La lutte public/privé ne date pas d'aujourd'hui. Son histoire mérite d'être connue pour en comprendre le sens. Si pendant longtemps elle reflétait une réelle lutte idéologique contre l'emprise sur les esprits d'une église toute puissante, si on ne peut s'aveugler au point de croire qu'aujourd'hui encore une confession entretiendrait un système éducatif sans aucune arrière pensée apostolique, ce qui conduit des parents à passer du public au privé a, malheureusement de plus en plus souvent, d'autres motivations que le désir d'une éducation conforme à la foi et aux dogmes catholiques. C'est bien l'école publique qui elle-même provoque ces fuites.

Bien sûr les raisons des uns et des autres peuvent être franchement opposées. S'il y a les tenants de la tradition, les croyants à la force de la coercition, à la valeur de la souffrance et de la contrainte, les nostalgiques du "ratio studorium" des écoles des "frères de l'école chrétienne", les militants de la sélection et de la compétition, il y a aussi, et de plus en plus, des parents enclins à effectuer ce douloureux changements pour eux parce que leurs enfants subissent une véritable souffrance, une véritable castration intellectuelle et psychologique, un véritable étouffement... dans l'école publique. Pas dans toutes l'école publique. Mais dans un nombre suffisamment important de classes pour que les perspectives d'un parcours presque à coup sûr chaotique et inquiétant incite à prendre des décisions qui ne sont que celles d'adultes responsables. Paradoxalement, ce sont les parents qui naturellement seraient les meilleurs soutiens d'une école publique libératrice... qui la quittent.

Ce sont 3 événements, en moins de 24 heures, qui justifient ce billet :

- Hier soir, réunion des parents dans la classe de mon fils. Objet : les dispositions prises par la maîtresse pour arriver à réduire l'agitation d'un groupe d'enfants dans sa classe. Maîtresse pleine de bonne volonté, consciente de l'inefficacité de ses punitions (mais qui continue quand même), qui va essayer de faire participer les enfants aux transformations de leur propre comportement. Elle reconnaît que ces enfants sont plein de vie, bouillonnants, et pire, même "en avance scolairement" ! Mais elle n'arrive pas à les faire rentrer dans le cadre qu'elle impose ou ces enfants ne sont pas compatibles avec le cadre qu'elle pense le seul possible. Avec un ami, nous avons bien essayé de lui suggérer qu'il vaudrait mieux qu'elle utilise cette étonnante énergie dans quelques projets motivants, qu'elle revoit son fonctionnement pour ne plus imposer l'impossible immobilité et silence pendant 6 heures à des enfants. En pure perte : elle a bien des envies, des projets auxquels ces enfants adhéreraient sans problèmes et utiliseraient justement cette énergie qui explose à tous moments, mais elle attend qu'ils ne bougent plus, ne parlent plus ! Mais elle n'est pas méchante, voudrait que tous ses élèves réussissent, cela ne fait aucun doute.

Mais ce n'est même pas cela qui nous a effaré le parent ami et moi. Ce sont les incroyables réflexions des parents présents. Grosso-modo, c'était "il faut mettre au pas ceux qui troublent l'ordre" jusqu'à "chez moi après une bonne fessée ma fille se tient tranquille" Bien sûr, ladite fille fait bien partie des "agités" ! bien sûr les trublions ne sont pas les leurs ! si la maîtresse n'est pas révolutionnaire, donc elle est soutenue, elle ne fait simplement pas assez preuve d'autorité et ses timides tentatives pédagogiques laissent pour le moins sceptiques.

Déprimés, avec l'autre parent nous avons fini la soirée devant un verre (je sais, c'est pas bien !). Nous nous sommes demandés si cela valait la peine de continuer à essayer de faire changer un tout petit peu une école qui n'est finalement que celle que mérite une majorité qui ne cesse de s'en plaindre par ailleurs. Finalement, ces autres parents avaient même de la chance : ils ignoraient (et ne voulaient surtout pas savoir) les dégâts déjà provoqués. Un peu comme les décédés de l'amiante, de la dioxyne, les licenciés de tous ordres, victimes des systèmes qu'ils ont soutenus, des questions qu'ils ne se sont jamais posées. Ils ont eu, un temps, l'avantage de ne pas être angoissés par ce qui les attendait ! Heureux les simples d'esprit a voulu faire croire une certaine évangile ! Et le vieux militant de l'école communale laïque que je suis, le passionné de liberté, de culture, d'épanouissement qu'est mon ami, en sommes venus à nous demander si nous n'allions pas faire quotidiennement  les 25km qui nous séparaient de la seule classe unique du département. Nous nous sommes interrogés sur une possible déscolarisation, sur la possibilité de créer une école alternative… Incroyable, impensable, pour moi il y a à peine un an !

