S'il est un sujet récurent dans le monde enseignant, c'est bien celui de l'inspection et de l'inspecteur. Récurant et pesant. Mais qui ne transparait pas à l'extérieur de ce monde très fermé. Et pourtant, l'inspecteur hante autant que les parents la vie professionnelle et personnelle des enseignants. Sans exagérer, les rapports créés du fait de l'exercice d'un pouvoir qui est essentiellement psychologique par une personne sur une autre prend plus souvent qu'on ne l'imagine des aspects dramatiques ou kafkaïens.

Il faut d'abord replacer l'inspection et son personnage, l'inspecteur, dans l'institution. Comme je l'ai di maintes et maintes fois, le système éducatif est une chaîne de type industriel. De la succession de ses maillons ajoutés les uns aux autres, il est supposé qu'on aboutisse à un « produit fini », conforme au modèle attendu par les prévisions et suivant un cahier des charges. Le résultat final dépendant de la bonne réalisation prévue dans chaque maillon, cette réalisation dépendant de la bonne exécution des modes opératoires, de l'atteinte des objectifs de production par chaque opérateur. Ce qui exige que chaque secteur soit supervisé par ce qu'on appelle dans l’industrie un contremaitre.

Celui-ci est chargé de vérifier la bonne exécution des consignes par les OS ainsi que de l'atteinte des objectifs assignés par l'entreprise. Son pouvoir, en principe, ne s'exerce que par rapport à ces deux champs.

Il est en outre supposé, non seulement qu'il connaisse parfaitement les modes opératoires qui doivent être exécutés, mais aussi qu'il est lui-même prouvé auparavant sa capacité à la fois de bien les exécuter, d'en avoir résolu les difficultés, et d'avoir atteint chaque fois les objectifs qui en était la finalité. D'ailleurs, un « bon » contremaitre est celui dont cette capacité d'ancien OS est reconnue aussi bien par sa propre hiérarchie que par ceux qu'il a à surveiller et à aider.

C'est là que ça coince dans la chaîne éducative, démontrant par ailleurs sa stupidité conceptuelle.

- Les objectifs assignés à chaque maillon de la chaîne éducative, malgré tous les efforts conceptuels de sa direction (ministère), n'arrivent pas à être déclinés en critères tangibles, donc contrôlables, à la fin d'un maillon. Par exemple, pendant longtemps et encore aujourd'hui, on prenait comme base qu'à Pâques tous les enfants de CP devaient être capables de lire un texte simple à haute voix. L'apprentissage de la lecture étant sensé être terminé à ce moment. Certains inspecteurs vérifiaient d'ailleurs bêtement cela et en faisaient le critère essentiel de leur jugement. En cela d'ailleurs ils se comportaient bien comme les contremaitres dont la chaîne avait besoin, leur rôle étant de vérifier l'atteinte par l’exécutant d'un objectif assigné. Or tout le monde sait bien aujourd'hui, d'une part que les « pièces » passant dans l'atelier ne sont justement pas des objets mais des sujets qui ne se façonnent ni de la même façon, ni suivant le rythme uniforme de l'atelier (j'emploie sciemment l'horrible terme de façonner), d'autre part que l'objectif en lui-même (lire à haute voix) n'est pas signifiant quant au bon déroulement de la chaîne (il n'empêche pas l'illettrisme, sa vérification est factice, etc.), enfin que ce qu'on voudrait qui soit atteint ne l'est pas et devra se poursuivre dans les autres maillons (d'où la création des cycles) sans pour cela que l'on puisse déterminer à la fois les critères démontrant l'atteinte de l'objectif et les moments de cette atteinte. Et on continue à se poser la question : qu'est-ce que savoir lire ? Et on ne peut y répondre que de façon complexe, incompatible avec sa faisabilité dans le découpage d’une chaîne tayloriste.

