Dès que l’on approche de la fin de l’année scolaire, il y a comme une brusque fièvre qui s’empare de l’école : d’un seul coup il faut tout à la fois :

- Faire le voyage hautement pédagogique à La Villette ou au parc des volcans d’Auvergne qui coûte la peau des fesses, qui va être un enfer avec des enfants fatigués et la concentration des classes qui vont toutes se retrouver au même moment pour faire un peu de culture touristique et que, de toutes façons, on n’a aucune chance d’exploiter vu les vacances qui arrivent et la démobilisation déjà entamée,

- S’adonner brutalement à du travail manuel, de la peinture, de la danse en vue de la fête des mères, de la fête de fin d’année, de la fête des pères, des grand-mères…. qui du coup n’arrivent même plus à être des prétextes pour faire enfin autre chose mais dérivent vers des corvées qui en arrivent à être stupides.

- Faire quelques sorties au stade ou ramasser quelques fleurs parce que, de toute façon, on ne peut pas faire grand chose dans des salles de classe toutes surchauffées.

- Finir le programme, ce sacro-saint programme ! Encore qu’à l’école primaire c’est plutôt finir les lectures, les exercices ou les fiches des manuels. Pensez-donc, que diraient les parents s’ils voyaient que les fichiers Hachette ou Nathan sont rendus par la nouvelle instite avec des pages non gribouillées par leur progéniture supposée studieuse ?

- Et puis les « évaluations » à rendre ! Et au moins quelques parents à convoquer. Que ne ferait-on sans évaluation ? Toute une année de labeur, d’angoisse, de pression parentale, parfois de brimades, de chantages… pour arriver à la délivrance d’un bout de papier avec quelques chiffres, des cases cochées ou non, des signes cabalistiques même pas légendés, des expressions savantes… Cela n’aurait pas grande importance si tout le monde s’en fichait et si cela n’avait aucune incidence. A la limite, plus ces évaluations seraient incompréhensibles, mieux cela vaudrait !

Mais, le drame, c’est que l’on y croit ! Les parents surtout y croient. On s’est d’ailleurs évertué à le leur faire croire depuis que l’école existe. Et il n’y a qu’à dresser l’oreille en cette période chez le boulanger, le boucher, sur le trottoir de l’école, pendant les dîners de première communion… pour entendre que le bout de papier ou plutôt le livret soigneusement plastiqué parce qu’il doit durer, a une sacrée importance : il est la preuve que sa fille est bien digne de sa mère ou de son père puisqu’elle a bien travaillé ou que ses résultats sont satisfaisants, qu’il va falloir que l’on soit un peu plus sévère l’an prochain avec le fiston qui passe de justesse. C’est le papier qui va soulager : il passe dans l’autre classe l’an prochain ; ou qui est le début d’ennuis, de convocations, de pleurs… quand la petite phrase finale sera assassine et comportera le mot redouté : redoublement.

Certains, parmi les bizarres amateurs de « ruptures » qui ne rompent surtout rien, prônent le retour aux simples notes assorties d’un classement. Un nombre issu d’une addition et d’une division, un autre nombre qui indique un rang. Et voilà l’élève, qui n’est déjà plus un enfant, paré d’un numéro, prestigieux si c’est le 1, infamant si c’est le der. Sa seule identité scolaire. Et cela permet de trier le bon grain de l’ivraie, d’aiguiller facilement sur les voies de garage ou les voies sans issues ou sur les belles autoroutes de la réussite enfin dégagées des ringards qui ralentissent et gênent la circulation.

