En passant devant mon marchand de journaux hier, il y avait des grands titres à propos de la rentrée « Retour de l’autorité ». Et ça marche ! Enfin, ça marche en ce qui concerne l’opinion publique… et ça ne coûte rien. Et ce retour à l’autorité fustige bien sûr ces pédagogies soixante-huitardes qui ont fichu la chienlit dans l’école et dans la société.

Si l’on voulait fustiger ces pédagogies, il faudrait alors prendre comme exemple les rarissimes établissements où elles sont pratiquées dans l’ensemble de l’école. Ce que l’on se garde bien de faire, il est bien plus simple de brandir un mot, l’autorité, que personne n’explicite et qui ne recouvre en fait qu’une attente : on « les » veut à nouveau dociles pour que l’on puisse continuer tranquillement sans rien changer.

Tous les visiteurs, et il y en a eu de nombreux, qui sont passés dans ma classe[1] ont tous été surpris par l’absence totale de désordre, la tranquillité qui y régnait, l’étonnante et complexe organisation qui ne posait de problème à personne. Comment se pouvait-il que des enfants, sans maitre trônant, surveillant, contrôlant, commandant (et souvent avec un maitre absent des lieux multiples où ils se trouvaient) pouvaient-ils ainsi se comporter comme peu de groupes d’adultes en étaient capables ? Et travailler ! De même que nous provoquions toujours l’étonnement dans les trains au cours de nos multiples déplacements, dans les classes de neige, mer ou autres manifestations auxquelles nous avons souvent participé. Et ce d’autant qu’alors, voyageurs, passants, adultes présents avaient sous leurs yeux l’impitoyable comparaison avec d’autres groupes d’enfants. Et pourtant, on peut dire sans l’ombre d’un doute que nous représentions bien cette horreur de soi-disant laxisme fustigé à longueur de déclarations médiatiques !

Et ceci est la caractéristique de toutes les classes pratiquant une pédagogie active ou dans une autre approche de l’école. Si vous voyagez pendant les périodes où les écoles se déplacent beaucoup, c’est très facile à vérifier : si dans un train, une gare, un groupe d’enfants n’a pas besoin de coups de gueule, de menaces, de mises en rang pour rester tranquilles (cela se remarque très facilement !), allez demander à l’enseignant ce qu’il fait en classe pour obtenir cela ! Nos ministres qui savent tout devrait bien faire aussi cet effort, il est vrai qu’ils ne sont jamais là où ils pourraient le voir.

Mais il y a encore mieux : depuis 5 ans, à MONS EN BAREUIL, dans une ZEP particulièrement difficile, a été créé une école publique entière où étaient appliqués les principes et pratiques défendues par le mouvement freinet. C’est à dire que, contrairement à ce qui se passe en France, l’équipe éducative a été constituée à l’avance par des enseignants volontaires pour s’inscrire dans ce projet et le construire. Ceci sans autres moyens que ceux dont disposent toutes les écoles. Cette expérience a été suivie, observée, évaluée pendant cinq ans par une équipe de chercheurs de l’université de Lille, ce qui est une première en France. Le protocole d’observation mis en place est aussi exceptionnel dans les sciences de l’éducation parce que non seulement l’observation portait sur une multitude d’aspects qui interfèrent toujours quand il s’agit d’éducation et d’apprentissages, mais aussi le protocole empêchait toute possibilité aux chercheurs d’influer sur le cours des choses. Les enseignants n’étaient jamais au courant de l’état de leur évaluation, n’avaient pas de contacts privilégiés avec eux et l’ensemble de l’équipe de recherche n’avait aucune idée préalable, même de la pédagogie Freinet. Les résultats qui vont bientôt être publiés sont incontestables : sur le plan de la violence entre autres, cette dernière à été réduite pratiquement à zéro ! Je vous tiendrais d’ailleurs au courant de la parution de leur rapport, qu’au moins quelques personnes le lisent parce que je doute que nos décideurs s’y penchent vraiment[2].

Ce constat, il est fait dans tous les établissements où, au lieu de tabler sur la discipline moutonnière, la coercition permanente, « l’autorité » que l’on n’a qu’à accepter et à se plier, on table sur le respect de l’enfant comme un individu, la prise en compte de ses projets, la mise en place de structures où il pourra s’exprimer, la mise en place d’une organisation à laquelle il contribuera parce qu’il en bénéficiera, où les règles sont naturellement acceptées parce qu’elles émanent de tous, où un des rôles essentiels des adultes est d’aider à ce que l’on ait envie et besoin de vivre bien ensemble.

Je peux citer cette école de la banlieue parisienne où plus aucun enseignant ne voulait aller… et où du coup une équipe a pu se constituer. Lorsque les premiers sont arrivés, ils ont trouvé des enfants avec des révolvers chargés dans leur poche, des mômes qui s’échappaient pendant les récrés et à qui on n’osait même plus rien dire. J’y suis allé quelques années après : la cour encadrée par les immeubles des cités et ce qui s’y passait était plus calme et bien plus sympathique que ce qui se passe dans la cour de l’école à deux classes de campagne du RPI rural de mon garçon !

Et il y en a bien d’autres que je connais aussi (par exemple l’école Ballard à Montpellier en pleine Paillade, l’école Garcia Lorca et celle d’Anatole France, dans la zup de Vaulx en Velin, celle de Marie-Curie à Bobigny, l’école Freinet d’Hérouville Saint-Clair, Léon Grimaud à Rennes, l’école publique d’Aizenay, Ange Guépin à Nantes, etc. Partout, les problèmes graves qu’il y avait ont été résolus non pas par la coercition bête et méchante sur laquelle on croit que s’assoit l’autorité dont découle le travail et la non violence, mais par une autre approche de l’école, de ce qu’on peut y faire, de la pédagogie.

Je m’étendrai un peu plus sur « l’autorité » dans un prochain billet.


[1] Si je prends souvent l’exemple de mon école de Moussac, c’est simplement parce que c’est la référence que je connais la mieux et que d’autre part mes propos sont validés non seulement par les témoins ou les anciens élèves mais aussi par les documents réalisés à l’époque par des journalistes professionnels neutres. Il ne s’agit pas d’outrecuidance et je cite souvent d’autres établissements que je connais bien et qui, eux aussi, ont les mêmes validations.

[2] L’étude a été publiée depuis : REUTER, Yves (dir.), équipe Théodile, "Une école Freinet. Fonctionnements et effets d’une pédagogie alternative en milieu populaire"L’Harmattan, juin 2007