- La chaîne éducative a toujours été incapable d'indiquer à chacun de ses exécutants les modes opératoires à exécuter pour atteindre les objectifs assignés. D'où l'octroi de la fameuse liberté pédagogique. Il est risible de voir comment l'ensemble des enseignants se cramponne à ce qu'il croit être un droit à défendre alors qu'en réalité leur hiérarchie serait bien embarrassée si elle devait leur dire ce qu'il faut faire ! Quand un ministre s'y risque (De Robien), son staff se dépêche de le tempérer et de faire marche arrière n'ayant nullement envie d'endosser la responsabilité d'un échec massif plus que prévisible ! La liberté pédagogique, c'est : « On veut que vous atteigniez tel objectif, on est bien incapable de vous dire comment, débrouillez-vous comme vous pouvez ».

Notre contremaitre, nécessaire au bon fonctionnement de la chaine,

- n'a jamais été choisi parce qu'il avait démontré de façon suffisante et dans une durée probante qu'il savait "opérer" pour atteindre les résultats attendus. Tout le monde sait, dans la profession, que les inspecteurs ayant été instituteurs (ce qui est devenu rarissime) se sont surtout dépêchés de quitter une fonction dans laquelle ils étaient mal à l'aise (sinon, ils y seraient restés), y étaient même souvent en difficulté, tout simplement parce qu'il est plus facile et beaucoup plus valorisant, y compris financièrement, de n'avoir qu'à critiquer et même conseiller, plutôt que de faire. On est aux antipodes de la lucidité africaine qui confiait ce rôle… aux vieux sages,

- ne peut pas juger de la bonne exécution des procédures… puisqu'il n'y en a pas,

- ne peut pas non plus évaluer les résultats de l'action du personnel suivant des critères établis et irréfutables puisque ceux-ci n'existent pas, ou sont de l'ordre du subjectif, ou fluctuent suivant un grand nombre de paramètres (conditions sociales, familiales, culturelles, paramètres inhérents aux personnalités de chaque enfant, à leurs parcours personnels, aux écueils rencontrés, à leurs propres rythmes..., paramètres inhérents aux conditions matérielles des classes, et tous les paramètres inconnus ),

- ne peut pas faire référence à son propre savoir-faire puisqu'il n'en a pas, ou alors si lointain et si éphémère qu'il n'a que peu de valeur.

- a beaucoup de mal à se référer aux instructions de sa propre hiérarchie, celles-ci n'étant d'une part que de l'ordre du général et du contradictoire (instructions ministérielles) et d'autre part dépendant à leur tour de la subjectivité, de l'interprétation et des intentions plus ou moins politiques de l'échelon au-dessus de lui : les instruction des Inspecteurs d'Académie concernant l'application des directives ministérielles varient d'un inspecteur d'académie à l'autre, d'un département à l'autre.

Lorsqu'il effectue sa fonction, notre contremaitre (inspecteur de l'Éducation Nationale de chaque circonscription) ne peut donc le faire, en grande partie, qu'à travers ses propres croyances sur ce que doit être, pour lui, un « bon » enseignant. Il ne juge plus que les personnes et leur conformité à sa croyance, à ce qu'il pense « bien » et d'une façon qui ne peut qu'être subjective et pas éloignée du jugement moral (bien, mal)

On est tous, quotidiennement, l'objet de jugements des autres. On pense tous quelque chose des autres.  Mais ces jugements font partie de la subjectivité relationnelle dans laquelle on vit. Il en est autrement quand ce jugement est officiel, gravé dans un rapport, transmis à une autorité, ayant une incidence sur une carrière, des retombées financières… ce n'est pas que la partie professionnelle de la personne qu'il touche, c'est toute la personne. Et les témoignages d'enseignants psychologiquement cassés par ces regards péremptoires rendus en à peine une heure sont innombrables. Avec, comme conséquences, les enfants laissés dans tous les cas à leur sort.

Ce qui fait que cela se transforme très souvent en psychodrame qui devrait être comique s'il n'était si lourd de conséquences, c'est que notre contremaitre est lui-même dans une situation psychologique peu facile : ce qui justifierait qu'il puisse porter un jugement, donner des conseils, ce serait que l'on puisse lui accorder la qualité d'être supérieur, puisque en fait, c'est à ce seul titre qu'il intervient et qu'il détient ce pouvoir de jugement. Or, on vient de voir que rien ne lui confère cette qualité en dehors de celle d'avoir eu, peut-être, un peu plus de temps pour lire et apprendre les bulletins officiels de l'éducation nationale dont il est censé être la courroie de transmission. Ce qui d'ailleurs donne des résultats que Kafka ou Courteline n'auraient même pas oser imaginer : si un ministre dit « blanc », blanc devient LA vérité pédagogique que l'on ne peut contester. Si le ministre suivant dit « noir », imperturbablement notre contremaitre proclamera que noir est LA vérité pédagogique, tout aussi incontestable et qu'il fera sienne.