Je répète, le drame c’est que l’on y croit. Il y a beau avoir une multitude d’exemples qui démontrent le contraire, des Eistein aux Balzac en passant par les Graham Bell et autres Picasso[1] le sort de milliers d’êtres humains (tout au moins d’êtres humains français !) est lié au chiffre inscrit ou aux cases cochées, délivrés en fin d’année scolaire par…

Par qui au juste ? Une personne ! Probablement experte, mais experte en quoi ? Experte en fautes d’orthographe, en dictée et en correction d’exercices. Experte en apprentissage ? Qui plus est en apprentissage collectif ? Si c’est le cas, nul ne sait ce qui permet d’attribuer une telle expertise ni sur quels critères elle pourrait bien être attribuée. Parce qu’alors, il faudrait que ledit expert assume la responsabilité des non-apprentissages. On sait bien que dans la chaîne éducative aucun enseignant n’assume la moindre responsabilité dans les non-apprentissages. Parce que, alors, il faudrait que l’on ait quelques certitudes, même vagues, sur la façon avec laquelle on pourrait « faire apprendre ». Or nul ne le sait encore. S’il fallait une preuve de cela, il n’y aurait qu’à assister aux polémiques brutales qui opposent les tenants de telle ou telle méthode.

Voilà donc que cette évaluation qui n’est qu’un jugement, porté par une seule personne, va décider d’un sort, au mieux provisoire, marquer parfois définitivement, au mieux pendant son parcours scolaire, tous les enfants du troupeau scolaire.

Bien sûr j’exagère… pour un certain nombre seulement !

Bien sûr, depuis une trentaine d’années et surtout depuis 1989, l’Éducation Nationale s’est efforcée de faire perdre son caractère sanction à ce qui n’était qu’examen déguisé de bonne conformité. Le terme « évaluation » date d’ailleurs de cette époque. On lui rajoutait également l’épithète de « formative » par opposition à celui de « normative ». L’évaluation devait aider l’enseignant à mieux s’adapter à l’enfant. Elle devait aider à aider l’enfant dans l’état où il se trouvait. Elle devait favoriser l’individualisation des rythmes et des parcours. Elle devait aider à assurer la continuité d’un enseignant à un autre. D’où d’ailleurs son aspect compliqué, parfois ésotérique, tout au moins pour les parents. D’où les multiples tentatives de mises au point de livrets pour tenter de la rendre efficace et utile. C’était tout au moins ce qui était officiellement annoncé et très probablement désiré.

Dans la réalité, cela a surtout été une corvée inutile parce que, autrement, cela aurait supposé une transformation profonde de la pédagogie jusqu’au système éducatif lui-même, en particulier dans son échelon intermédiaire, le collège. Voilà une anecdote significative :

Le passage en 6ème du collège était orchestré par toute une cérémonie[2] : les enseignants de CM2 avaient rempli un dossier d’évaluation soigneusement rangé dans une grande enveloppe officielle sur laquelle il fallait remplir un certain nombre de rubriques, inscrire une des 4 lettres de l’alphabet indiquant si le fameux niveau requis était atteint dans les différentes matières. Ces chiffres ou lettres devaient dépendre des divers épreuves ou tests réalisés au cours de l’année et visibles dans un cahier qui n’était autre que le très vieux « cahier de compositions mensuelles » ou quelque chose d’approchant. Et bien sûr ce cahier devait être mis dans l’enveloppe.

Au cours d’une séance solennelle, une commission composée de l’inspecteur, du principal, de quelques profs du collège et des instituteurs de CM2 du secteur statuait sur tous les cas litigieux. Normalement, c’est ce qui était dans le dossier de chaque enfant qui aurait dû servir… pour statuer. En réalité, on écoutait religieusement ce que l’instituteur de l’enfant en litige avait à dire et avait décidé… et on suivait sa décision (en 30 ans de présence dans ces commissions, je n’ai jamais vu prendre une autre décision que celle de l’instituteur de l’enfant !).

Et puis tous les dossiers étaient transmis au collège où, normalement, ils auraient dû aider les profs à mieux ajuster leur enseignement à chaque enfant.

Fatigué de perdre mon temps à faire semblant inutilement, pendant des années j’ai glissé dans l’enveloppe officielle… un cahier vierge… pour faire le poids lorsque les dossiers passaient de mains en mains sans jamais être ouverts et pour qu’ils aient la même épaisseur que les autres dans la pile. Evidemment, personne ne s’en ai jamais aperçu.

