Mercredi soir, je suis tombé par hasard sur l’émission de Stéphane Bern qui avait pour sujet « la violence à l’école… ? » je ne me souviens plus de la question mais cela n’a pas d’importance. Plein de beau monde en cercle autour de la vedette (l’animateur). Comme par hasard, pas un seul instituteur ou professeur des écoles, des écoles primaires bien sûr, principales accusées de la soirée. Pas plus de parents ès qualité en dehors des parents de victimes mis sous le feu des projecteurs quelques minutes, pour le spectacle et l'émotion. Une lycéenne quand même !

Ce qui était le plus flagrant, c’était la violence même qui émanait de cette émission ! Paroles coupées, violence des mots, arguments interrompus dès que devenant intéressants par l’animateur lui-même faisant preuve de son habituelle fausse niaiserie (à moins qu’elle ne soit réelle ?). A un tel point qu’il eût mérité que quelqu’un se lève… pour le claquer ! Témoins potiches. Déjà, sans être sorti de hautes études sociologiques, n’importe qui d’un peu attentif pouvait observer en direct ce que l’on peut appeler la violence institutionnelle dont les acteurs étaient à la fois les victimes et les auteurs.

Mais le pire a été les propos tenus pas deux profs habitués aux feux des médias, Brighelli et Morel. On les connaît depuis quelques temps déjà. Mais ce qui est stupéfiant c’est que personne encore ne relève la teneur de leurs propos, bien pire dans le fond que celle que l'on peut trouver dans les propos d'un Le Pen. C’est la violence à l’état pur, le dénigrement et le mépris ouvert des personnes (« l’école n’a rien à foutre des cultures et des différences »), le rabâchage d’idées simplistes où l’élément essentiel est la coercition, l’accusation permanente des autres, de ceux qui sont « en dessous ». Parce que, évidemment, eux, les vrais profs, sont irresponsables de tout. Bref, tout ce que l’on a pu entendre pendant une époque funeste. Ne criez pas au scandale à propos de cette comparaison : l’époque funeste a commencé bien avant qu’elle ne se solde par l’inimaginable de l’horreur crématoire. Et c’est ce genre de propos qui se faisaient déjà applaudir. L’histoire ne se renouvelle jamais exactement mais les mécanismes identiques conduisent à des effets dont la différence ne tient qu’aux circonstances.

Ce qui me stupéfie aussi c’est l’aveuglement général : par exemple je ne sais plus qui évoquait très justement les récréations, espace de violence presque partout. Seul le degré de cette violence varie. Et cet intervenant suggérant que si les enseignants étaient dans cet espace, peut-être que… « mais partout absolument partout les enseignants sont dans les cours de récré » s’indigne alors Brighelli. Ben voyons ! Bien sûr qu’il y en a au moins un ou deux d’astreinte de surveillance, c’est obligatoire. Mais que font-ils, en dehors de « surveiller » ? Et qui n’a pas en mémoire cette image d’enseignants marchant comme des automates, 50 pas en avant, 50 pas en arrière, jusqu’au moment où les aiguilles font sortir le sifflet d’une poche et cesser le ballet. Et ceci dans des cours bétonnées, sans recoins (on pourrait s’y cacher !), sans rien qui ne soit agréé (en cas d’accident, il faut que le poteau soit estampillé !), sans qu’il n’y ait absolument aucune différence entre une cour de prison. Et on y « déverse des enfants, des adolescents qu’on vient de tenir assis pendant deux heures… à s’ennuyer comme l’a remarqué quand même un intervenant. S'ennuyer dans les cases des cabanes à lapins que sont les écoles. Et il faut rajouter que dans cet espace, pas mieux qu’une stabulation, on y met souvent autant de petits humains que l’on met de poulets dans une batterie. Mais tout cela est insignifiant, tout au moins le niais de service à l’animation ne l’a pas laissé se développer. Et quand Bernard Defrance parle d'accueil, d'hospitalité, comme cela se fait ou devrait se faire dans la vie, le nias de service ricane.

L’ennui ! Le mot a bien été prononcé. Ni Bernard Defrance, ni Gaby Cohn Bendit n’ont eu le temps de le relever. Nos deux profs tranchent de façon que l’on pourrait croire surréaliste : Il n’y a pas à tolérer l’ennui ! Ceux qui s’ennuient n’ont rien à faire à l’école. Voilà comment se règle un problème. Que l’ennui soit un problème de l’école et de ce que l’on peut appeler alors ses geôliers et non pas de ceux qui y sont captifs, cela n’effleure pas nos deux gourous. Et cela n’effleure pas non plus le niais salarié ou producteur qui n’a dans la tête que de faire dérouler « son » programme et ses caméras cachées qui devraient faire pleurer plutôt que rire. Exit l’ennui !

Parler de la violence de l’institution qui nie les personnes (la catastrophe c’est d’avoir parler des enfants au lieu des élèves en 1989, dixit Brighelli), nie ce qui les a construit (leur culture, on n’en a rien à foutre, dixit toujours le même, au passage éminence grise du ministre actuel), nie qu’ils puissent exprimer quoi que ce soit, veut uniformiser le troupeau, n’identifie les personnes que par des chiffres de 0 à 20, crée les filières qui peuvent récolter les « rebus », rejette ses échecs sur les individus, refuse tout contrôle, revendique le pouvoir absolu pour ses fonctionnaires qui l’ont déjà (liberté pédagogique), dénigre aux parents citoyens le moindre regard sur ce qui se passe dans le ghetto institué (jusqu’à permettre les agissements des tortionnaires et les pédophiles), qui porte l’outrecuidance comme une qualité suprême, s’exprime au nom d’une vérité ou d’une certitude qui n’existe pas, entasse ceux que l’on ne lui confie pas mais qu’elle « capture » dans des macrostructures qui sont dénoncées quant il s’agit des milieux carcéraux, … bref, on pourrait aligner des pleines pages de ce qui ne devrait jamais être toléré dans une société démocratique, dans une société éducative. Mais on n’en parle surtout pas.  Ne pas parler de ce qui pourrait remettre en cause les fondements d’un système. Ne pas parler de ce qui pourrait remettre en cause les agissements des uns et des autres. L’animateur Stéphane n’est pas aussi niais que ça : il sait très bien ce qu’il ne faut pas trop remuer ! Je ne lui en veux pas, il vit de la boue produite, pourquoi contribuer à tarir ce dont on profite ?

Je ne suis pas resté jusqu’au bout ! Tant pis pour Bernard Defrance qui a au moins montré ce qu’était la non violence. Mais que faire face à la stupidité qui écrase et est valorisée parce que productrice d’image ? En tout cas ce n’est peut-être pas l’émission de Stéphane Bern qu’il faut fustiger mais la société qu’elle représente.