Le seul endroit où un enfant des cités puisse bénéficier d’un court instant où il est enfin seul, c’est au WC. Aussi incroyable que cela puisse paraître, ce fait n’est relevé par personne, pas plus des psy de tous ordres, que des pédagogues de tous poils ou des spécialistes sociaux de tous crins. Dans les cités d’autrefois, celles à la Zola, celles que j’ai connues, il y avait au moins les terrains vagues, les buissons, parfois les bosquets d’une campagne qui restaient proches et où on pouvait grimper trouver refuge dans les arbres. Maintenant, il n’y a plus rien où un enfant puisse trouver un quelconque abri des autres pour s’adonner à quelque rêve. Et les enfants finissent par ne plus rêver.

Dans cette violence physique, psychique et sociale, l’école tient le premier rôle. Huit heures par jour, voire plus si on tient compte du temps des horribles cantines, des garderies périscolaires, chaque enfant est condamné à vivre dans un espace restreint en constante promiscuité avec vingt à trente de ses coreligionnaires et parfois plusieurs centaines dans l’espace de ce que l’on ose appeler « récréation » dans une cour goudronnée.

Dans l’indifférence absolue, aussi bien de ceux qui les « gardent », que de ceux qui les y envoient, que de ceux qui prétendent se pencher doctement sur leur sort.

Dans le même temps, les citoyens s’offusquent que des prisonniers ne puissent avoir de cellules personnelles, des médecins et des psy dénoncent cet état de fait, des commissions de politiques étudient le problème. Et pourtant la plupart de ces prisonniers sont mieux lotis que la totalité des enfants scolarisés.

La promiscuité scolaire est en plus concentrationnaire. Non seulement les enfants ne peuvent jamais avoir un moment tranquille seul, mais ils sont confrontés en permanence avec d’autres dans une proximité immédiate (les voisins de tables alignées) sans avoir même la possibilité de choisir, d’y échapper. Promiscuité physique. Promiscuité psychologique. Promiscuité sociale. Et promiscuité qui ne génère même pas un embryon d'organisation sociale, celle-ci n'étant en général que les règles imposées coercitivement du fait du prince, c'est à dire du maître. Ces règles étant constituées d'interdits ce qui fait que non seulement l'enfant est condamné à être avec d'autres mais aussi à ne rien pouvoir faire avec ces autres. Il est difficile de mettre un être humain dans une situation plus précaire, plus épouvantable.

Si dans les prisons le manque d’espace et la promiscuité font au moins l’objet de regrets, semblent avoir surtout des causes financières, rien de tout cela à l’école. A l'école, c'est voulu. Pire, la promiscuité fait même partie du contrôle social qui prend alors le nom de contrôle pédagogique. Il ne faut pas que l'on puisse échapper un instant au pouvoir pédagogique. Il faut que le « maître » ait tout le monde sous le regard, dans la permanence absolue. Un maître doit évidemment maîtriser. Et surtout surveiller. D’ailleurs, s’il arrive quoi que ce soit hors de son regard sa responsabilité sera mise en cause et il pourra même être condamné !

Cet état de fait n’est ni perçu, ni pris en compte, ne fait l’objet d’aucun constat et, lorsque l’on construit une école neuve, rien n’est fait pour la rendre plus vivable. Il n’y a que des espaces collectifs, ni coin où l’on pourrait échapper aux autres, ni espaces plus intimes… en dehors des WC, et encore, quand on a le droit d’y aller et s’ils ne sont pas dans un état rebutant. Finalement, il vaut bien mieux passer 20 ans dans une prison modèle que dans une école, on a plus de chances d’en ressortir en meilleur état.

Et on va s’interroger sur les causes de la violence des jeunes, de leur instabilité, de leur fragilité, de leur incivilité… Y a-t-il besoin d’être élève de Freud ou de Lacan, sorti de l’ENA, éminent philosophe, ou médecin pour comprendre cela ? Probablement trop simple. Il vaut mieux construire des porte-avions, des maisons de redressement et s’offusquer à la télé.