Bien sûr c’est un parent dont l’enfant va à l’école ! Dès l’instant où l’on est parent on est amené à être très rapidement parent d’enfant allant à l’école, mais bien pire, on devient parent d’une chose appelée élève. Entend-on dire « Chéri(e), si nous faisions un élève ? » Bizarre cette espèce de dichotomie imposée à tout parent dès que ses enfants atteignent 2, 3 ou 4 ans.

En effet, l’enfant comme ses parents deviennent chacun deux personnages complètement différents, voire complètement indépendants, parfois antagonistes. En psychiatrie on appellerait cela de la schizophrénie instituée !

Le premier cesse d’être un enfant pour devenir un élève. Un pédagogue renommé a même osé dire qu’il devait « apprendre son métier d’élève[1] » ! Et sa qualité « d’enfant » disparaît carrément, « l’élève » étant lui non plus un sujet mais un objet qui doit répondre à un certain nombre de critères soigneusement normalisés et dont on vérifie ou évalue très fréquemment s’ils sont bien remplis.

Le parent devenant « parent d’élèves » perd lui aussi ce qui faisait de lui un parent : un adulte qui a choisi (le plus souvent) d’assumer la croissance physique, psychologique, cognitive, sociale d’un être jusqu’à l’autonomie de ce dernier. Ce qui est d’ailleurs le propre de toute parentalité chez la plupart des mammifères (le plus souvent le parent femelle). Mais, par la grâce de la loi, un humain cesse d’assumer cette responsabilité et ce droit, dès l’âge de 3 ou 4 ans, la plus grande partie de la journée, plus de la moitié de l’année, ce pendant une bonne quinzaine d’années. Dans le monde animal si on sépare ainsi brutalement et régulièrement l'enfant de sa mère, celle-ci rapidement cesse d'assumer sa responsabilité de mère (ou vous dévore !).

C’est alors le propriétaire d’un objet (un élève) qui doit répondre à ce qu’attend la machine scolaire. Cette propriété d’un « objet » est d’ailleurs quasiment inscrite dans le code civil puisque, au regard des tribunaux, un enfant doit être « rendu » le soir à ses parents dans l’état où il était le matin. S’il a déchiré sa veste ou s’il s’est égratigné, le « propriétaire » est en droit de demander « réparation » à l’État qui, lui, cherche des responsables en son sein.

On arrive au paradoxe saisissant : si un enfant n’est pas « l’élève » conforme, ce n’est même plus au fabriquant d’élève (enseignant) à qui on demande des comptes mais au parent propriétaire dudit élève ! Les parents d’élèves convoqués par l’école quand ça « ne marche pas comme il se doit » ont la même attitude coupable qu’un petit épargnant qui va solliciter un découvert auprès de sa banque : il va quémander en s’excusant… ce qui fait rire le banquier qui s’engraisse sur son dos… en étant remercié !

Le parent d’élève, individuellement, est condamné, en tant que tel, à n’être qu’un soumis ou qu’un « lèche-bottes » ou qu’un emmerdeur ! Mais il lui sera demandé d’être à nouveau « responsable » quand « l’objet » en grande partie façonné par l’institution scolaire, posera problème. L’école, elle, n’étant responsable de rien, puisque alors il ne s’agira plus d’élèves mais d’enfants et surtout d’ados ou de « jeunes ». Et chacun se construit en étant tour à tour élève soumis à une machine, enfant qui ne peut plus que retrouver sporadiquement le milieu et les personnes avec qui il doit vraiment passer peu à peu du stade d'enfant à celui d'adulte.

On pourrait croire que le parent d'élève retrouve alors ce qui a fait de lui un adulte responsable capable de donner la vie et de l’assumer, c’est à dire lorsqu’il est invité à participer, en tant que parent d’élève à un minuscule bout d’institution dans un conseil d’école ou encore dans une association spécifique appelée « association de parents d’élèves ». Et bien il vaut mieux être chasseur que parent d’élève, eux peuvent au moins parler de chasse !