Comment paraître et être supérieur quand on ne l'est pas ? En écrasant et en rabaissant ceux à qui on a affaire. Il n'y a pas beaucoup d'autres raisons pour tenter d'expliquer des conduites qui devraient faire rire. Les anecdotes sont innombrables. On a fait des florilèges, pour s'en gausser, des réponses d'élèves. Il y a très peu de florilèges de rapports d'inspection, encore moins des anecdotes d'inspection. On se moque de ce qui paraît inférieur (les élèves !), jamais de ce que l'on croit supérieur !

Pour alourdir encore le psychodrame, les protagonistes ne sont jamais sortis du système scolaire, leur profession en étant la prolongation. Ils restent constamment dans la configuration traditionnelle du maître et de l'élève, du soumis et de celui qui soumet. Le comportement des uns et des autres reste rigoureusement celui-ci, d'ailleurs la sanction est la même qu'à l'école : une note ! Lorsque l'homme ou la femme à la petite serviette pointe son nez à la porte de l'école, il est d'usage qu'il soit accueilli par « Bonjour Monsieur l'Inspecteur ou Madame l'Inspectrice ». Dans les conférences pédagogiques ou ailleurs, les enseignants ne s'adressent à elle ou lui que sous ce vocable. Lorsque l'on parle entre enseignants de l'inspecteur, cela s'exprime toujours par « c'est un bon ou terrible inspecteur », comme on parle d'un bon ou mauvais maître suivant que l'on est bon ou mauvais élève. Lorsqu'il y a changement d'inspecteur, il suffit que ses croyances soient différentes de son prédécesseur pour que les bons et les mauvais changent de camp.

Il n'est aucune profession qui reste à ce point au stade de l'infantilisation. Le comportement du chef le plus accepté, voire recherché, est celui du paternalisme. La contestation du jugement est toujours prise comme une contestation de l'autorité. Cette dernière s'entendant de façon rigoureusement identique à celle que l'on applique aux élèves (voir précédents billets sur l'autorité).

Mais les enseignants attendent aussi cette protection paternelle, mais contre l'extérieur. On le sait depuis belle lurette que la hiérarchie de l'EN protège systématiquement ses ouailles, jusque dans l'indéfendable (l'histoire de la pédophilie à l'école est suffisamment horrible). Anecdote d'il y a deux jours : les parents d'une classe de mon RPI ont décidé de se réunir pour parler, entre eux, de ce qui se passait dans la classe de leur enfant qui leur posait quelque problèmes. Pas d'action en prévision, uniquement pouvoir parler et échanger. La directrice de l'école l'ayant su à immédiatement alerté son inspectrice ! Tant il est encore intolérable que des parents puissent oser parler de ce qui se passe dans l'école et, peut-être, à leur tour porter un jugement.

Ce qui rend encore plus irrationnelle cette panique enseignante, c'est que leur contremaître n'a quasiment aucun moyen pour asseoir un pouvoir pédagogique qu'il s'octroie et qu'on lui octroie : dès qu'un enseignant est titulaire, la seule chose dont dispose son inspecteur, ce sont les phrases qu'il va mettre dans un rapport, la note qu'il pourra augmenter ou diminuer (et encore : les syndicats ont obtenu qu'il y ait une note moyenne correspondant à chaque échelon, celle-ci pouvant s'en écarter d'un demi point en dessus ou en dessous). Cela a une petite incidence sur la carrière : les bons enseignants, donc ceux qui ont été conformes aux attentes et aux croyances successives de leurs inspecteurs, vont accrocher des promotions au choix qui les feront atteindre plus vite les salaires les plus élevés. Et c'est tout. Les cas les plus graves se soldant par des avertissements, puis un blâme, enfin par un congé avec solde ou sans solde (là, il faut carrément arriver à la pédophilie). Ceci explique que ce pouvoir fictif qui doit être intégré puisqu'il n'est pas effectif, ne puisse s'asseoir que sur la production d'une crainte psychologique. Comme dans bien d'autres pans de l'école, ces rapports relèvent de la psychanalyse !