- Ce matin même, deuxième événement : je reçois la visite d'une mère de famille d'une autre classe, désespérée. Sa fille captive d'une instite bien pire que la nôtre, s'étiole, ne veut plus aller à l'école alors qu'elle a une soif immense de savoir. Cette instite réussit l'exploit de se mettre à dos la totalité des parents et des élèves de sa classe en appliquant abrupto et de façon plutôt stupide les instructions ministérielles ! Cette mère m'a demandé comment agir pour la faire partir au plus vite. Plutôt remonté par la séance de la veille, j'ai été plutôt brutal : "Finalement, les parents(pas les enfants) ont bien la maîtresse qu'ils méritent. La faire remplacer par la même en plus diplomate, quel intérêt ? ce d'autant que, si arrivait un enseignant qui aurait lui une autre approche de l'école, il subirait à son tour la même levée de boucliers, voire pire". Cyniquement, j'ai même rajouté que plus elle deviendrait insupportable, plus on aurait une chance que quelques parents comprennent ce que produit l'école à laquelle ils aspirent.  Bien sûr, je l'ai aidée à envisager comment elle pourrait déscolariser son enfant dès maintenant parce qu'il serait irresponsable qu'elle soit complice de ce qu'elle pense être une véritable destruction. Bien sûr cette mère de famille ne fait pas partie des parents aveugles. Et bien sûr, avec la petite poignée qui commence à se constituer, je vais quand même retourner à ce qui a été la bataille de ma vie. Mais, pour la première fois et à un âge avancé, je sens le doute qui s'insinue !

- Et puis, il y a quelques instants, je reçois le message ci-dessous d'une amie institutrice, extrait d'un échange entre enseignants d'une liste. L'un, "J.", s'interrogeait sur les possibilités de travailler avec des collègues du privé, relativement proches quant à leurs conceptions de l'école et des enfants. Il recevait une volée de bois vert de "P.", enseignant freinet qui avait subi toute sa carrière les pressions, les coups bas, les vilénies de l'administration, des municipalités, des parents dans une région de Bretagne où l'école privée confessionnelle est synonyme de l'ordre, de la bienséance, de la bonne société… C'est l'intervention de "PB", instite tout autant attachée que moi à cette école publique que l'on voudrait différente, que je vous livre avec son accord :

Je me permets d'intervenir parce que je comprends ce qu'écrit P. Je connais très bien le coin où il vit et son histoire plus lointaine encore. Toute une partie de ma famille en est originaire. Mes grands-parents maternels, leurs frères et soeurs étaient plutôt "des rouges". Ils ont défendu bec et ongle une école publique qui les avait tous sortis de la misère... bien qu'elle leur eut aussi interdit de parler la langue de leurs ancêtres en mettant cela au même niveau que de cracher par terre ! Et pendant des années, ils ont eu la chance de vivre dans une commune communiste, qui est restée socialiste mais où l'école privée catholique a toujours été puissante et, certainement pour les collègues, une pression, un chantage comme celui que tu vis au quotidien P. Aujourd'hui, dans cette même commune il y a une autre sorte d'école privée qui me réjouit personnellement, celle de DIWAN, où des gosses peuvent réapprendre à parler Breton sans rougir...ce sont souvent ceux de militants écolos ou de la gauche locale, pas ceux des ouvriers ou des cheminots comme mon grand-père mais au moins ils entretiennent quelque chose de vrai: des racines, une langue qui n'est pas un patois, une culture qui vaut plus que des crachats et le mépris d'un Sarkozy déraciné et reformaté par le fric.( Lui, c'est sûr il préfère le "breton" que lui parle Bolloré....) 

