Dans l'appel pour le choix entre le deux grandes approches de l'école, j'ai dressé un tableau comparatif, certes très schématique. C'est ICI

En réponse à Paul

« T’as pas un truc ? » (pour transformer mes pratiques) (en réaction à ce commentaire) Très bonne question Paul ! La réponse n’est peut-être pas aussi difficile qu’il y paraît. Je vais essayer de le faire par une anecdote.

(Dans l'appel pour le choix d'une pédagogie différente permise à tous, j'ai produit un tableau comparatif des deux approches : ICI)

En 1984, nous avons été quelques-uns à introduire dans nos classes les premiers ordinateurs et à sauter sur la distribution gratuite des minitels. En soi, ce n’était pas plus exceptionnel que de remplacer, quelques années auparavant, les plumes sergent major et les encriers par des crayons bic. L’aventure qui s’en est suivie, d’abord entre des classes de type Freinet, a par contre, elle, été exceptionnelle.

En 1989, je suis rentré dans la bagarre contre l’éradication des classes uniques. Cela a aussi été une véritable aventure et nous avons constitué sur tout l’hexagone et même hors de l’hexagone, un ectoplasme hétéroclite de « ploucs » (enseignants de tous poils, parents de toutes obédiences, maires de tous bords) qui a réussi à enrayer pendant un temps la machine étatique broyeuse (moratoire décrété sous Bayrou, abandonné par… Ségolène !).

Nous avons beaucoup utilisé le minitel dans cette lutte, et nous avons aussi préconisé son utilisation pour la constitution de réseaux de classes rurales comme moyen de rompre leur isolement.

Et, c’est là où je voulais en venir : pour promouvoir son utilisation et l’inscription des classes dans une liste de diffusion, beaucoup d’enseignant ne voyant pas trop comment introduire un tel outil perturbateur dans une classe traditionnelle, je conseillais la démarche suivante :

« Tu inscris ta classe dans la liste de diffusion. Tu consultes ce qui s’y passe de chez toi. Si tu vois que cela pourrait intéresser tes élèves, tu ne gardes que ceux que tu juges pédagogiquement corrects. Quand tu sens que cela devient possible, tu installes le minitel dans ta classe et tu peux en faire un exercice de lecture, en fin de journée par exemple, là où cela ne dérange pas trop… et tu verras bien ! »

Je savais que le « tu verras bien » était quelque peu vicieux. Mais c’est ce qu’ont fait pas mal de collègues « ploucs » comme on s’autodésignait.

A un moment ou à un autre, il y allait bien y avoir un message qui allait interpeller plus fortement. Des enfants qui allaient dire « Oh ! on leur répond ! » ce qui allait poser les questions « qui ? quand ? comment ? » et obliger à désorganiser un peu l’emploi du temps habituel, remplacer une programmation écrite dans le cahier journal, repousser un exercice… Et on pouvait prévoir que, la réponse une fois rédigée, envoyée, risquait d’entraîner d’autres petits désordres… si l’enseignant privilégiait l’enthousiasme par rapport aux prévisions pédagogiques. Ce faisant, l’imprévu devenait possible parce que… prévu dans une organisation naissante !

L’hypothèse que j’avais formulée s’est avérée juste dans de nombreux cas. Le plus remarquable de ce que j’en ai connu, a été celui d’un enseignant charentais qui, trois ou quatre mois après cette fameuse introduction, au cours d’une rencontre de l’école rurale, a écrit un splendide texte que j’ai dû publier quelque part sans pouvoir le retrouver, mais dont je cite de mémoire l’essentiel :

« J’étais un maître traditionnel, consciencieux et croyant en ma mission. Je le suis toujours, mais en l’espace de quelques mois je ne reconnais plus ma classe, je ne me reconnais même plus. Et surtout, ce qui me bouleverse, c’est que je ne regarde plus mes élèves de la même façon, maintenant je vois des enfants et toutes leurs richesses. C’est incroyable ce qui s’est passé par le simple fait de ce fichu appareil ! »

Ce maître et ce qu’il disait avaient été un moment très fort de cette rencontre dont l’objet n’était pas de prôner une pédagogie quelconque.

La transformation dont il nous parlait n’était pas due à l’application d’une pédagogie à laquelle il aurait adhéré par avance, n’avait pas été le résultat d’une réflexion, d’une stratégie étudiée. Elle résultait d’un phénomène que j’ai transformé en théorie en ressortant tout simplement une autre théorie élaborée par les systémiciens et que ATLAN à formalisé « du bruit comme principe d’auto-organisation ».

