« Déménageant tous les deux ou trois ans, je désespère vraiment d'arriver un jour à créer (ou à participer à) ce genre d'initiative ». voir commentaire suite à un billet sur une association de parents.

Dans ce commentaire, Laurence met le doigt sur ce qui est très certainement le plus important, dans ce blog, dans l’éducation, dans la vie : le temps !

Ce foutu temps ; pas celui du ciel, bien sûr. Celui qui ne peut exister que dans le monde vivant, parce qu’il ne peut être ponctué que par deux événements : naître et mourir. Apparaître et disparaître. Commencer et s’arrêter. Qui n’existe pas dans le monde mineral dont les atomes sont assurés de l’éternité, même changeante. Qui n’existe pas dans l’univers dont on n'arrive pas à imaginer un début et une fin. Que nos langages ont inventé, fait exister un passé qui n’existe plus et futur qui n’existe pas, permis de figer, mesurer, comparer ce qui est par essence est non mesurable, non comparable. Notre création qui nous a fait du coup inventer la vitesse. Bref, comme j’envie mon chat qui ronronne auprès du radiateur et pour qui le temps n’existe pas !

Mais nous vivons dans un monde régulé par notre propre invention du temps et Laurence a raison de souligner à quel point nous en sommes les victimes.

Comme enseignant en classe unique, j’ai eu la chance de disposer du temps et de permettre aux enfants de prendre leur temps, de laisser aux parents le temps d’entrer pour de bon dans la communauté éducative.

Il m’a fallu du temps pour moi-même d’abord. Le temps d’abandonner peu à peu toutes mes croyances, les idées toutes faites et parfois bien arrangeantes, que l’on a sur l’éducation, l’apprentissage, ce qui doit être et ne pas être. Le temps de tâtonner prudemment. Le temps de comprendre. Le temps d’essayer de faire. Le temps de faire.

Quarante ans où chaque jour, chaque heure fait avancer dans la compréhension du phénomène fabuleux qu’est la construction des personnes, dans la mise en place des paramètres qui la favorisent.

Et les enfants ont eu la chance de disposer aussi du temps de la classe unique. Là où on n’est plus obligé de ponctuer le temps par les passages dans le maillon dit supérieur. Là où le temps ne décide plus quand vous devez savoir ceci ou cela, là où ce n’est plus le temps qui découpe l’activité mais l’activité qui structure le temps.

La classe unique où les parents ont le temps de voir leurs enfants prendre leur temps, où le temps d’école peut même s’adapter au temps des familles, au temps du village. Là où le temps permet tout doucement d’être parent, parent avec les autres.

Bref, là où vous pouvez vivre du temps.

Mais ce temps que l’on a dans une classe unique et que l’on ne mesure plus, ailleurs on ne l’a plus. Course scolaire effrénée et stupide. Dépêche-toi de te lever ! dépêche-toi de t’habiller ! dépêche-toi de commencer tes devoirs ! dépêche-toi de finir tes devoirs pour aller te coucher ! dépêche-toi de finir ton exercice !... dépêche-toi ! Le spectre du retard : retard pour rentrer en classe. Retard dans ses apprentissages. Retard pour obéir ! Retard pour répondre !... En retard ! Jusqu’aux « pourrait mieux faire mais trop lent » ou « ne travaille pas assez, rêve trop ! ». La caractéristique de notre emploi du temps (parce qu'on emploie le temps, ce qui est faux : on se fait employer par un temps qu'on invente), c’est le retard ! Et bien sûr le « on n’a pas le temps » de faire, de finir… sous-entendu ce que les programmes ont décidé dans un temps bien précis. Le programme et l'emploi du temps des programmes nous gouvernent ! Avez-vous remarqué que finalement, ce ne sont pas tellement les « programmes » qui sont ennuyeux, même quand ils deviennent la maladie française : c’est le temps dans lequel on veut de toutes force les inscrire ! A tel point que si on éliminait le temps des programmes… ils ne seraient plus vraiment des programmes et tout le monde en serait libéré !