J'ai été la bête noire de mes inspecteurs, tout simplement parce que j'ai ramené mes rapports avec la hiérarchie dans le cadre professionnel. Et dans ce qui devait être une confrontation que j'acceptais bien volontiers, j'étais le seul professionnel des deux ! Professionnel qui en plus lisait attentivement les bulletins officiels ! Mon dernier inspecteur qui était allé se plaindre à son propre supérieur, l'inspecteur d'académie, est ressorti de son bureau directement en arrêt maladie pour dépression nerveuse ! Un autre de mes amis, lui aussi en classe unique (la classe unique est un lieu où il faut être vraiment professionnel), au cours d'une inspection où un pourtant bon inspecteur lui soutenait « qu'il ne fallait pas faire comme ci, mais comme ça », a posé sa craie ou son crayon, pris sa veste et est sorti en lui disant : « Et bien, allez-y, faites-le, je reviendrai quand vous pourrez me dire que ça marche ». Pour une fois, c'était un « bon » inspecteur : il a joué le jeu, tenu le coup jusqu'au soir, et a rappelé le collègue au téléphone pour lui dire qu'il jetait l'éponge et s'excusait. Cas exceptionnel bien sûr où les relations hiérarchiques étaient, pour une fois, basées sur l'intérêt des enfants.

Pourtant, nous, enseignants, avons besoin de regards extérieurs qui aient d'autres grilles d'observation que les nôtres qui sommes « le nez sur le guidon ». J'en ai eu beaucoup dans ma classe qui m'ont fait avancer (parents, universitaires, journalistes, chercheurs, étudiants, éducateurs, enseignants…). J'ai apporté moi-même (et le fais toujours) ce regard extérieur, une autre grille d'observation, à de nombreux collègues. Mais là il ne s'agit plus du tout de jugement, il s'agit alors d'ajouter un élément supplémentaire à tous ceux qui servent à un enseignant à établir ou modifier ses stratégies. Ce qui se passe dans une classe ou une école est toujours d'une grande complexité. L'enseignant conduit ses stratégies par rapport à cette complexité. Le regard extérieur peut en éclairer un petit pan. Ce n'est alors qu'un outil s'il n'est rien d'autre que cela. Ce qui semblerait, une fois de plus, que du simple bon sens.

Avec quatre amis nous avions élaboré, il y a trois ans, une proposition pour faire évoluer le système éducatif et dans laquelle nous redéfinissions le rôle possible d'un inspecteur (avant de le supprimer !). C'était dans "Du taylorisme scolaire à un système éducatif vivant" – ed Odilon. Je l'ai fait d'une façon plus systématique dans le tome 2 des chroniques d'une école du 3ème type "Ecole et société" (www.TheBookEdition.com). Il faut reconnaître que nous n'avons eu aucun succès, y compris chez les collègues qui pourtant faisaient partie du mouvement vieux de près de 30 ans qui refusait l'inspection (même cela, on peut le faire !). La machine est bancale, mais il ne faut en toucher aucune des pièces ! Les sparadraps finiront peut-être par lâcher.

A celles et ceux qui continuent de souffrir (1).

(1) Il faut noter que les enseignants qui sont en butte depuis des décennies à leurs inspecteurs, voire même qui subissent ce qui est reconnu juridiquement aujourd'hui comme du harcèlement, sont dans l'immense majorité des enseignants qui portent un autre regard sur l'enfant (et non pas l'élève), qui essaient de pratiquer d'autres pédagogies, qu'il faut donc ramener dans la norme officielle. Lorsque les polémistes à succès pointent les enseignants traditionnels comme objet de la vindicte inspectorale, il s'agit d'une véritable escroquerie intellectuelle et de propagande éhontée.