En simplifiant, le « bruit », c’est quelque chose qui n’est pas prévu par un système, qui vient le perturber et, soit le système le rejette, soit il se réorganise pour ne plus être perturbé et au contraire en bénéficier.

Ce qui caractérise une classe traditionnelle c’est que tout ce qui s’y passe est prévu, se déroule suivant un ordre soigneusement pensé et que rien ne vient modifier  . C’est l’enseignant qui alimente le système. C’est, en systémique, un système fermé.

Les classes des pédagogies modernes sont des systèmes ouverts (enfin, plus ou moins suivant le degré d’avancement des dites pédagogies). Ce qui alimente la classe et les enfants provient de l’environnement (le bruit), y compris de l’intérieur même des enfants (émotions, rêves, évènements familiaux, soucis...). Pour mieux saisir ce que je veux dire, tu peux donner un coup d’œil sur l’exemple que j’avais imaginé pour étayer un travail sur la complexité dans un congrès de l’Institut Coopératif de l’Ecole Moderne ( ici ). Les systèmes ouverts sont la caractéristique des systèmes vivants.

Pour amorcer une transformation, il suffit d’ouvrir une fenêtre dans le système, fenêtre dont on pourra contrôler l’ouverture progressive. C’est ça, le truc ! C’est ce qu’ont fait sans le savoir ce collègue et bien d’autres avec le minitel. Pour éviter la chute de la falaise sans filet comme tu le dis, il suffit de contrôler l’ouverture progressive de la fenêtre, au fur et à mesure que le système devenu vivant de la classe se complexifie et peut être de plus en plus perturbé ; mais cette « perturbation » est en réalité « alimentation ». C’est à partir de cette « alimentation » que s’enclenchent les processus qui conduisent aux apprentissages.

Des fenêtres, il y en a plein qui existent déjà dans une bonne partie des classes traditionnelles. Par exemple, l’entretien du matin, la pratique de moments de textes libres, un ordinateur avec internet, une coopérative… Mais, elles ne servent à rien quand elles n’ouvrent que sur elles-mêmes. Par exemple, dans l’entretien il y a beaucoup de « bruits » qui pourraient perturber et provoquer (je sais, il peut même y avoir du bruit bien sonore et bien perturbant !). En général, ils ne vont pas plus loin que la case « entretien » : le temps imparti terminé, on fait ce que l’emploi du temps a prévu. Mais il suffit qu’à la première occasion on laisse un de ces « bruits » qu’on juge pas trop dangereux, venir perturber l’ordre c’est à dire l’emploi du temps, les leçons collectives…. Cela peut même être un bruit qu’on introduit malignement soi-même.  Et cela va être peut-être la séquence de math suivante où on oubliera ce qui était programmé pour se délecter avec tout ce que l’on peut inventer avec la machine à calculer qu’un môme avait montré aux autres, ce sera peut-être la nécessité de laisser un groupe d’enfants écrire une lettre pendant que les autres font un exercice classique, ce sera peut-être l’organisation d’un coin pour la mante religieuse qu’on pourra aller observer, etc. Il y a une infinité de « bruits » qui n’attendent que de pouvoir pénétrer dans l’enceinte de la classe.

Bien sûr il ne faut pas ouvrir la fenêtre d’une seul coup : le système ne peut pas d’emblée tout absorber et la néguentropie serait immédiatement au maximum, c’est à dire le chaos ! Mais peu à peu le système se transforme, se réorganise sans cesse à l’insu du plein gré de tout le monde suivant la formule devenue célèbre. A un moment ou à un autre, à l’ordre s’est substitué une organisation qui s’autorégule et se complexifie sans cesse. C’est dans cette organisation que chaque enfant se construit alors suivant ses propres rythmes, ses intérêts, ses besoins, ses aspirations… et tu deviens le pilote du bateau.

Je me rends bien compte que je ne t’ai donné aucun truc pédagogique ! Mais la pédagogie, tu la connais mieux que moi ! Ce qui va changer, c’est la façon dont tu pourras utiliser tes compétences, tes connaissances en la matière pour aider chaque enfant dont tu n’auras plus à provoquer l’activité. On m’a souvent demandé, « mais quelle pédagogie pratiques-tu ? » Aucune !