Une collègue, directrice d’école mais honnête femme, n’arrêtait pas de ponctuer toutes ses injonctions aux enfants par « allez ! vite ! vite ! dépêchez-vous ! ». A chaque rentrée en classe, mise en rang à la récré, prise de cahiers etc. Un jour, je le lui ai gentiment fait remarquer. Et c’était vraiment une honnête femme parce qu’à partir de cette simple remarque qui l’avait quasi bouleversée, à 5 ans de la retraite elle s’est professionnellement complètement remise en question.

Ce temps, on ne l’a pas non plus lorsque l’on devient parent d’élève : c’est dans l’instant que nos mômes affrontent une institution qui n’est pas très éloignée de l’institution pénitentiaire (1), ou subissent celles et ceux qui y opèrent. On sait bien qu’on ne changera pas la première, que les seconds n’évolueront pas, du jour au lendemain. Du jour au lendemain ! C’est ce à quoi nous sommes confrontés dans l’urgence, ce qui mobilise notre énergie immédiatement disponible. Et nous n’avons, le plus souvent, d’autres solutions que l’affrontement ou la fuite.

Ce temps, c’est ce qui empêche, tue, toute possibilité de transformations raisonnables. Les parents restent des individus isolés, chacun avec ses idées, ses croyances. Il n’a pas le temps d’échanger, de réfléchir avec d’autres : il est dans l’urgence. Les enseignants restent confrontés à ce que demandent les parents pour la fin de l’année, ou à ce qu’ils croient que les parents vont leur demander à la fin de l’année, et à ce que l’État leur demande pour la fin de l’année, à ce que tout le monde croit qu’ils doivent réaliser à la fin de l’année… et qu’ils ne réalisent globalement jamais à la fin de l’année ! Ils sont dans l’urgence permanente. Ce temps, c’est ce qui empêche aussi les enfants de vivre : on les fait courir après le temps.

Et on (on : nous, les parents, les enseignants, l’horrible « opinion publique ») s’étonne qu’ils ne soient pas, à la sortie de la machine, conformes à ce que nous parents voudrions qu’ils soient, ce que l’institution, ce que l’État, les tenants du pouvoir, voudraient qu’ils soient, ce que l’opinion voudrait qu’ils soient… et finalement ce que personne ne sait vraiment ce qu’on voulait qu’ils soient.

Ce n’est pas d’aujourd’hui, mais celui qui veut tenter d’influer, de modifier les « machines » qui nous broient, celui-ci sait qu’il n’en profitera pas, que ses enfants n’en profiteront pas (en ce qui concerne au moins la machine scolaire). C’est d’ailleurs tout le drame de la démocratie dont on sait, depuis la nuit des temps, que le fameux « paradis » de l’espèce humaine est dans cette idée : on n’a jamais le temps de la mettre en route !

Finalement, si Ségolène (ou un autre) voulait engager la première révolution du système éducatif, la seule petite chose qui est en leur pouvoir, qui est toute simple, qui ne demande pas un euro, pas un changement du système, pas un changement des positions des uns et des autres, pas une révolution, presque même pas une réforme, ce serait : donnez enfin du temps aux enfants, au système, aux parents. Peut-être même que, derrière, elle ou lui donnerait du temps à la démocratie de se construire enfin… comme ils disent que c’est ce à quoi ils aspirent.

Il y a peu d'espoir que les uns ou les autres, qui ont ce pouvoir, entendent... ce qui n'est électoralement pas rentable ! et ce qui pourrait amorcer des changements dont ils et leurs familles ou tribus ne seraient pas forcément les seuls bénéficiaires.

(1) Je sais, j’anticipe sur certains commentaires : comparer l’institution scolaire à l’institution pénitentiaire ne peut être le fait que d’un horrible et stupide gauchiste. D’accord ! mais si l’on réfléchit dans l’abstrait, la similitude les rend très très proches. Et je peux en rajouter une couche en disant que les institutions sont exactement ce qu’elles sont et que cela n’a rien à voir avec ce que les « gardiens » de ces institutions en font, ou essaye d’en faire, ou essaye d’en accentuer les effets bénéfiques comme d’en atténuer les méfaits.