 Dans le premier espace où il est reconnu en tant que tel, il a le droit de parler de tout… sauf d’école ! On lui demande seulement d’essayer de se dépatouiller avec les conséquences collatérales de l’obligation scolaire : comment faire manger l’élève entre la classe du matin et celle de l’après-midi, comment faire pour récupérer l’élève lorsque l’école s’en débarrasse à des heures où toute la société est, elle, encore à l’usine, dans les champs, les ateliers ou au bureau.

Et lorsqu’il se retrouve en association, l’essentiel de son énergie doit être consacré justement à trouver des sous pour faire fonctionner la cantine, compenser la pingrerie des mairies et permettre aux enseignants (aux enseignants, pas aux enfants… ceux-ci ne sont que des élèves) parfois d’acheter des « manuels » au mieux une petite sortie scolaire pour se détendre en fin d’année. Mais surtout ne pas parler d’école et de leurs enfants. C’est assez ahurissant, mais dans ces associations de parents on ne parle jamais du fait d’être parent et d’avoir des enfants et de ce qui se passe quand l’école et ses fonctionnaires les retiennent ! Et on s'étonne qu'il y a si peu de parents qui s'investissent dans ces APE.

Toutes celles et ceux qui font comme moi partie d’une APE ou qui en ont fait partie savent que je n’exagère même pas.

Alors ? Pourrait-on espérer que le sujet soit abordé par exemple dans un projet politique quelconque ? éducatif quelconque ? pédagogique quelconque ? Cela existe bien dans de rarissimes micro-endroits (classes uniques, école de handicapés…). Il serait d’ailleurs intéressant que ces exemples soient connus. Mais d’une façon générale et qui perdure depuis longtemps, on se garde bien de… libérer le parent et le citoyen qui normalement dorment bien sous l’objet inerte qu’est le parent d’élève. Avec de bonnes raisons évidemment, dont celle que « le parent d’élève », c’est quelque chose qui de toute façon « ne sait pas », pourrait avoir tellement d’idées et de positions contradictoires impossibles à gérer si on réveillait les deux personnes qu’il est… malgré tout.

Mais on parle beaucoup de lui. On s’intéresse beaucoup à lui. Il est vrai que si on pouvait le façonner comme on essaie de façonner sa deuxième moitié, l’élève, ça irait mieux pour l’appareil sociétal. Et les commissions, réseaux d’aide à la parentalité fleurissent. On se penche beaucoup sur nous. On, c’est qui ? Des gens qui doivent avoir une qualité particulière, être vraiment au-dessus du lot, peut-être avoir fait de longues études sur l’animal parent d’élève. Pas du tout ! Ce sont des gens qui ont en général trouvé un emploi dans la fonction publique, fait un petit trou quelque part (CAF, DAS, DDJS, Académie…). Le plus stupéfiant, le plus ahurissant, c’est que dans ces instances qui ont malheureusement du pouvoir, "ils" parlent des parents à la troisième personne en oubliant complètement… qu’ils font partie de ceux qu’ils dénigrent, manipulent, traitent, de leur petite hauteur administrative ! J’en sais quelque chose : participant par hasard à une de ces commissions, je faisais remarquer à une docte et pompeuse représentante de l’académie qui traitait avec un mépris certain ces parents indignes, qu’elle parlait de moi (les parents). Puis je lui demandais si elle avait des enfants… et lui faisais observer alors qu’elle parlait aussi d’elle et que d’autres parents pouvaient très bien parler d’elle comme elle parlait d’eux. Il s’en suivi un certain malaise dans la réunion… et je n’y ai plus jamais été convié !

Et pourtant, tant qu’on n’aura pas transformé cette vision du « parent d’élève », sa place réelle dans le système éducatif (aussi bien dans sa conception que dans son fonctionnement), aucune avancée, transformation, amélioration ne sera possible. C’est la république qui va se trouver dans la nécessité d’accepter la démocratie pour survivre.

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[1] Philippe Meirieu