Interview donné à Anne-Claire THERIZOLS pour la revue « Côté mômes »

Anne-Claire THERIZOLS - La semaine de quatre jours est présentée comme permettant justement de libérer le samedi matin pour que les professeurs aident les élèves les plus en  difficulté... Auquel cas ils ne seraient pas livrés à eux-mêmes mais épaulés par  petits groupes, dans des conditions justement moins stressantes que le reste de la semaine. N'est-ce pas une bonne chose ?

BC - C'est d'abord le constat d'une école malade depuis longtemps ! L'aveu que si bon nombre d'enfants sont en difficulté, c'est qu'ils sont soumis à un stress peu compatible avec les apprentissages, stress dont il est reconnu que l'école française est la championne du monde. Drôle d'idée de laisser perdurer, voire d'accentuer la cause du mal en compressant la même quantité à ingurgiter dans un temps plus réduit, pour maintenir ceux qui en souffrent le plus dans un temps supplémentaire que l'on annonce comme plus cool. Ce dont on peut douter d'ailleurs puisque ce sont les mêmes "opérateurs", qui stressent à longueur de journée dans une pédagogie frontale du troupeau, qui vont avoir la tâche de "déstresser"... ce qu'ils ont eux-mêmes provoqué ! C'est une façon de... ne rien changer, de ne rien toucher à la logique et aux pratiques scolaires dans lesquelles on est enfermé depuis des décennies. La dite "réforme" est un magnifique exemple de non réforme, de fuite en avant. Ce qui est dramatique, c'est que opinion comme décideurs prennent pour du bon sens ce qui n'est que de l'aveuglement.

AT- Si ce n'est qu'il semblerait que ce temps d'aide aux plus "en difficulté" soit  très difficile à mettre en place parce que dépendant en partie des mairies, en  partie de l'Education nationale qui visiblement a laissé le champ libre aux directeurs d'établissements... Qui se trouvent ne pas être vraiment décisionnaires dans le primaire. Plus personne de s'y retrouve. Quel va être selon vous le résultat de ce "cafouillage" ?


BC - Des heures sup... pour un petit nombre d'enfants ! l'institutionnalisation des "devoirs" pourtant prohibés depuis un demi siècle, les uns les faisant à la maison, les autres en classe... après l'école. Des temps de détente enlevés, parfois au moment où les enfants en ont le plus besoin comme celui suivant les repas, puisque c'est le plus pratique pour les enseignants et les transports scolaires en milieu rural. Encore que ce temps de l'interclasse de midi soit rarement conçu et aménagé comme un vrai moment de détente. Un casse-tête et un souci supplémentaire pour les parents qui devront jongler avec le ramassage scolaire ou la récupération de leur progéniture à 16H30. De l'énervement et du stress supplémentaire ! 

Ce qui est étonnant, c'est qu'existe, en un certain nombre d'endroits, un tissu périscolaire souvent remarquable et qui a fait preuve de son efficience éducative en sortant du champ et des activités scolaires. Ces associations, qui ont du mal à subsister financièrement, ont pourtant fait la preuve qu'en permettant l'épanouissement des enfants dans une multitude d'activités créatrices, coopératives, ludiques... de plaisir, elles atténuaient l'échec scolaire provoqué par l'école elle-même. C'est ce tissu qu'il aurait fallu favoriser et développer... en attendant que l'école se refonde sur une autre logique, une autre conception de l'enfant et non de l'élève. Au contraire, offrir aux enfants autre chose que l'école et résolument hors de l'emprise de l'école, telle elle est actuellement.


AT - Curieusement, les professeurs, pas plus que les parents, n'ont pas l’air de  trop râler sur cette semaine, hormis sur le fait qu'il faudra qu'ils fassent le programme en quatre jours au lieu de quatre jours et demie. Certaines mauvaises langues disent que les profs ne penseraient qu'à eux, plutôt contente de gagner une grasse matinée dans la semaine. Qu'en pensez-vous ?


Sincèrement, je ne pense pas que prof et parents ne pensent qu'à une grasse matinée gagnée. Mais ils sont, les uns et les autres, englués dans leurs représentations de l'école, de l'acte éducatif, de la transmission des savoirs qui se feraient de force dans une chaîne scolaire tayloriste. La chaîne ne fonctionne pas. Plutôt que d'admettre que c'est le concept de chaîne qui est inopérant, on essaie depuis longtemps d'apporter des retouches à sa structure : on raccourcit ou on allonge son temps de fonctionnement (on n'en est pas encore arrivé aux 3*8 !), on modifie à tout bout de champ ce qu'on doit y mettre (programmes) dans chaque maillon (classe), on donne de nouveaux modes d'emploi aux OS (enseignants) qui doivent greffer lesdits programmes sur les pièces de leurs ateliers, les élèves (BE A BA !), on instaure des points de contrôle de conformité (évaluations), mais on ne sait pas trop quoi faire de ce qui n'est pas conforme, d'où l'instauration d'ateliers de réparation (les fameuses aides !), etc. Souvent en toute bonne foi. Et depuis toujours dans la plus parfaite inefficacité !

Tant que l'école restera un espace de type carcéral, tant qu'elle ne deviendra pas un espace éducatif permanent où enfants et ados auront plaisir à venir, à vivre, à grandir, à s'y construire,  j'ai envie de dire, cyniquement, moins ils y seront mieux cela vaudra !