Lorsque des enseignants se retrouvent en stage, c’est à dire qu’ils vont se retrouver dans la position d’élèves, il n’est plus un IUFM qui ne débute pas la première journée de la session par un accueil sympa : café, croissants attendent les stagiaires ; il y a d’ailleurs dans tous ces établissements un hall d’accueil, des coins pour discuter tranquille à deux ou trois, souvent des fauteuils. La première journée démarre presque toujours avec une heure de retard. On a le temps de décompresser, se retrouver, faire connaissance… et se rendre paisiblement dans sa salle. Bref, on a compris que l’on avait tout intérêt à s’engager cools pour les quelques jours que l’on devra passer ensemble. D’ailleurs, même pour une journée de colloque, de conférence pédagogique, plus personne n’hésite à consacrer une heure à…. l’accueil.

Mardi matin, c’était la rentrée de mon fiston. L’école des grands. Ecole comme toutes les autres écoles ou presque. Mon fiston était pas mal stressé, et moi aussi ! L'inconnu stresse tout le monde. Mais il était aussi plein d’envies, et je n’hésitais pas d’ailleurs à en rajouter une couche : « Tu vas voir, tu vas faire plein de choses intéressantes, des choses que tu n’as encore jamais faites, ça va être génial »

Arrivée devant les grilles. Et oui, à la campagne il y a les mêmes grilles qu’en ville, les mêmes trottoirs qui font office de hall d’accueil. Et puis, on sait jamais, les terroristes peuvent aussi sévir au milieu des vignes, Vigie pirate veille. Et il vaut mieux ne pas arriver en avance ce jour : les grilles ne s’ouvrent réglementairement que 10 minutes avant l’heure officielle. Il vaut mieux ne pas arriver en retard non plus : pour le premier jour cela la ficherait mal et ce serait le premier regard négatif assuré porté sur l’enfant… et la famille, et un stress supplémentaire. Quand la plupart des parents sont obligés d’amener leurs mômes en bagnoles, ont dû négocier avec leurs patrons pour arriver en retard au boulot qu’ils rattraperont d’ailleurs, le timing de la rentrée, c’est du serré. Mais le règlement, c'est le règlement et les enseignants ne sont pas des missionnaires mais des fonctionnaires. Vous avez dit qu’il fallait éviter le stress ?

La première découverte de l’école où il va vivre 4 ans (c’est un peu plus que les 8 jours de stages de ses instits), c’est cette grille, devant laquelle attendent mères, pères qui ont déjà largués leurs pitchouns et qui ont quelque mal à ne pas rester en contact par le dernier lien qui leur reste, le regard.

Et qu’est-ce qu’il voit le pitchoun ? une cinquantaine de mômes dans une cour goudronnée, des plus grands qui s’agitent, des petits figés… et deux maîtresses qui trônent comme des cerbères au milieu de ce qui s’apparente à l’espace de promenade des prisons.

Faut bien le lâcher quand même, mais je sens que son enthousiasme commence à faiblir. Pas un « bonjour », pas un sourire. C’est sûr, ce n’est plus de la rigolade. L’école, ce n’est pas de la rigolade.

Et tout le monde attend. Les mômes dans la cour, les parents sur le trottoir. Attend quoi ? Que la montre, le signal et la directrice fassent mettre tout le monde en rang. Il y a deux classes seulement, mais pas question de rentrer dans le temple (ou la prison) si la première manifestation de l’ordre, de l’autorité, de la mise au pas, ne soient pas cet alignement militaire dont on a du mal à trouver un autre sens. Même les moutons ne sont pas astreints à cet exercice. Si j’étais directeur d’IUFM, j’obligerais les étudiants, les profs en stage, à ne rentrer dans l’établissement qu’en rangs par deux, impeccables. Après avoir attendu dans une cour, été comme hiver, par beau temps ou sous la pluie ou dans le gel. Comme tout le monde réclame le retour à la « vraie » discipline, j’imagine que tous apprécieraient.

Et ça y est, le rang est fait. Les anciens sont déjà formatés. Mais je vois dans le dernier regard de mon môme une immense incompréhension et un peu de détresse, lui qui les années précédentes rentraient directement dans « sa » classe en faisant péter un bonjour sonore à sa maîtresse qui le lui rendait par un sourire, pouvait lui faire voir la bestiole qu’il avait trouvé, caresser le lapin, commencer à tapoter à l’ordinateur en attendant que les autres arrivent ou ressortir attendre Jean avec son ballon de foot. Et même il pouvait m’amener voir ce qu’il ou ils avaient fait la veille. Nous étions tous deux dans « son autre maison ». Et cette « maison » était ouverte dès que la « maîtresse… de maison » y était.