Tout ça pour dire que je comprends aussi très bien ce qu'évoque J. pour l'avoir souvent vécu depuis quelque années. La première fois, c'était aux Antilles où les premières personnes avec lesquelles j'ai pu parler de Freinet et de pédagogie coopérative furent les collègues d'une grosse structure privée de Fort de France qui ouvrait ses portes à un stage de formation aux techniques de gestion mentale, de diminution des tensions en milieu professionnel et scolaire. J'ai trouvé là des gens très pointus, ouverts, qui m'ont beaucoup appris et ça contrastait durement avec certaines école publiques où "la palette et le ceinturon" hérités de l'esclavage sévissaient encore (Là j'ai pigé ce que racontait Bourdieu sur l'oppressé qui soutient le joug sous lequel il vit et, même en constitue la meilleure courroie de transmission...). 

Je crois que le malentendu qui règne vient de ce qu'on confond les personnes avec leur institution....dans ce cas, P., j'ai si souvent et tellement honte d'être tout simplement instit quand je vois le comportement de nombreux collègues du public avec les enfants que je ne me sens personnellement aucune solidarité avec eux.

L'école publique que tu défends est un idéal, celui que nous avons nous au sein du mouvement freinet, celui qu'ont eu mon grand-oncle breton et freineitiste, mon grand-père et mes parents instits mais, hélas, entre cet idéal et la réalité du terrain nous sommes tous très bien placés pour savoir ce qu'il en est de l'institution elle-même. Que tu milites pour une école publique laïque et obligatoire comme nous tous et que tu veuilles "avec tes méthodes de gauchiste" autre chose pour les gens du peuple que cette soupe saumâtre qu'on lui sert est tout à ton honneur. Je ne crois pas faire autre chose et pourtant.......il y a un an ma fille est entrée en 6è dans un collège privé parce que ce n'est pas à elle, enfant, de payer la connerie qui règne dans ce monde et que j'ai déjà un môme qui a été sérieusement bouzillé par le collège public où elle aurait dû aller. Je sais très bien pourquoi on lui accorde là une véritable attention : je paie, je peux payer, même avec un seul salaire d'instit pour la famille. Parce que que ses copines ne sont plus du tout des filles de bourges ou des nantis de la ville ! Non, ceux là vont justement à l'autre collège, le public, en classe musicale, latiniste ou germaniste pour avoir une "bonne sixième" et les autres se débrouillent dans des classes où les profs doivent faire cohabiter les mômes de classe moyenne avec ceux du quartier le plus difficile de Lisieux. Ils ne sont pas tous cons les profs, ils essaient de bien faire, parfois. Mais il y a aussi ceux qui ronronnent sur leur passé en lisant sans doute les pamphlets de Brighelli et en faisant bosser la première rangée sans jamais se remettre eux en question. Pourquoi le feraient-ils ? Personne ne les virera, même quand ils massacrent les gosses par fournée de 30 depuis des années comme cet abruti qui réglait ses comptes au conseil de classe et à la note unique et vicieusement distribuée sur des "devoirs surprises" au retour de week-end.....la pédagogie celui-là, je ne sais même pas si le mot était parvenu un jour jusqu'à son matheux cerveau! 

Alors oui, j'ai la haine aussi parfois, mais surtout celle des cons, des névrosés et des sadiques qui sévicent à tous les étages et dans toutes les institutions et je crois qu'hélas, on ne peut plus comme Servat ne les voir que dans les écoles privées déguisés en bonnes soeurs ou en curés de Quimperlé. 

Mais comme je suis d'une nature optimiste j'ai plus d'amour que de haine en regardant tous ceux qui luttent pour ne pas leur ressembler et je ne m'occupe plus de savoir sous quelle étiquette ils bossent.... d'ailleurs, souvent ils n'aiment pas les étiquettes. C'est en ceux-là que j'essaie de croire, pas en un hypothétique bon dieu pas plus qu'en un leader charismatique. Un auteur oublié les avait nommé " les hommes de bonne volonté"...je crois que vous en êtes tous deux de pas mal. C'est pas tant de l'humour qu'il faut  pour lire le message de Jean-Louis que de la distance.....ou le rire de Jo la Dunkerquoise expatriée chez toi "J.". 

Bises à tous les deux. 

Faudra-t-il attendre encore longtemps pour qu'on s'aperçoive qu'il y a bien le feu dans l'école publique mais que le brasier n'est pas là où nous le serinent tous les jours médias et politiques qui fabriquent l'opinion ?