Mais il faut quand même réfléchir sur les raisons qui font maintenir, surtout en France, une évaluation qui s’avère plus néfaste qu’utile, aussi incertaine qu’on voudrait qu’elle soit scientifique.

Cela ferait rire tout le monde si les mamans ou papas devaient faire faire des tests tous les 6 mois au jeune enfant pour savoir s’il a bien le niveau requis dans son langage parlé ou dans son apprentissage de la marche ! Ou si les parents avaient besoin de ces tests pour savoir comment aider leur enfant à parler ou à marcher. Pourquoi cela ne fait plus rire à l’école ? Pour une raison bien simple : à la maison, continuellement, les jeunes enfants s’essaient à parler, ramper, marcher, et continuellement leurs parents les voient faire, voient leurs difficultés pour savoir quand leur donner la main, voient leurs progrès puisqu’ils en profitent eux-mêmes, de leurs progrès, puisque la communauté familiale en profite elle-même.

Mais à l’école, où dans la plupart des cas on ne fait rien pour de bon, où l’enfant (pardon, l’élève) n’écrit jamais pour de bon[3], ne mathématise jamais pour de bon, ne tâtonne jamais librement, l’enseignant ne sait pas… si l’enfant sait lire, écrire, mathématiser ! Il lui a bien fait faire des exercices savants sensés lui apprendre à écrire, lire, calculer… mais il ne voit pas les résultats de son travail ! C’est comme si à la maison l’enfant apprenait à parler… sans jamais parler aux gens qui l’entourent. A l’école, l’enseignant a rarement l’occasion de voir l’enfant s’exprimer librement et normalement dans un des langages qu’il est sensé avoir appris, il a besoin « d’évaluer » pour cela.

Voilà ce que signifie l’évaluation : la conception de l’école et du système éducatif (taylorisme), les méthodes sensées permettre aux enfants d’apprendre sont tellement factices que l’on a besoin de mettre au point des batteries évaluatives, d’une part pour savoir si l’énergie dépensée en réalité par l’institution plus que par l’élève a bien eu un effet, d’autre part pour essayer de mettre dans chaque maillon les produits homogènes qu’ils nécessitent. Et pour aiguiller bien sûr dans les voies de garage. Mais les batteries évaluatives étant tout autant factices que ce qui est sensé produire des apprentissages, on découvre bien après qu’un pourcentage ennuyeux d’enfants a des difficultés dans les langages écrits ou mathématiques… bien qu’ayant franchi le cap des évaluations ! On pourrait découvrir aussi ceux que les évaluations ont catalogué cancres mais qui n’ont pourtant pas été conformes à leur condamnation ; mais cela on se garde par contre de le chercher et de l’évoquer. Mais a-t-on pu voir tout au long de ces longues années d’école des enfants écrire pour de bon ? mathématiser pour de bon ? Et en allant encore plus loin, combien ensuite écriront pour de bon, mathématiseront pour de bon ?

L’évaluation et ses difficultés constantes ne sont finalement que le symptôme de notre maladie éducative. Les systèmes éducatifs sains se passent d’évaluation (Finlande)… parce que les enfants peuvent tout simplement faire et leurs enseignants voir ce qu’ils font[4]. C’est trop simple pour que nous le comprenions.

Si vous avez des enfants, soyez cool en signant leurs livrets !



[1] « Encyclopédie des cancres, rebelles et autres génies » Anne Blanchard, JB Pouy, Serge Bloch

 [2] A ma connaissance, c’est toujours le cas.

[3] « Ecrire pour de bon », c’est écrire pour soi, écrire pour d’autres, écrire à d’autres, écrire pour comprendre, écrire pour son plaisir, écrire pour se libérer, écrire pour essayer etc.

 [4] Dans ma classe unique, il n’y avait pas besoin non plus d’évaluation !