05 novembre 2006

Les parents d’élèves, c’est quoi ?

pBien sûr c’est un parent dont l’enfant va à l’école ! Comme dès l’instant où l’on est parent on est amené à être très rapidement « parent d’enfant allant à l’école », bizarre cette espèce de dichotomie imposée à tout parent dès que ses enfants atteignent 2, 3 ou 4 ans.

En effet, l’enfant comme ses parents deviennent chacun deux personnages complètement différents, voire complètement indépendants, parfois antagonistes. En psychiatrie on appellerait cela de la schizophrénie instituée !

Le premier cesse d’être un enfant pour devenir un élève. Un pédagogue renommé a même osé dire qu’il devait « apprendre son métier d’élève »[1] ! Et sa qualité « d’enfants » disparaît carrément, « l’élève » étant lui non plus un sujet mais un objet qui doit répondre à un certain nombre de critères soigneusement normalisés et dont on vérifie ou évalue très fréquemment s’ils sont bien remplis.

Le parent devenant « parent d’élèves » perd lui aussi ce qui faisait de lui un parent : un adulte qui a choisi (le plus souvent) d’assumer la croissance physique, psychologique, cognitive, sociale d’un être jusqu’à l’autonomie de ce dernier. Ce qui est d’ailleurs le propre de toute parentalité chez la plupart des mammifères (le plus souvent le parent femelle). Mais, par la grâce de la loi, un humain cesse d’assumer cette responsabilité et ce droit, dès l’âge de 3 ou 4 ans, la plus grande partie de la journée, plus de la moitié de l’année, ce pendant une bonne quinzaine d’années. Dans le monde animal si on sépare ainsi brutalement et régulièrement l'enfant de sa mère, celle-ci rapidement cesse d'assumer sa responsabilité de mère.

C’est alors le propriétaire d’un objet (un élève) qui doit répondre à ce qu’attend la machine scolaire. Cette propriété d’un « objet » est d’ailleurs quasiment inscrite dans le code civil puisque, au regard des tribunaux, un enfant doit être « rendu » le soir à ses parents dans l’état où il était le matin. S’il a déchiré sa veste ou s’il s’est égratigné, le « propriétaire » est en droit de demander « réparation » à l’État qui, lui, cherche des responsables en son sein.

On arrive au paradoxe saisissant : si un enfant n’est pas « l’élève » conforme, ce n’est même plus le fabriquant d’élève (enseignant) à qui on demande des comptes mais au parent propriétaire dudit élève ! Les parents d’élèves convoqués par l’école quand ça « ne marche pas comme il se doit » ont la même attitude coupable qu’un petit épargnant qui va solliciter un découvert auprès de sa banque : il va quémander en s’excusant… ce qui fait rire le banquier qui s’engraisse sur son dos… en étant remercié !

Le parent d’élève, individuellement, est condamné, en tant que tel, à n’être qu’un soumis ou qu’un « lèche-bottes » ou qu’un emmerdeur! Mais il lui sera demandé d’être à nouveau « responsable » quand « l’objet » en grande partie façonné par l’institution scolaire, posera problème. L’école, elle, n’étant responsable de rien, puisque alors il ne s’agira plus d’élèves mais d’enfants et surtout d’ados ou de « jeunes ». Et tu te construis en étant tour à tour élève soumis à une machine, enfant qui ne peut plus que retrouver sporadiquement le milieu et les personnes avec qui tu dois vraiment passer peu à peu du stade d'enfant à celui d'adulte.

On pourrait croire que, collectivement, le parent d'élève retrouve alors ce qui a fait de lui un adulte responsable capable de donner la vie et de l’assumer. Collectivement, c’est à dire lorsqu’il est invité à participer en tant que parent d’élève à un minuscule bout d’institution dans un conseil d’école ou encore dans une association spécifique appelée « association de parents d’élèves ». Et bien il vaut mieux être chasseur que parent d’élève ! Dans le premier espace où il est reconnu en tant que tel, il a le droit de parler de tout… sauf d’école ! On lui demande seulement d’essayer de se dépatouiller avec les conséquences collatérales de l’obligation scolaire : comment faire manger l’élève entre la classe du matin et celle de l’après-midi, comment faire pour récupérer l’élève lorsque l’école s’en débarrasse à des heures où toute la société est elle encore à l’usine, dans les champs, les ateliers ou au bureau. Et lorsqu’il se retrouve en association, l’essentielle de son énergie doit être consacrée justement à trouver des sous pour faire fonctionner la cantine, compenser la pingrerie des mairies et permettre aux enseignants (aux enseignants, pas aux enfants… ceux-ci ne sont que des élèves) parfois d’acheter des « manuels » au mieux une petite sortie scolaire pour se détendre en fin d’année. Mais surtout pas de parler d’école et de leurs enfants. C’est assez ahurissant, mais dans ces associations de parents on ne parle jamais du fait d’être parent et d’avoir des enfants, et de ce qui se passe quand l’école et ses fonctionnaires les retiennent ! Et on s'étonne qu'il y a si peu de parents qui s'investissent dans ces APE.

Toutes celles et ceux qui font comme moi partie d’une APE ou qui en ont fait partie savent que je n’exagère même pas.

