Les propositions du pacte présidentiel de Ségolène concernant l’éducation
Les programmes, 101 ou 102 propositions, les chartes et autres pactes pondus à chaque élection , les pantalonnades déclenchées autour à propos de leur financement, chacun sait qu’il ne s’agit que d’amorcer les poissons électeurs. Aucun candidat ne s’aventure à brosser le type d’organisation sociétale où lui et ses partisans voudraient aller. Non pas « voudraient instaurer », simplement « voudraient aller ». Toute organisation sociétale fonctionnant comme un système vivant et suivant les lois naturelles qui commencent à être perçues depuis la naissance de la cybernétique.
Pour la droite, cela se comprend : le système dans lequel nous baignons d’ailleurs depuis des siècles lui convient parfaitement et ses propositions ne font toutes qu’en accentuer la logique et les effets. Le « travailler plus pour gagner plus » en est une parfaite illustration : « travailler normalement pour vivre normalement » induirait un autre système qui n’a été que rêvé au cours des diverses révoltes historiques de ceux condamnés à travailler plus pour que d’autres gagnent plus. Dans un raisonnement par l’absurde, il faudrait presque souhaiter la victoire de Sarkozy puisque, suivant la loi de l’entropie et de son irréversibilité, tout système livré à lui-même abouti à sa destruction.
Le manque de crédibilité de l’extrême gauche me semble résulter de l’antinomie que chacun pressent entre des analyses et des propositions justes… mais incompatibles avec le maintien du système existant. Mais il y a belle lurette qu’il n’y a plus de vision explicitée d’un système différent vers lequel on pourrait aller. Les bolchevicks ont écrasé tout ce qui pourrait être divergent, et le communisme s’est autodétruit lui-même. Et depuis il n’y a plus d’alternatives qui osent être proposées.
La gauche traditionnelle, elle, ne veut pas changer de système. C’est à dire que les positions de chacun dans ce système restent identiques : les « travailleurs », les chômeurs à leur place, les enseignants, les parents à leur place, les cadres, pdg, etc. à leur place, les décideurs à leur place etc. toutes les hiérarchies étant soigneusement respectées. Les mesures qu’elle propose diminuent par contre et parfois seulement l’augmentation de l’entropie du système. Avec la gauche, on va moins vite à l’implosion et à la destruction… tout au moins on peut se le faire croire.
Ces phénomènes sont très visibles si l’on décortique les diverses propositions concernant une des composantes du système sociétal, le système éducatif.
Personne ne touche au système éducatif dans sa structure et son essence ! Imaginez le tollé si un parti osait toucher par exemple au bac (d’ailleurs, s’il le faisait, c’est vrai que l’ensemble du système s’écroulerait puisque c’est sa clef de voute[1] !). Mais nulle part on a amorcé une étude, une réflexion globale, sur une autre conception de l’école ; que ce soit dans la façon dont se construisent les apprentissages qui lui sont dévolus (on en sait beaucoup plus qu’aux débuts du siècle précédent !) ; que ce soit dans ses finalités ; que se soit dans sa structure qui devrait permettre d’atteindre alors ses finalités tout en tenant compte de ce que l’on sait sur la construction des apprentissages[2]. La seule tentative date… du plan Langevin Wallon jamais mis en œuvre !
L’indigence des propositions en matière d’éducation de tout le mouvement alternatif est surprenante. S’imaginer changer de société en conservant telle que la pièce maîtresse qui cimente le système actuel est… aberrant comme dirait José ! Vouloir faire une société démocratique à partir d’une matrice (l’école) qui est la plus totalitaire qui soit relève de l’inconscience. Mettre plus d’essence (moyens) dans un moteur qui ne produit pas les effets escomptés et n’a jamais été conçu pour ça, n’arrange rien ! Par contre, le moteur convient très bien à la droite (voir billet sur le taylorisme scolaire). Et, ce qu’a amorcé De Robien et qui va encore être amplifié en cas de prise de pouvoir par Sarkozy, va tout à fait dans le sens de l’accentuation d’une société basée sur la répartition inégale d’exploitants et d’exploités, produits, filtrés, dispatchés par le système scolaire.
