Je ne peux m'empêcher de mettre en vis à vis les deux films sur l'école qui ont récemment marqué, ne serait-ce que parce qu'ils constituent un nouveau genre où les scenari et les acteurs sont ceux de la vie courante mais qui ne s'affichent pas comme des documentaires. "être et avoir" et "entre les murs". Des films qui ne dénoncent rien mais donnent des visions de l'école. Des visions particulières, comme toute vision. Je comprends parfaitement les auteurs qui ont choisi délibérément de faire un film scénarisé et non un documentaire. L'un comme l'autre se fondent sur une réalité, mais, curieusement, on se projette rarement dans un documentaire alors qu'on le fait naturellement et fortement dans les personnages d'un film. Il y a eu d'excellents documentaires sur l'école où différentes approches étaient opposées, parfois cruellement. Ils n'ont jamais fait couler beaucoup d'encre ou de salive. Personne n'était concerné ! il n'y avait pas de héros.

"Etre et avoir" n'a pas soulevé de polémiques, il a même soulevé un certain enthousiasme en titillant les fantasmes de la nostalgie de "l'autrefois". Nous avons été très peu à le regarder et à le décortiquer comme une vision détestable de l'école. Lorsque Nicolas PHILIBERT a préparé son film, il m'a contacté comme un des experts des classes uniques en France et nous avons passé de longs moments au téléphone. Je lui avais donné les coordonnées d'un certain nombre de classes uniques remarquables par leur approche éducative, leur organisation, qui en faisaient ce que j'ai appelé "les écoles du XXIème siècle". Il est allé toutes les voir. Puis il m'a rappelé : "je suis enthousiasmé, époustouflé par ce que j'ai vu. Mais je ne peux pas en faire un film et j'en suis désolé". Trop complexe (1). Difficile de faire apparaître des personnages, des "héros", dans ce qui peut constituer une histoire qui accroche un public. Un film comme un livre est une oeuvre. Et cela a été cette école archaïque d'Auvergne. Elle a ému, mais n'a posé question à personne. Chacun ne voyant que les personnages remarquablement mis en valeur dans leur côté touchant mais occultant du coup ce qui aurait dû apparaître (et qui apparaissait) comme détestable dans les comportements et jusque dans les relations établies par une pédagogie dont on rêve aujourd'hui d'y revenir. Nicolas PHILIBERT ne s'est jamais caché qu'il faisait un film avec des personnages de la réalité dans une situation et un cadre qui s'y prêtaient et pas un document sur les classes uniques. Mais cela a été pris comme un document ! A sa sortie, j'ai félicité Nicolas PHILIBERT pour son euvre, mais lui ai dit que c'était catastrophique pour les classes uniques et la vision de la réalité de l'école, a contrario parce que c'était bien une réalité, mais occultée par la mise en valeur sentimentale de ses héros. Il a touché les fantasmes, mais on ne peut lui en vouloir : un film est fait pour toucher un public et avoir du succès. Il ne prétendait pas dénoncer ou promouvoir quoi que ce soit, il n'a cessé de me le repéter... en le regrettant pour les classes uniques et l'idée de l'école que nous sommes quelques-uns à défendre.

Si PHILIBERT a scénarisé son film et fait jouer ses personnages à partir de leurs situations et dans le cadre où ils les vivaient, Laurent CANTET est lui parti de la vision d'un auteur et de son livre. D'un auteur qui était d'abord acteur de ce qu'il écrivait (prof), puis acteur dans sa mise en scène et en images. Le réalisateur a en somme été le médiateur cinématographique d'une vision d'un protagoniste de l'école. Contrairement à PHILIBERT dont le scénario suit grosso-modo le scénario de la vie d'une classe et de ses personnages et filmé in situ, il a recomposé son film à partir des éléments de la vision de son vécu d'un prof ainsi que du vécu des acteurs (lycéens). Contrairement à PHILIBERT, il n'est pas le seul auteur de "entre les murs", c'est bien une vision collective qui relève du témoignage de chacun. En cela, c'est déjà remarquable. Et c'est bien ce qui en fait l'impact et ce qui dérange. On ne peut plus se réfugier comme pour "être et avoir" dans ce qui peut être considéré comme un souvenir dont on va s'attacher au côté nostalgique, ce d'autant que rarissimes sont ceux qui ont vraiment eu à vivre (ou à subir) ce qu'il décrit. Cette fois, dans "entre les murs", tout un chacun peut se projeter dans un personnage, une situation, à un moment ou à un autre. Et ça fait mal ! Les relations entre images et vécus personnels peuvent être faites.

Curieusement, alors que dans "être et avoir" tout le monde a pris le film comme la réalité des classes uniques alors que celle choisie n'en était qu'une carricature, "entre les murs" provoque le refus de la réalité décrite et c'est lui qui est taxé de carricature. Même si cette réalité est condensée dans le temps d'une projection, ceci ne lui confère que l'intensité qu'elle avait bien quand elle a été vécue par les uns ou les autres. Et qu'elle a quand ceux qui voient le film la vivent. Cela devient insoutenable. "Je ne me reconnais pas", "ça ne se passe pas (toujours !) comme ça", "ça ne débouche pas sur le plan pédagogique", "les réponses du prof sont affligeantes", "le prof aurait dû...", "le français reste à la porte de la classe", etc. Chacun se défend ! Bizarrement, on se garde bien d'entamer une réflexion sur le système éducatif et son fondement qui place les uns et les autres dans ces situations qui ne deviennent visibles que lorsqu'elles ne sont plus vivables. Ailleurs, c'est simplement atténué. Les méfaits du tabagisme n'apparaissent que lorsqu'il y a cancer. Ils existent avant le cancer.

Je fais un reproche à "entre les murs" mais n'en veut pas à CANTET puisque c'est un film : on pourrait croire que tout peut dépendre de l'attitude du prof, du héros, des relations qu'il instaure (ou les critiquer), de la pédagogie. Que tout pourrait peut-être changé, dans le même cadre, les mêmes murs, de par la grâce des personnages, profs ou élèves, qui y sont "enfermés". On peut facilement se laisser aller ou se réfugier dans la fiction du "cercle des poètes disparus" où un héros peut devenir libérateur. Fuir dans un autre fantasme.

"Entre les murs" ne fait pas éclater les murs, ne dit pas comment faire éclater les murs. Pas plus qu'il ne dit comment vivre entre les murs. S'il pouvait au moins faire poser la question ! Et l'étendre à tous les murs entre lesquels nous nous débattons.

(1) Prendre pour sujet une école fondée sur une autre approche éducative, où la position de l'enseignant et des élèves n'est plus frontale, est extrèmement difficile. Marcel TRILLAT, ex journaliste réputé de 5 colonnes à la une et de envoyé spécial, à qui je suggérais de faire un document sur ma classe unique, m'expliquait qu'il aurait fallu un an de tournage avec plusieurs caméras et autant de montage et qu'aucune production ne débloquerait les moyens alors nécessaires pour une telle entreprise.