Alors ? Pourrait-on espérer que le sujet soit abordé par exemple dans un projet politique quelconque ? éducatif quelconque ? pédagogique quelconque ? Cela existe bien dans de rarissimes micro-endroits (classes uniques, école de handicapés…). Il serait d’ailleurs intéressant que ces exemples soient connus. Mais d’une façon générale et qui perdure depuis longtemps, on se garde bien de… libérer le parent et le citoyen qui normalement dorment bien sous l’objet inerte qu’est le parent d’élève. Avec de bonnes raisons évidemment, dont celle que « le parent d’élève », c’est quelque chose qui de toutes façons « ne sait pas », pourrait avoir tellement d’idées et de positions contradictoires impossibles à gérer si on réveillait les deux personnes qu’il est… malgré tout.

Mais on parle beaucoup de lui. On s’intéresse beaucoup à lui. Il est vrai que si on pouvait le façonner comme on essaie de façonner sa deuxième moitié, l’élève, ça irait mieux pour l’appareil sociétal. Et les commissions, réseaux d’aide à la parentalité fleurissent. On se penche beaucoup sur nous. On, c’est qui ! des gens qui doivent avoir une qualité particulière, être vraiment au-dessus du lot, peut-être avoir fait de longues études sur l’animal « parent d’élève ». Pas du tout ! Ce sont des gens qui ont en général trouvé un emploi dans la fonction publique, fait un petit trou quelque part (CAF, DAS, DDJS, Académie…). Le plus stupéfiant, le plus ahurissant, c’est que dans ces instances qui ont malheureusement du pouvoir, "ils" parlent des parents à la troisième personne en oubliant complètement… qu’ils font partie de ceux qu’ils dénigrent, manipulent, traitent, de leur petite hauteur administrative ! J’en sais quelque chose : participant par hasard à une de ces commissions, je faisais remarquer à une docte et pompeuse représentante de l’académie qui traitait avec un mépris certain ces parents indignes, qu’elle parlait de moi (« les parents »). Puis je lui demandais si elle avait des enfants… et lui faisais observer alors qu’elle parlait aussi d’elle et que d’autres parents pouvaient très bien parler d’elle comme elle parlait d’eux. Il s’en suivi un certain malaise dans la réunion… et je n’y ai plus jamais été convié !

Et pourtant, tant qu’on n’aura pas transformé cette vision du « parent d’élève », sa place réelle dans le système éducatif (aussi bien dans sa conception que dans son fonctionnement), aucune avancée, transformation, amélioration ne sera possible. C’est la république qui va se trouver dans la nécessité d’accepter la démocratie pour survivre.

[1] Philippe MEIRIEU


Posté par bernard_collot à 11:48 - - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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Commentaires sur Les parents d’élèves, c’est quoi ?

Des parents responsables pour une école efficace!

Parler du rôle des parents en littérature pédagogique est une lapalissade.
Cette affirmation va certainement frapper beaucoup de parents,mais je parle en tant que acteur en formation d'enseignants actuellement,instituteur d'orignine.
Inutile de rappeler que sans parents,tuteurs,l'école est "boiteuse",livrée à elle-même,sans soutien ni raison d'être.
Pour illistrer mes propos,je parlerai de deux situations tout à fait différentes.
1.Une école où les parents sont impliqués,non seulement comme étant une association,loin de toute contingence pédagogique,mais qui joue un rôle de catalyseur pour une école citoyenne,efficace et dynamique qui croit à l'innovation,à la critique constructive et à la collaboration.
En surfant ,je découvre sur internet des sites qui me font rêver en tant que parent et professeur formateur.
A voir ces sites d'aasociation de lecture-écriture par exemple,je me sens à l'aise de voir que des parents se soucient des affaires pédagogiques et didactiques et interviennent pour redresser d'éventuelles anomalies (ou pour un apport quelconque)concernant des apprentissages fondamentaux ayant un enjeu crucial scolaire immédiat et socio-professionnel sur le devenir de leur progéniture.
Il est à noter que des intéractions entre parents et école,sous-tendus par des bienséances et une charte que je qualifierai de conviviale,ne peuvent que générer une valeur ajoutée pour une école française confrontée à divers défis qu'elle ne cesse de braver excellemment.
Ce climat qui réchauffe l'école, est en mesure de promouvoir d'ultimes conditions que les chercheurs explorent et exploitent pour puiser matière à réflexion,légitimer leur recherche-action pour servir école,élèves,enseignants et parents.
2.Une école où les parents ne servent qu'à générer des fonds pour des contingences anodines.
Dans des écoles de ce type,l'école constitue un milieu hermétique que les parents n'ont pas droit d'approcher,quand il s'agit d'aborder des thématiques pédagogiques et didactiques,même si des dérappages sont constatés.
Ainsi se crée un fossé qui va s'élargissant entre parents et école ,jus'au point où cette institution pédagogique se trouve comme enclavée,du moment que les véritables enjeux socio-culturels et autres ne sont pas déclenchés.
Dans ce cas là,au lieu que l'école sert la société,elle constitue, au fil des ans,des charges difficiles à supporter.

Posté par El yaagoubi ahme, 15 novembre 2006 à 16:09
c'est tellement vrai !

Philippe MEIRIEU, vous avez très clairement expliqué ce que j'ai rencontré en 1983 ... rien n'a changé ! ! !

Posté par Blandin, 09 novembre 2007 à 19:24
Philippe Bernard !

Eh ! je ne suis pas Philippe Meirieu ! Ce dernier ne se trouve qu'en renvoi dans le texte !
Est-ce qu'il serait d'accord d'ailleurs avec ces propos ? je le connais très bien, on est loin d'être d'accord sur tout !

Posté par Bernard Collot, 12 novembre 2007 à 09:44
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