Mais voilà, pour sa quatrième rentrée, Martin venait cesser d’être un enfant, voir un simple être humain : il n’était plus qu’un « élève ». Il ne manque plus que l’uniforme et un matricule.

Quand la porte s’est refermée et la cour vidée, étrangement les parents restants ont eu quelque mal à rentrer. Quelques-uns se sont retrouvés au bar du village devant un café. Dans les yeux de quelques-uns de mes coreligionnaires parentaux, il m’a bien semblé lire un peu de détresse. Mais voyons ! Il faut bien qu’ils y passent ! j’y suis bien passé et je n’en suis pas morte ! Faut bien qu’ils apprennent la vie ! (curieuse conception de la vie, et on s’étonne que parfois le chaudron de cette vie explose !), ça va leur faire du bien, ça va les dresser ! (au niveau du « dressage » on en a les résultats tous les jours, même aux infos de la télé !)

En rentrant, je me suis dit que bon, cela allait s’arranger dans la classe, que c’est là qu’allait avoir lieu le véritable accueil. Lorsque je suis retourné le chercher le soir, il avait l’air éteint. Dans la voiture, il m’a expliqué qu’il avait eu sa première… punition. Cinquante lignes parce qu’il avait bavardé après un exercice, à faire pendant la récréation. Cinquante lignes à un môme de 7 ans qui commence tout juste à écrire. Je lui ai suggéré de négocier une « réduction de peine ». A-t-il osé le faire ?

Je n’ai pas voulu aller, dès la rentrée, rappeler à cette maîtresse que pensums et privation de récré étaient interdits. Ce qui aurait été pris d’emblée comme une déclaration de guerre. Et puis je sais que cette maîtresse a peut-être peur, peur des mômes, peur des parents, peur d’elle-même et qu’elle devait être encore plus stressée que tout le monde. Le stress, notre école française en est la championne du monde. Je sais que cette maîtresse fait des choses intéressantes dans sa classe, qu’elle favorise un peu l’expression, la coopération. Il faut que je lui donne une chance en même temps du coup qu’une chance à mon enfant. J’ai relativisé avec Martin, commencé à lui apprendre qu’il fallait se méfier de ce monde, être malin, voire tricher avec les institutions pour y survivre au mieux, tirer son épingle du jeu.

Il venait de découvrir ce qu’on appelle « la société ».  Mais c’est bien triste.

Bien sûr il s’adaptera. C’est le propre de l’espèce humaine de s’adapter. Les esclaves, les prisonniers s’adaptent. Jusqu’au point d’intégrer leurs conditions comme normales, voire naturelles. Il va falloir que je lui apprenne à résister intelligemment… pour se sauvegarder lui-même.

Et pourtant, ces maîtresses sont de « braves » femmes. Consciencieuses. Voulant bien faire leur métier comme l’immense majorité des enseignants, pour le « bien » des élèves. Mais comment expliquer ce manque absolu de simple bon sens ? Ce qui relève presque de l'ignorance ? Cette perte d’humanité dont pourtant ellles se réclament ? Cette absence de lucidité ? Comment expliquer qu’elles soient incapables de saisir que ces enfants vont passer l’essentiel de leur temps à vivre (vivre) ensemble pendant 4 ans et que cela ne se fait pas par simple coup de sifflet, mise en rang et punitions dès la première seconde ? Comment expliquer que personne ne le leur ait expliqué ?

Il n’y a pas de doutes, il faut les mettre en rang et assortir de quelques punitions leurs conférences pédagogiques ou leurs stages. Peut-être comprendraient-elles alors.

Quand je pense que, lorsque j'enseignais en classe unique, le premier jour de la rentrée... nous ne rentrions pas mais nous partions en pique-nique, bader le long des buissons pleins de mûtes, avec les parents disponibles qui mangeaient avec nous, pour prendre le temps de nous retrouver, raconter, se laisser aller, plaisanter, rire,... faire la fête ! Pas facile d'être seulement père après ça !

Ce matin, Martin est parti à l’école, mais son regard ne brillait plus.

Je vais avoir du boulot !