Mon fils va terminer son année scolaire de CP, changer de classe. Sur mes cinq enfants, c’est le premier qui vient de passer ses quatre premières années dans une institution, l’école publique, sur laquelle je ne pouvais pas faire grand chose pour lui donner un autre visage (1), une autre logique que celle communément admise, que celle qui est conforme à la croyance officielle. Un peu comme un médecin qui aurait toute sa vie sa vie soigné ses patients d’une manière différente mais à leur plus grand bénéfice constaté et qui serait obligé de confier son enfant à une médecine rétrograde dont il connaît les méfaits.

Alors pourquoi ce médecin ne soignerait-il pas lui-même son enfant ? Bien sûr parce que le soin n’est pas la distribution mécanique d’un médicament répertorié, fut-il alternatif (internet suffirait de nos jours) mais l’intervention d’une tierce personne qui puisse avoir un regard extérieur, déconnecté de l’affect, mais capable d’établir une relation de compréhension de l’autre. Et puis le soin fait partie d'une relation duelle, les langages eux se construisent dans le collectif. Et le médecin à un immense avantage : il peut choisir le confrère à qui il confiera son enfant.

Pour moi, le pédagogue, c’est bien plus difficile. C’est plus difficile parce que je sais que l’école ce n’est pas simplement le lieu où il va, en principe et selon le dogme officiel, apprendre à lire et à compter. D’ailleurs, être captif pendant des années simplement pour apprendre à lire et compter, ce que tout le monde sait en principe faire donc pourrait transmettre, cela devrait paraître à tous tellement démesuré que l’idée même d’école devrait interroger chaque citoyen, chaque parent normalement constitué.

Si on réduisait l’école à cela comme le professent quelques chantres médiatisés et les nouveaux élus triomphants, il n’y aurait pas besoin d’école. « Apprendre à lire ou à calculer », n’importe qui peut le faire s’il sait lire ou calculer. A moins d’être totalement innocent, voire stupide, l’école a bien d’autres fonctions sinon elle n’intéresserait aucun État. Et je n’étonnerai personne en disant que la tendance est, à des degré différents suivant les tendances politiques, de « fabriquer » les ersatz de citoyens dont la société dominante a besoin. Ce qui n’est malheureusement  pas loin, de façon générale, du mouton.

Mais, même si les intentions de nos ministres successifs ne sont pas forcément celles qu’ils affichent télévisuellement, même si le rôle qu’ils assignent à l’école depuis sa naissance relève peut-être de ce que l’on pourrait appeler l’inconscient de classes, même si l’école a des fonctionnements carrément ubuesques, parfois carcéraux, parfois carrément honteux, scandaleux, elle constitue quand même, pour tous les enfants en construction d’adultes et de citoyen, l’espace après la famille qui va nécessiter la conquête d’autres langages, l’espace à explorer pour conquérir d’autres langages, l’espace où il va se confronter à un autre monde relationnel, découvrir d’autres mondes créés par les langages. Après le cercle familial qui se vide dans la journée (nécessités économiques), la rue, le quartier, le village sont tout aussi vides… puisque les adultes sont dans les lieux d’emplois et les enfants… à l’école !  Si l’école n’existait pas, il faudrait l’inventer pour que les enfants aient un endroit où aller. La société sans école d’Illich nécessiterait… qu’elle soit une autre société. Une société où seraient privilégiées la vie, la convivialité collective au détriment du profit et de la compétition pour ledit profit. Pour l’instant, les lieux de vie collective… sont vides.

« Il faut un village pour éduquer un enfant et il faut un enfant pour éduquer un village ». Cette expression, peut-être africaine, reprise dans certains cercles du développement durable, est très belle. Mais ce qui n’existe plus dans nos sociétés occidentales dites modernes, ce sont les villages ou les quartiers en tant que communautés vivantes. Ils ne sont plus que des lieux d’hébergement sous la houlette de quelques syndics municipaux.

Ce que devrait être l’école aujourd’hui : le lieu où un enfant devrait pouvoir  poursuivre une vie relationnelle et sociale et expérimentale après 8H ou 9H, pendant 4, 5 ou 6 jours de la semaine ! la déscolarisation n’étant alors possible que dans des cas particuliers (fratries, richesse relationnelle hors le cercle familial, disponibilité d’adultes, contacts avec d’autres enfants…)

Non seulement l’enfant est captif, mais il n’a pas de possibilité d’aller ailleurs que dans l’espace qui lui est désigné et qui, malheureusement, devient souvent une prison.

Si l’école était seulement l’endroit où l’on apprend à lire, écrire, compter, nombreux seraient les enfants qui pourraient s’en passer. Je sais bien que défendre une telle idée aujourd’hui où l’on n’arrête pas de parler d’illettrisme peut paraître stupide. Encore qu’on devrait quand même s’interroger sur la capacité d’une école qui n’apprend pas à lire aux enfants qui sont ceux qui justement auraient besoin d’elle.

