Dans un commentaire (cliquez), Taqmich m’a interpellé à propos du « taylorisme scolaire ». Il est vrai que c’est une expression dont je me suis beaucoup servi dans mes essais. Voilà ses remarques :

« (…) Je reviens au Taylorisme. Je n'avais jamais réfléchi au fait que notre enseignement était organisé comme l'était celui des Frères des écoles chrétiennes des siècles précédents. C'est vrai. Ce n'est pas forcément une tare.
Puis-je vous faire observer qu'un des premiers penseurs, à ma connaissance, qui ait mis en avant la "division du travail", c'est Descartes dans son Discours de la Méthode. Si mes souvenirs sont bons, il explique que pour résoudre une difficulté complexe, il faut la décomposer en éléments premiers, et régler les difficultés une à la fois. Mes souvenirs sont approximatifs, mais je crois ne pas trahir le sens général.
Inutile de dire que c'est la méthode que j'ai mise en oeuvre - Descartes ou pas - au cours de 38 ans de vie professionnelle. »

Descartes trouvait qu’il était malaisé de s’y reconnaître dans l’exposé des sciences  de son époque (1596-1650 : LouisXIII, loi du mouvement des planètes de Kepler,  procès de Galilée, machine à calculer de Pascal, découverte de la circulation sanguine etc.). : « On en a fait un art confus qui embarrasse l’esprit ». Sa « méthode » était donc un outil personnel qui devait permettre de mieux comprendre, de mieux réfléchir, de mieux découvrir les lois physiques, mathématiques etc.  (en tant que savant).  Elle concernait donc la construction du savoir. Et c’est vrai que parmi ses énoncés on retrouve : « (…) diviser chacune des difficultés que j'examinerais, en autant de parcelles qu'il se pourrait, et qu'il serait requis pour les mieux résoudre ». ou «  conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés jusques à la connaissance des plus composés (…) »

« Ce qui me contentait le plus de cette méthode était que par elle j'étais assuré d'user en tout de ma raison »

Cette approche, qui a donné le qualificatif de « cartésien », a dominé le monde scientifique jusqu’au XIXème siècle où, avec d’abord Claude Bernard et la méthode expérimentale, puis avec l’explosion industrielle et scientifique, les principes de la thermo-dynamique, l’étude des systèmes qui se développe au XXème siècle, la cybernétique… se détachent alors, pour aborder les problèmes complexes, d’autres approches dont la démarche est opposée à celle de Descartes qui demeure cependant sous le terme « d’approche analytique ». Il s’agit entre autres de l’approche « systémique ». Et un autre discours de la méthode, « La méthode » d’Edgar MORIN.

Ces approches se sont surtout développées lorsque l’on s’est attaqué à la compréhension des systèmes vivants (biologie, biologie cellulaire, neurologie etc.) alors que les siècles précédents s’étaient beaucoup plus focalisés sur la compréhension des phénomènes physiques. Il y a également l’approche structuraliste et probablement bien d’autres, ce qui fait d’ailleurs que l’on a pu élaborer des théories qui auraient paru irrationnelles sous Descartes comme par exemple la physique quantique ou la relativité.

Autrement dit, la construction du savoir, qui n’est que la tentative de compréhension du monde, ne s’effectue pas d’une seule façon qui serait universelle. Traduit en terme de laboratoire ou d’entreprise, il me semble que cela s’exprime ainsi : « comment poser et solutionner un problème ». La méthode de Descartes décrivait essentiellement comment, lui, pensait construire certains savoirs (c’était lui son propre maître), mais pas forcément comment se transmettent les savoirs. Ce qu’il tentait de rationaliser, c’était la réflexion, la production de la pensée, des théories… dont on ne sait pas à l’avance ce qu’elles seront.

TAYLOR lui ne s’attaque pas au savoir ou à l’organisation de la réflexion individuelle, mais à l’organisation du travail de telle façon à améliorer la production d’un objet précis et déterminé, c’est à dire améliorer le rapport entre travail collectif et ce qu’il produit (rendement !). Je crois que c’est VAUBAN (fin du XVIIème siècle !) qui en est un des pionniers avec ses travaux sur le chronométrage des temps de terrassement ou sur les effets de la surveillance sur les travailleurs. TAYLOR, a poussé plus à bout ce qu’ on a appelé une rationalisation du travail :

- décomposition de la réalisation de l’objet final à obtenir en tâches élémentaires faciles et rapidement exécutables,

- analyse de chacune des opérations à exécuter où l’on précise ce qu’il faut faire, comment il faut le faire, le temps nécessaire pour le faire,

- le résultat est fondé sur la succession continue et dans l’ordre de ces tâches,

- il faut rajouter que dans la rationalisation taylorienne il y avait aussi le principe de baser le salaire de l’ouvrier sur le rendement obtenu afin de motiver le travail lui-même (en termes scolaires cela s’appelle… notes !)

FORD a rajouté la production de masse, la standardisation et le travail à la chaîne : on produit des objets en masse mais identiques et ledit objet est placé sur une chaîne et c’est lui qui passe de poste en poste, avec des ouvriers différents faisant chacun une tâche différente, pour sortir, au bout de la chaîne, sous sa forme de bagnole rigoureusement identique à toutes les autres.

Les intentions de ces illustres personnages n’étaient pas forcément mauvaises : FORD pensait qu’ainsi il allait contribuer à l’élévation du niveau de vie et du confort de ses ouvriers, ne serait-ce qu’en abaissant de façon extraordinaire les coûts en permettant ainsi l’achat au plus grand nombre.

