comme beaucoup de mes anciens collègues ruraux, j’ai été confronté pendant une quinzaine d’années à « l’école libre » d’un village. C’est tout au moins comme cela que c’était présenté par tous les instits du « public ». La guerre laïque. Jusqu’au jour où j’ai décidé que cette concurrence ne me concernait en rien : j’étais chargé d’un travail, voire d’une mission, dont j’avais à rendre compte aux « usagers » qui me confiaient leurs enfants… et je n’avais pas à me préoccuper des autres qui n'étaient pas mon problème. A partir de cet instant, les parents se sont bien trouvés à avoir à "choisir" et non plus à "prendre parti". Le choix était d’ailleurs d’autant plus clair que je pratiquais déjà une pédagogie très marquée de type Freinet. Et c’est dans la sérénité la plus parfaite que… l’école privée a disparu ! Mais il est vrai que la donne avait changé : l’enseignant que j’étais avait à mettre en œuvre et à faire évoluer ou rectifier des stratégies dans lesquelles les parents étaient partie prenante.

Parce que dans cette histoire de choix, de concurrence, les seuls à ne courir aucun risque sont les enseignants, protégés par leur statut de fonctionnaire. J’ai pu dire tranquillement aux parents, au maire de ma classe unique « Si les stratégies mises en œuvre échouent, si je ne réussis pas, j’en tirerai les conséquences et je m’en irai »… ce qui était facile puisque, ce faisant, je ne perdais ni mon salaire, ni mon emploi, et, par les temps qui courent, quel privilège. Mais aussi quelles immense possibilités cela donne à une profession qui pourrait au moins assumer complètement ses actions. Le paradoxe est là : des fonctionnaires qui ne risquent strictement rien en ce qui concerne leur emploi mais qui n’assument et n'ont à assumer aucune conséquence de leurs actions ! Ni individuellement, encore moins collectivement (au niveau de chaque établissement). C’est bien beau de réclamer la liberté pédagogique, à condition que cet immense pouvoir (sur la vie futur d’individus) soit modulé par celles et ceux sur lesquels il s’exerce : les enfants, ados et parents. Je croyais naïvement que c'était un des principes de toute démocratie.

La carte scolaire qui interdit surtout les choix citoyens, c’est d’abord un bouclier hermétique pour les enseignants, leur administration… et l’État. Je comprends que remettre en cause ce carcan carcéral provoque une telle levée de boucliers, et le terme est bien employé !