Les circonstances viennent de me faire plonger dans les circulaires et propos du ministre de l’Éducation nationale sur la lecture, ce que je n’avais pas vraiment fait, n’étant pas particulièrement masochiste.

Et un terme réitéré  m’a frappé : « devinette ».

Notre ministre est persuadé et a été persuadé par ses raspoutines devenus conseillers par incompétence, qu’en dehors de sa chère « syllabique », tous les autres procédés consistent à faire « deviner » des mots aux enfants, et que, par la grâce de cette devinette, un corpus de mot est alors mémorisé ! C’est grosso-modo leur vision ahurissante de ce qui est d’abord un processus d’apprentissage, et qui, de plus, dépend d’abord de celui qui apprend et non pas de celui qui lui apprend… et heureusement, sinon, quelle que soit la « méthode », personne ne saurait lire… pas plus qu’on ne saurait parler, marcher…

Bien sûr, pour notre génial ministre, grâce à la « syllabique », l’enfant ne devine pas mais applique un mécanisme qui lui donne à tout coup LA solution. Il n’a pas à « deviner » que lait ne veut pas dire la-hi-te ou que laid qui ne veut pas dire la-hi-de ne se boit pas ! [1]

Cela aurait été beaucoup plus simple si les De Robien et autres Le Bris ou Boutonnet avaient saisi que s’il existait des « méthodes », celles-ci, toutes celles-ci, n’apprenaient absolument pas à lire mais simplement pouvaient juste aider l'enfant à prendre des repères... pour un jour lire.

A leur décharge, même les pédagogues, même les linguistes qui, au passage, se mêlent de ce qu’ils ne connaissent pas, personne n’a jamais vraiment précisé cela. Ce qui fait que la totalité des professeurs des écoles et parfois des parents est persuadée qu’elle « apprend à lire » aux enfants !

Dans ce qui devient alors acceptable, nous avons deux extrêmes :

Dans ce que l’on a appelé la « méthode globale », on admet que les prises de repères pour reconnaître un signifiant et en déduire un signifié[2] sont infiniment complexes… et qu’on ignore de quelle façon chaque enfant va procéder. La « méthode » consiste alors à offrir à l’enfant des situations où il sera appelé à faire un rapprochement entre un signifiant et un signifié… et à repérer lui-même ce qui pourra lui servir ensuite à identifier  les éléments d’autres signifiant (mots, signes et leur agencement) pour en découvrir le signifié… et lire.

Dans ce que notre ministre prône, la « syllabique », on considère qu’il y a une seule façon de prendre des repères : associer des agencements de lettres à des sons, et qu’en se focalisant uniquement sur cette mémorisation mécanique, l’oralisation qui doit en découler sera suffisante alors pour identifier les éléments du signifiant et en déduire du signifié. Et on imagine que cela a suffi à l’enfant pour savoir lire… comme s’il n’avait pas, pris lui-même d’autres repères sans que l’on sache bien comment et lesquels pour apprendre lui-même à lire.

Dans tous les cas, s’il y a un problème ce n’est pas la méthode d’apprentissage mais, éventuellement, la méthode d’aide à l’apprentissage. Si l’on se réfère à l’apprentissage premier, celui de la parole, pas besoin d’être grand clerc ès pédagogie ou éminence ministérielle pour comprendre que l’aide à l’apprentissage s’est faite de façon multiple et ledit apprentissage n’aurait pas pu avoir lieu sans le contexte. Personne ne peut croire qu’un enfant a appris à parler uniquement en répétant les syllabes répétés en ritournelle par la maman (voir à ce sujet l’article que j’ai écrit en novembre 2005), mais personne ne peut dire non plus que cela ne l’a pas aidé à un moment ou à un autre, sans que l’on sache d’ailleurs trop comment.

Donc, bien sûr que dans tous les cas l’enfant en apprentissage n’arrête pas d’essayer de deviner ! et de rectifier si sa réponse n’a pas de sens… et de modifier du coup ses propres repères. Ceci, quelle que soit la méthode d’apprentissage qu’on lui applique !

Un autre terme est étonnamment utilisé par ces nouveaux maîtres à penser : « l’écriture ». Comme la « méthode syllabique » apparaissait quand même comme un peu trop simpliste, on a lié apprentissage de l’écriture et apprentissage de la lecture, en se référant d’ailleurs pour se protéger à des Ferdinand Buisson qui n’en demandait sûrement pas tant. Cela paraît évident : pourrait-on imaginer qu’un enfant apprennent le langage oral seulement en écoutant ? et c’est d’ailleurs l’épine dorsale des méthodes dites naturelles. Mais, en quoi consiste « écrire » pour nos nouveaux savants ? Et bien reproduire des modèles, modèles de lettres, modèles de mots, allons même jusqu’aux modèles de phrases que l’on a préalablement appris. On confond le terme « écrire » (exprimer quelque chose sur un support avec des signes) avec « reproduire » des signes que l’on mémorise. Dans la liaison méthodologique écriture lecture il y a simplement le fait que l’on reproduit uniquement les lettres, graphèmes, mots… appris ! Pourquoi pas. Mais alors cela ne s’appelle pas « écrire », pas plus que déchiffrer et prononcer des mots ou des phrases ne s’appelle « lire ».

Je n’irai pas plus loin dans ce billet. Mais dans ces polémiques récurrentes, je crains que ce ne soit pas  un problème d'idéologie qui soit en cause mais tout simplement de la bêtise.

[1] ! Il est d’ailleurs amusant de repérer les hommes politiques sortis de l’ENA, bons et dociles élèves de la méthode syllabique des bonnes écoles traditionnelles privées où ils sont allés : « Il faut taller voter… » mais aussi « Il faute voter ». On croit qu’ils font des liaisons comme des hommes très cultivés… alors qu’ils ont du mal à ne pas prononcer toutes les lettres ! Cela ne fait rire que lorsque c’est repris par leurs imitateurs !

[2] Signifiant, signifié J’entends bien les ricanements des saintes Rachel, mais ce que l’on doit identifier ce ne sont pas que des mots mais un ensemble de mots et de signes dans un agencement (signifiant) et le sens même des mots dépend à la fois de l’ensemble et de l’agencement mais en plus doit être interprété par rapport à un contexte. Ce que l’on écrit ou ce qui est écrit n’a pas un sens en soi mais la signification que l’on veut lui donner… et ce que cela signifiera pour le lecteur, signification qui ne sera jamais identique et qui variera autant de fois qu’il y aura de lecteurs.