Si la plupart des systèmes éducatifs nationaux ont été élaborés à la fin du XIXème siècle et qu’on peut supposer qu’ils ont pu être influencés à la fois par le taylorisme et la nécessité d’une « instruction de masse », le système français découle aussi de l’enseignement organisé par les jésuites autour du studorium ratio qui précisait de façon exhaustive ce qui devait être su et la façon dont cela devait être appris ainsi que toutes les étapes. Les « frères des écoles chrétiennes » ont repris ce type d’organisation. Il faut observer que l’objectif des jésuites était de produire un type de « missionnaire » bien prédéterminé et formaté. La sélection était ouvertement de mise : on ne pouvait suivre, on était exclu.

Il suffit d’avoir en mémoire la façon dont est toujours organisée l’école pour constater la similitude quasi parfaite avec les organisation tayloristes ou fordistes : produit standardisé à obtenir en fin de chaîne (bac, socle commun), découpé en tâches à exécuter dans chaque maillon (classe) dans une succession continue (programmes) par des ouvriers spécialisés dans chacune de ces tâches (profs), dans un temps donné (découpage scolaire) etc. 

La seule différence, et elle est de taille, c’est que l’on a découpé ce qui doit être greffé sur des objets qui passent dans la chaîne, objets qui devraient être aussi standardisés pour que les greffes, exécutées de la même façon pour tous les objets, puissent prendre. A la sortie de la chaîne éducative, ce n’est donc pas ce que l’on a découpé en tâches qui va ressortir (bac en programme) mais un objet standardisé sur lequel doit être greffé le fameux produit final (bac). Et cet objet est bien entendu un enfant puis un adolescent. Son nom exacte est "élève" !

Ceci avec le traitement de tous les impondérables qu’une chaîne de montage doit résoudre : il est indispensable que dans chaque maillon de la chaîne, les objets humains à greffer soient tous rigoureusement semblables, c’est le principe. Si une pièce est défectueuse en cours de montage, elle va au rebus ; on ne la repasse pas dans le même poste puisque le défaut provient d’un poste précédent, la même opération provoquant évidemment le même défaut ! Que faire alors des rebus de la chaîne éducative ? les faire redoubler ? comme dans la chaîne industrielle c’est impossible et inutile. les faire passer quand même dans le poste suivant ? impossible aussi ! Les démonter pour tout recommencer à zéro ? également impossible et, de toutes façons, cela coûterait trop cher. Alors comme jeter nos objets humain à la poubelle ne peut pas se faire, on a créé des bifurcations dans des chaînes complémentaires où l’on tâche de leur trouver une utilité.

Mais on ne sait plus trop quoi faire non plus des objets conformes obtenus qui ne sont pas vendables sur le marché : si on a pu standardiser l’objet à greffer, « bac », on ne sait plus trop à quoi il est destiné et surtout, ce n’est pas un objet vendable, un objet du marché !

Bref, le système éducatif c’est bien cela, même pas caricaturé. Nous buttons sur deux problèmes que tout scientifique peut facilement identifier :

1/ Si un savoir peut éventuellement se décomposer, l’apprentissage de ce savoir, lui, dépend d’une multitude de paramètres et est différent suivant chaque individu qui apprend (il n’y a même pas besoin d’être scientifique pour le… savoir !)

2/ Dans une chaîne éducative il n’est pas possible de faire autre chose que du travail à la chaîne. Elle est donc incompatible avec une autre conception que le découpage standardisé des apprentissages (impossible) et la standardisation absolue des enfants dans chaque maillon (tout aussi impossible). Les tentatives de prise en compte d’autres paramètres (réformes) ont provoqué des phénomènes de rejet.

En ce sens, les récentes décisions simplistes (pour ne pas dire simplettes) de De Robien ont une certaine cohérence, en dehors de l’idéologie qu’elles traînent : il tente, en jouant sur la simplification de l’objet à atteindre (socle commun), la simplification et la standardisation des tâches (b. a. ba.), la standardisation des objets humains passant dans les maillons (sélection, contrôles de niveaux avant passage au maillon suivant…), répétition et mécanisation des actions (opérations à partir de la maternelle, calcul mental, dictées…), la standardisation de ces actions (obligation à chaque enseignant de faire à peu près la même chose), la multiplication et l’automatisation des dérivation (filières diverses), il tente donc d’alimenter la chaîne éducative de telle façon qu’elle fonctionne sans que l’on ait à la toucher, elle.

Si elle fonctionnait, cela pourrait arranger une certaine vision de la société  en réapprovisionnant exactement l’économie de la masse de travailleurs dociles dont elle a besoin et surtout qu’elle pourrait réorienter suivant ses intérêts (rôle des filières, rôle des pédagogies de la coercition, rôle des filtres etc.). Le problème étant encore que l'économie ne fonctionne plus pour les besoins d'une société (on pourrait alors la contrôler) mais pour alimenter des entités financières.

La seule façon raisonnable de prendre le problème, qu’on le fasse suivant une approche cartésienne ou systémique, serait de concevoir une système éducatif qui ne soit plus tayloriste ! Donc fondé sur d’autres principes de la construction des savoirs que ceux que l’on a cru pertinents depuis que l’on eu besoin de concevoir un système.

C’est du moins ce qu’on ferait dans une entreprise et c’est d’ailleurs ce qu’ont fait pas mal d’entreprises qui ont abandonné le taylorisme depuis longtemps !