L’école est devenu le seul espace où l’enfant peut poursuivre toutes ses conquêtes langagières, et tout simplement vivre, en l’absence d’autres lieux qui se vident durant la journée. Il faudra bien un jour que cette réalité finisse par s’imposer aussi bien aux parents, qu’aux professionnels de l’école, qu’aux administrateurs, qu’aux politiques. Ceci en dehors de toute idéologie, sauf s’il s’agit alors de réduire une partie de la population au rang de moutons, d’esclaves… ou de fauves. Mais alors il faudrait le dire.

J’ai donc, en toute connaissance de cause, laissé mon garçon dans une institution dont je sais pourtant toutes les nuisances. Ces dernières peuvent pourtant être atténuées, voire très rarement éliminées, du simple fait de l’agir de celles et ceux qui ont tous les pouvoirs de cet univers fermé : les enseignants.

La maîtresse de mon fils (2) était une jeune maîtresse, disons classique. Avec très certainement une haute conscience de son rôle. Avec très certainement un dévouement à la cause de l’école publique incontestable. Avec une considération certaine pour les parents comme pour les enfants. Avec une certaine ouverture d’esprit lui permettant de faire intervenir des parents artistes sans s’offusquer de leurs conceptions de l’éducation artistique. Avec des objectifs . Une maîtresse qui aime faire régner l’ordre, l’ordre juste. Une maîtresse qui n’hésite pas à passer des mercredis à installer des ordinateurs ou à préparer un pique-nique. Une maîtresse qui manifestement aime ce qu’elle fait et, probablement, qui voudra s’améliorer. Autrement dit, ce que l’on appelle et ce que l’ensemble des parents appelle une « bonne maîtresse »… à conserver ! Moi, je dirais qu’avec mon fils on a eu chaud et de la chance : cela aurait pu être bien pire !

Qu’est-ce qu’il est possible de tirer comme bilan au bout des ces premières années dans une école publique que l’on peut considérer comme classique, peut-être moins pire que d’autres en particulier parce qu’il s’agit d’une petite structure ?

En ce qui concerne les apprentissages fondamentaux dévolus à l’école, c’est à dire l’écrit et les maths, cela a été l’apprentissage mécanique bien connu, même si les sacro-saintes méthodes (contenues dans des manuels) restaient relativement souples et moins caricaturales que l’aurait voulu l’ancien ministre. Les enfants ont su décoder à haute voix à Pâques, savent compter jusqu’à au moins cent… et tout le monde est content : « ils savent lire ». En réalité ils sont coincés dans les mécaniques ainsi intégrées et ont du mal pour sortir du décodage linéaire qui empêche… de lire (voir http://perso.orange.fr/b.collot/b.collot/lecture.htm ). Bien sûr la plupart, avec le temps, la pratique et surtout la pratique naturelle de l’écrire ou de la mathématisation si les circonstances scolaires ou personnelles leur sont favorables, la plupart vont probablement finir par pouvoir lire… plus ou moins bien. Plus ou moins rapidement. Plus ou moins globalement l’écrit moderne qui n’est plus l’écrit gutemberrien qu'il fallait décrypter linéairement en commençant en haut à gauche pour finir en bas à droite. Bien sûr il y a les privilégiés comme mon rejeton, dont les parents lisent, écrivent naturellement, curieux de leurs enfants, ceux dont les familles, l’environnement, constituent des espaces où on baigne dans les mondes créés par les langages, où on y joue. Et il y a ceux qui resteront dans la mécanique  apprise et qu’ils oublieront d’ailleurs peu à peu faute de l’utiliser pour « de bon ».

Le plus regrettable dans ces apprentissages c’est celui du langage mathématique. Essentiellement parce qu’il n’est pas considéré comme un langage (il ne l’a été que pendant un court temps incompris par la quasi totalité des enseignants de l’époque, celui des « maths modernes »). Et ce dans pratiquement toutes les écoles de France et de Navarre, quelles que soient les « méthodes ». Le plus grave, c’est que l’enfermement dans une simple mécanique est plus difficilement rattrapable, je m'en rends bien compte avec Martin qui est passé en un an du stade où il s’amusait à créer, inventer son monde mathématique à celui où il s’évertue consciencieusement à appliquer la mécanique enseignée. Ne serait-ce que pour faire plaisir à la maîtresse puisque l'essentiel qui peut motiver les enfants à exécuter, c'est d'obtenir la satisfaction de l'enseignant. Cette satisfaction étant marquée par une "récompense" qui, dans le cas de Martin, n'était pas encore la note mais parfois... un bonbon ! pire que le bon point !

