Il y a exactement 44 ans (1963), je créais le premier restaurant d’enfants en milieu rural. Non seulement il s’agissait de transformer les locaux de la vieille cantine avec ses deux immenses tables et ses 4 bancs où s’alignaient une bonne quarantaine de galopins de 2 à 14 ans (1), mais aussi de révolutionner complètement la manière même d’offrir un repas, comme celle de prendre ledit repas, comme

la manière de vivre ce moment important du repas.

La salle était coupée en plusieurs coins par des murets et des plantes, les tables étaient de 4. Exit la grande marmite en fer blanc où la cantinière plongeait sa louche distributive de soupe ou de purée, chaque plat étant « présenté » de telle façon à déjà faire saliver, la cantinière transformée en vraie cuisinière avec sa blouse blanche, son calicot. Finie l’entrée en rang par deux ou la sortie de table simultanée au coup de sifflet d’un maître.

Le principe des restaurants d’enfants de cette époque reposait sur deux idées simples : tout le monde reconnaissait que ce moment de midi était très important, tant au point de vue de la santé qu’au point de vue psychologique, donc acte ! D’autre part il nous paraissait naturel d’offrir aux enfants au moins aussi bien que ce que des adultes exigeaient quand eux allaient au resto ! Aurait-on imaginé des adultes attendant bien rangés devant la porte, en plein courant d’air, que le patron donne le signal d’entrée ? Aurait-on imaginé les mêmes clients attendant le même signal pour quitter leur chaise ? Aurait-on imaginé que chaque convive eût été obligé de manger ce que le garçon aurait déversé dans son assiette ? Aurait-on imaginé que des adultes soient dans l’obligation d’attendre dans une cour, qu’il pleuve ou qu’il vente, le temps que l’usine ou le bureau rouvre ses portes ?

Si bien que non seulement nous nous attaquions aux locaux, aux repas, à la manière dont ils allaient être servis, à la convivialité et à la tranquillité du repas, mais aussi à ce qui pouvait se passer et se faire avant et après le repas, dans ce que l’on appelle l’interclasse. Il fallait que les enfants puissent éventuellement se reposer, trouver un coin tranquille pour lire, discuter, ou un autre pour écouter de la musique, ou un autre pour se défouler, un jardin pour se promener ou rêvasser…

Et tout le monde était gagnant : les enfants d’abord, les enseignants ensuite qui « récupéraient » pour l’après-midi des enfants plus détendus, plus reposés.

Le mouvement des restaurants d’enfants, à cette époque (63-70) était reconnu : dans le Rhône, un poste de détaché « restaurants d’enfants » existait au rectorat. Dans le Beaujolais, de nombreuses cantines avait suivi, dans l’enthousiasme, le mouvement de transformation commencé dans ma petite école. Nous réussissions même à réunir autour d’une table tous les maires et présidents d’associations scolaire (appelées là-bas « Sou des écoles ») pour envisager des formations et un statut des ex-cantinières !

Pourquoi je raconte ça ? Evidemment parce qu’une affaire récente et médiatisée montre dans quel mépris sont aujourd’hui tenus les enfants (vos parents n’ont pas payé, au pain sec et à l’eau (sic)).

Et aussi parce qu’on continue à parler de « cantines », parce que le concept lancé il y a plus de 40 ans s’est évaporé (il n’y a plus de chargés de mission pour les restaurants d’enfants dans les rectorats !). Parce que, malgré tout nos brillants experts ministériels, deux heures capitales de la journée de tous nos enfants n’existent même plus. Parce qu’on n’a même pas compris que l’immense majorité des parents est condamnée à « laisser » son enfant à la cantine, soit pour des raisons économiques (nécessité d’avoir deux salaires), soit pour des raisons d’organisation scolaire (en milieu rural, de par la suppression des petites écoles ou l’organisation en regroupements, les enfants sont « déplacés » de leur village d’origine… et sont bien obligés de manger hors de leur famille). Et cette obligation s’assortit évidemment de l’obligation de payer ! Il ne s’agit plus alors d’un choix mais d’une obligation dont l’État et les collectivités sont responsables, de par la loi de l’obligation scolaire… et de la gratuité qui y est liée et qu'ils ont oubliée. Il faut être riche pour assurer une scolarité normale à ses enfants !

Tout ceci constitue ce qui fait partie des grands scandales de notre début de siècle. Et en même temps des grandes stupidité collectives et étatiques. Mais voit-on un ensemble de parents s’élever contre ça ? Voit-on des éducateur dénoncer cet état de faits ? Voit-on beaucoup d’hommes politiques intégrer cela dans des projets, même des promesses ? Voit-on des journalistes enquêter, rendre compte, informer ? Quant à nos candidats, encore un « détail », une « broutille » qui n’est pas porteuse de voix.

Nous vivons une bien triste époque.

(1) Et oui, quand l’hétérogénéité fait couler de l’encre aujourd’hui, cela fait rigoler !