La semaine passée, événement dans l’école de mon fils : un enfant « pète les plombs », se met à tout casser, une véritable crise. Appel des pompiers, venue des gendarmes…  l’enfant est soigné. L’incident est clôt.

La venue des pompiers, des gendarmes, semble démesurée. Cependant, face à une crise qu’ils ne pouvaient maîtriser, on peut considérer que les enseignants ont gardé leur sang-froid et fait appel aux professionnels pour protéger à la fois l’enfant et l’entourage, les pompiers en informant automatiquement les forces de l’ordre comme dans tout accident où ils sont appelés. Les enseignants ayant ensuite minimisé très justement ce qui n’était qu’un incident dont l’auteur en était la première victime.

Bien. Mais venons-en au fait qui a provoqué une réaction aussi démesurée : l’enfant en question, troublant quelque peu la classe, avait simplement reçu l’injonction de sortir de la classe un moment. Banal. Pas de quoi accuser l’enseignant de violence quelconque. Exercice courant du métier. Des centaines d’enfants sont quotidiennement invités à « prendre l’air un moment » pour un retour au calme. Tout dépend évidemment comment est proférée l’invitation. Elle peut être d’ailleurs très amicale. Elle provoque rarement une crise majeure.

Cependant, ce « cas » extrême met en exergue deux phénomènes, la notion d’injustice et la violence de tout ce qui s’apparente à une exclusion.

J’ai constaté pendant des décennies professionnelles et autant comme parent, qu’à l’origine de la plupart des réactions épidermiques des enfants, il y avait le sentiment d’injustice. C’est pas juste !

Nous avons du mal, nous adultes, à accepter que ce que nous demandons puisse ne pas être juste pour l’enfant. Nous le voyons à travers notre propre prisme de la justice que nous pensons établie et universelle. D’ailleurs, tous les rapports sociaux sont bâtis, non pas sur le principe de l’égalité (cela, on le saurait !) mais sur celui de la justice, de ce qui est juste, et toutes les révoltes découlent du sentiment d’injustice : le peuple n’a pas de pain mais sa majesté et sa noblesse s’empiffrent ; si tout le monde a faim, l’action collective et solidaire devient alors juste pour s’en sortir et ce n’est plus une révolte. Ce qui est juste est ce qui va satisfaire l'intérêt de tous au travers de l'intérêt collectif. Faut-il encore que tous aient la maturité suffisante pour comprendre que l'intérêt de chacun est dans celui de tous. La justice n’effleure pas les nantis ou n’est plus la même puisqu’ils ne la conçoivent que par rapport à ce qu’ils ont ou peuvent perdre. Ce qui est juste ou injuste n’est considéré que par rapport à soi-même et par rapport à l’intérêt du groupe auquel on appartient. Il n’est pas juste que des boursicoteurs perdent des millions et il faut que l’État répare ou empêche cette injustice. Mais le fait que des milliers n’aient pas de travail, meurent de faim, n’aient pas de toit,  n’est pas injuste et ne justifie pas une action… de justice. Il faut, pour nous adultes, que l’injustice prenne un aspect démesuré et touche un très grand nombre, pour remettre en cause et se révolter contre la justice établie… si, dans le très grand nombre, il y a une partie de ceux qui bénéficiaient de l’injustice établie elle aussi… et qui n’en bénéficient plus. « Travaillez plus pour gagner plus » ne paraît pas injuste, ne provoque pas de révolte. On peut considérer que ce fait démontre que la notion de justice ou d’injustice a disparu puisque personne ne le traduit pour son compte sous d’autres formes : « vous n’avez pas de travail, tant pis pour vous », « travaillez plus et vous arriverez à manger un peu plus à votre faim », « travaillez plus pour que d‘autres gagnent plus », « travaillez plus que d’autres » etc. Gagner plus, démesurément plus, devient juste, quelles qu’en soient les conséquences. La notion de justice et d’injustice n’est plus une notion qui s’instaure par rapport aux droits et besoins de chacun dans un collectif, par rapport aux actions des uns et des autres dans ce collectif. Elle est ce qui est instauré pour maintenir les rapports et les injustices en l’état. Ce n’est plus une notion personnelle puisqu’on peut subir l’injustice sans broncher. Si l’on bronche, on subit d’ailleurs cette fois, la justice institutionnelle. Celle-ci rend naturelle et normale l’injustice. Ce qui est juste, c’est ce qui peut s’inscrire dans un cadre écrit par ceux que le juste arrange. Ce qui peut être injuste mais qui est en dehors de ce cadre, ne l’est plus ou ne peut plus l’être.

La notion de justice, pour l’enfant, est profondément personnelle. Elle ne s'insère pas dans un collectif qu'il ne perçoit pas encore, et qui parfois n'existe pas (l'école constitue-t-elle un collectif ?). Elle est auto-référencée. Il trouvera naturellement injuste ce qui, de l’extérieur, contrecarre ses projets ; ce qui met en cause sa personne dans ses actions, ce qui est pris pour une négation de celle-ci. Et le sentiment d’injustice provoque naturellement une réaction de révolte (colère), réaction physiologique comme la peur, encore incontrôlable à son âge. Qui n’a pas entendu un enfant piquer une crise au supermarché parce que son parent lui refuse l’achat de la marque du feutre ou de la paire de tennis à la mode ? peu importe les raisons de ce refus, y compris le manque d’argent. L’injustice n’est pas perçue à travers des contraintes ou des valeurs qui ne sont pas les siennes. Il subit, c’est donc injuste. Il réagit… jusqu’à l’acceptation de gré ou de force... de ce qui est pour lui une injustice.