Il est plus difficile de sortir de cet enfermement que sortir de celui de la lecture parce que la pratique naturelle du langage mathématique est beaucoup moins courante dans l’entourage ordinaire. Parce que sa fonction relationnelle est beaucoup moins évidente. La création ludique étant alors le moteur principal. L’illettrisme mathématique est bien plus grand que l’illettrisme littéraire.

Est-ce que cela aurait été mieux à la maison ? Très probablement. Mais uniquement par effet de comparaison parce que le milieu le plus facilement favorable à la construction de ces deux langages, ce devrait être l’école. On le sait, les langages se construisent dans l’interaction avec un environnement où ils sont déjà utilisés, où ils ont une fonction relationnelle, où les mondes construits par ces langages donnent envie d’y pénétrer à son tour. Après la famille pour le langage oral, la marche bipède, l’école devrait être ce nouvel environnement… mais elle n’est qu’exercices mécaniques sans véritable sens. On peut résolument accuser l'école d'être la source de tous les illettrismes et si les orientations données par De Robien sont confirmées par son successeur, nous allons vers une accentuation dramatique de cet état.

Alors ?

Martin a fait connaissance avec l’absurdité sociétale, la bêtise de la coercition, des règles à appliquer au nom de la morale (3) et pour éviter la sanction, l’ordre basé sur la seule obéissance, l’ennui, l’immobilité contrainte, un certain étouffement de sa créativité… Il aura aussi fait connaissance avec la jungle ainsi provoquée de la cour de récré. Quoi que je fasse, ce sera sa réalité de demain. Mais il aura commencé à apprendre à résister, à se révolter, puis à se révolter intelligemment, à essayer de tirer son épingle du jeu, à parfois louvoyer, à se protéger… et j’espère l’y avoir un peu aidé.

Et puis surtout il aura été en contact avec d’autres adultes, il aura appris parfois à s’en méfier, il aura trouvé d’autres enfants dans son espace relationnel ; il aura aimé, détesté, rigolé, pleuré, essayé de charmer, été conquis, etc. Dans l’espace où il aura quand même été captif, il aura pu se créer librement son propre réseau relationnel ce qu’il n’aurait pas pu faire à la maison. Son réseau relationnel est d’ailleurs devenu en partie le nôtre (à sa mère et à moi).

Est-ce suffisant pour justifier sa scolarisation ? Au vu de sa soif relationnelle, impossible à satisfaire à la maison (isolement) oui, sans aucun doute. L’homme ne peut se construire hors des autres. Sa mère et moi pouvons atténuer, compenser, détourner,  les dégâts provoqués par l’institution scolaire, voire s’opposer à ses excès. Nous n’en sommes pas à pouvoir créer un contrepouvoir avec l’ensemble des parents mais nous pouvons contribuer à faire évoluer un tout petit peu ce qui constitue alors une opinion. Nous sommes sans aucun doute des privilégiés de l’école et Martin aussi.

L’école continuera à fabriquer ainsi un monde dur, impitoyable. Elle n’en est pas que le reflet, elle en est aussi la génitrice. Vouloir s’en retirer pour protéger ses enfants relève d’un sentiment légitime. Parfois, en cas d’excès, cela relève même du secours à porter à personne en danger. La question est que cette protection n’est peut-être que provisoire et pour certain peut-être un affaiblissement. Et, de toutes façons, c’est cette jungle qu’ils auront à affronter, même s’ils sont du côté des possédants, la possession n’enrichissant pas la sphère affective, celle qui fait la vie et la solidité dans la vie. Il faut également admettre que la déscolarisation n'est possible que pour une infime minorité, l'immense majorité des enfants ayant besoin de l'école. Mais certainement d'une autre école.

Le seul choix intelligent serait de rentrer en lutte pour la transformation de l’institution scolaire, des pratiques de ses agents, du droit des enfants, des parents. C’est celui que j’ai fait pour ma part depuis au moins…. 45 ans !

PS : l’an prochain, Martin va rentrer dans une classe où existent un peu des pratiques coopératives, des pratiques permettant l’expression, la création, la communication. C’est une chance… mais il va falloir soutenir ce que l’ensemble des parents considère encore comme de l’inutile ou du superflu. Rien n’est jamais facile ou acquis !

(1)     En réalité, j’ai quand même bien fait quelque chose ! avec la partie retord que possèdent tous les vieux singes !

(2)     C’est très curieux cette dénomination aussi vieille que l’école. La même que celle dont les esclaves appelaient leur propriétaire. J’y reviendrai dans un prochain billet.

(3)     Il est étonnant que rien dans la formation des profs ne leur ait appris que la capacité de se plier à une morale quelconque n’est possible qu’aux alentours de ce que l’on appelait autrefois « l’âge de raison ».