Alors la gauche et Ségolène qui font de l’école l’axe central de leur campagne ? Comme d’habitude, plus de moyens. Air connu.
Et puis un certain nombre de mesures qui ralentiront effectivement l’augmentation de l’entropie et pourront faire reculer l’implosion comme « limiter le nombre d’élèves dans les classes de CP » ou « créer un service public d’orientation » ou « créer une allocation d’autonomie pour les jeunes ».
D’autres qui font appel au système lui-même… pour se protéger : « Organiser des Etats généraux des enseignants sur le mode participatif ». Il est évident que faire appel aux enseignants eux-mêmes pour participer à l’élaboration des décisions concernant leurs modes de travail ne peut que laminer la petite minorité qui aspire à une autre approche de l’acte éducatif. Et puis c’est renchérir sur la fermeture du système sur lui-même puisque seuls ceux qui détiennent les clefs du pouvoir scolaire y sont conviés : on est assuré que le pouvoir ne sera pas partagé et ne sera pas plus soumis à un contrôle quelconque : « une société qui reconnaisse l'expérimentation et laisse les enseignants plus libres de leurs initiatives pédagogiques, sans inspections tatillonnes ». Si les expérimentations se font sans la participation active et responsable des premiers intéressés, élèves et parents, on peut douter de leur déroulement. D’autre part continuer à appeler « expérimentations » des pédagogies qui ont fait leurs preuves depuis près d’un siècle sans jamais qu’aucun gouvernement n’ait daigné s’en apercevoir et les considérer[3], c’est bien avouer d’avance que l’expérience ne sera prise en compte… que si elle ne remet rien en cause ! Et surtout, dans un cadre où ceux qui subissent le pouvoir de l’école et de ses fonctionnaires (les enfants et leurs responsables légaux leurs parents) sont captifs de l’école et de ses geôliers sans échappatoire possible, laisser un pouvoir absolu aux enseignants c’est le pire des totalitarisme. Que pourrais-je faire si mon môme est ainsi prisonnier d’expérimentations de type fascistes comme elles sont prônées par De Robien ?
Et il y a les mesures qui ne mangent pas de pain et que n’importe qui pourrait annoncer comme par exemple : « Inscrire l’éducation artistique et la pratique artistique à tous les niveaux de la maternelle à l’université »
Et enfin il y a les mesures qui vont accentuer encore le système et contre lesquelles il faudrait s’élever si l’on considère ce qu’il y a derrière l’apparente bonne intention :
« Organiser le soutien scolaire gratuit pour tous les élèves grâce à des répétiteurs. ». S’il y a nécessité de soutien scolaire, c’est bien, d’une part avouer que l’école n’a pu apporter à tous ce qu’elle est censée leur apporter, d’autre part, c’est rejeter la cause de l’échec sur l’enfant qu’on doit alors soutenir et non pas sur l’école qui aurait éventuellement pu provoquer elle-même cette difficulté. On élude de cette façon ce qui pourrait remettre trop de choses en question. Enfin, le terme de « répétiteur » De Robien doit regretter de s’être fait griller par Ségolène ! Il révèle bien la conception sur laquelle s’est bâtie le système éducatif que beaucoup veulent croire « libérateur ». Le pire, c’est son défi au bon sens : répéter à satiété… ce qui n’a pas marché ! Les malheureux qui vont être « soutenus » risquent fort de voir les derniers moments qui leur restaient hors de la matrice scolaire réduits à peu de choses. Ecole métro dodo ! En une phrase, est fichu en l’air tout le travail des associations qui ont démontré que la meilleure façon de « soutenir » étaient d’offrir aux enfants autre chose à vivre qu’encore de l’école.