Dans notre exemple, intrinsèquement, il a raison ! Il est profondément injuste que des « adidas » ou autres godasses de marque soient ainsi « offertes » à l’achat et qu’il ne puisse en bénéficier, contrairement à ses petits copains, de la même essence que lui. De même qu’il sera injuste, pour l’enfant, de ne pas avoir le droit de se déplacer en classe, de ne pas manger de chocolat, de ne pas faire ce que les grands peuvent faire, d’aller se coucher avant tout le monde, etc. Certains pourront même trouver injuste d’avoir mal aux dents, et c’est injuste au même degré que le reste puisque tout le monde n’a pas mal aux dents.

Il n’y a pas de degré d’injustice pour l’enfant. Ce qui l’entrave est injuste, ce qui l’agresse est injuste, ce qui le met en position de pouvoir (pouvoir agir) inférieure aux autres est injuste. Et cela provoque la même réaction physiologique. La seule différence, c’est l’intensité de la réaction, on pourrait dire la réaction hormonale, qui se traduira par la rébellion ou la passivité, voire l’inhibition que l’on appelle parfois docilité.

Lorsque deux enfants sont en conflits, l’agresseur et l’agressé se ressentent toujours dans leur bon droit et ont tous deux un double sentiment d’injustice : d’une part par rapport l’un à l’autre, d’autre part par rapport à la justice de l’adulte qui vient arbitrer et trancher, et sanctionner. Ils ont tous deux raisons parce que leur sentiment s’établit toujours par rapport à eux-mêmes. Ils sont chacun dans leur vérité. Les conflits se dénouent lorsque, d’abord, l’adulte écoute et reconnaît la vérité de chacun comme sa vérité et non pas la vérité. Ensuite, on peut discuter parce qu’alors on n’est plus dans le cadre du jugement de l’action de l’un et de l’autre mais dans celui de l’appréciation de la relation. Celle-ci n’a plus à être juste ou injuste mais à redevenir favorable aux deux protagonistes. Cela devient entendable, cela devient juste !

Il faudra du temps pour que l’enfant puisse relativiser ce sentiment d’injustice, le resituer dans un contexte socialisé, le faire dépendre d’une justice ou d’une injustice collective, le rationaliser. Par contre il ne faudrait pas l’inhiber, ne pas inhiber ses potentialités de révolte sans lesquelles le genre humain ne serait composer que d’esclaves ou de moutons. Socialiser la révolte ! Mais cela, c’est une autre histoire et je doute fort que cela soit un jour admis comme une des finalités de l’école !

C’est toujours à travers le prisme de l’injustice que les éducateurs devraient comprendre les réactions enfantines. Non pas par rapport à notre notion de l’injustice mais par rapport à celle que les enfants ressentent. La notion d’injustice de l’enfant n’est ni juste ni fausse, elle est. Elle n’est pas grave ou anodine, elle est. Le degré de la réaction n’a pas de rapport avec le degré que l’on peut attribuer à l’injustice perçue. Pour l’enfant, c’est injuste, point barre ! Il se sent nier. Parfois il est vraiment nié. C'est cela qui est ressenti comme intolérable.

Cela ne veut pas dire que les éducateurs auront à s’incliner devant un « caprice », laisser faire, être d’accord sur le caractère injuste. Cela ne veut pas dire qu’ils ne devront pas aider l’enfant à revoir sa vérité différemment, qu’ils n’auront pas à s’opposer. Mais, le fait d’accepter la réalité ressentie par l’enfant, donc reconnaître l’enfant, change profondément l’attitude éducative, la relation éducative, les moyens de l’action éducative. Re-connaissance. Reconnaître l’autre. Ce devrait être le maître mot de tout adulte en position de pouvoir éducateur. Ce devrait être le maître mot qui permet une socialisation. Ce devrait être aussi le maître mot de tous les êtres humains composant une société. La non reconnaissance de l’autre, c’est peut-être bien la mère des injustices.

Le petit garçon qui a provoqué ce billet et la mobilisation des sapeurs pompiers et de la gendarmerie, n’a fait, que, à un moment, ressentir une injustice, anodine pour nous, pas réelle pour l’enseignant qui n’a pas probablement pas fait une action que l’on puisse qualifier d’injuste dans le cadre du fonctionnement et des règles de sa classe, mais certainement incomprise de tous… sauf pour le petit garçon. Ressentir une injustice et réagir, peut-être une capacité enfantine que nous avons perdue ! Peut-être suffirait-il de la socialiser, de la rendre discutable, avant d’avoir à réprimer les rebellions et d’ignorer cette fois toutes les injustices.

J’aborderais dans un autre billet la violence de toute exclusion. (suite)