« Créer des emplois-parents, la généralisation d’écoles des parents et des consultations de médiation familiale pour les aider à conforter leur autorité. ». Les parents ! drôle de race ! s’il n’y avait que de « bons » parents, tout baignerait, évidemment. Ce sont des bestioles dont ne font jamais partie celles et ceux qui en parlent. Bien sûr il ne s’agit que de « les aider ». Les aider à quoi ? « à conforter leur autorité » ! Les encadrer, les « éduquer » ! on est loin de les considérer enfin pour ce qu’ils sont, comme tous les candidats (tes) présidentiels : des citoyens. Ni plus, ni moins.
Et c’est à ce double titre de citoyens parents que l’on pouvait espérer, qu’un jour, ils commencent à participer à l’élaboration des stratégies éducatives des écoles où, de toutes façons, ils sont obligés de laisser leurs enfants. On en est loin. L’école s’auto-protège encore plus, pointe carrément du doigt ces parents dont on ne peut pas se débarrasser avec leurs progénitures, alors éduquons-les. La solution proposée de toute bonne foi en dit long sur la conception de l’école qui s’accentue.
Et, pour terminer, ce qui aurait pu porter des germes de transformation. Ce qui a disparu : Le temps de présence des enseignants dans les établissements qui induisait autre chose que de s’asseoir sur un coin de table inconfortable pour corriger des copies (voir lettre ouverte à Ségolène). Il n’a été retenu que l’histoire du manque de bureaux en évitant soigneusement d’observer, qu’ailleurs, le temps de présence des enseignants était justement occupé à autre chose que de la bureaucratie pédagogique.
Et puis est resté le fameux : Réviser la carte scolaire pour supprimer les ghettos scolaires, assurer la mixité sociale et constituer des réseaux d’éducation prioritaire. Dans cet objectif, il n’y aura qu’à rafler la population scolaire pour la conduire de force dans les établissements désignés ! On a parlé longuement du choix qui n’était que celui d’un établissement plus bon chic bon genre. On a refusé de parler du choix des approches pédagogiques qui fait pourtant couler beaucoup d’encre depuis que De Robien veut tout uniformiser. Mais il est assez stupéfiant que, aussi bien dans les débats participatifs socialistes que dans les consultations nationales précédentes sur l’école, on ait fait sans arrêt comme s’il n’y avait pas au moins deux façons opposées d’envisager la transmissions des savoirs et la constructions des langages.
Il y a donc très peu de différences entre la vision du système éducatif de la droite et celle de la gauche. Cette dernière n’arrivant pas à oser concevoir un système qui lui irait vers les finalités humanistes qu’elle continue d’afficher. C’est son drame. Elle voudrait (tout au moins c’est ce qu’elle dit) aller vers plus de justice sociale, un mieux-être général, avec les mêmes principes et les mêmes appareils qui eux assurent la satisfaction d’une minorité au détriment de la masse dont elle a besoin pour cette satisfaction.
Ce n'’est pas au moment d’une élection qu’il aurait fallu se poser la question et sortir de sa manche des débats participatifs d’un ou deux mois. C’est toujours trop tard parce qu’alors ne compte plus que la pêche aux voix. Mais pourrait-on penser qu’une fois ces élections gagnées, la gauche travaillerait à l’élaboration d’une véritable pensée et vision de gauche, puis à la mise en place de mesures qui pourraient conduire tout doucement à une transformation ? Une transformation des structures, des systèmes, des conceptions ? Je ne sais pas encore ce que je vais répondre à cette question... avant de voter !
[1] Voir « Du taylorisme scolaire à un système éducatif vivant » ed Odilon
[2] Id°
[3] On parle sans cesse d’évaluer. Il est quand même curieux que les établissements pratiquant des pédagogfies différentes n’aient jamais été officiellement évalués ! (En dehors très récemment et sur une initiative indépendante de l’université de Lille l’école Freinet de Mons).

