Je reviens sur le billet « injustice » où l’exclusion d’un enfant de sa classe avait provoqué une violente crise de ce dernier.

Nous adultes, que l’on soit enseignant ou parent, n’avons pas toujours conscience de la façon dont peut être perçue par un enfant, une parole, une appréciation, un geste ou une action que nous pensons anodins, bénins. Et nous sommes étonnés des réactions violentes en retour, considérées comme démesurées par rapport à ce qui l’a provoqué et que nous, nous pensons justifié. Les exemples médiatisés se multiplient et portent l’accent sur les suites de ce qu’on appelle incidents,  jamais sur leur origine. Par exemple, une des dernières « affaires » qui s’est terminée devant un tribunal : l’origine est un simple geste qui balaie les objets d’une table d’un élève. Si ce geste avait été fait par un adulte sur la table d’un autre adulte, tout le monde aurait excusé, voire approuvé le coup de tête à la Zidane qui en aurait résulté. Comme on a d’ailleurs excusé voire approuvé ledit Zidane.

Pendant longtemps, le rapport adulte enfant n’a pas été considéré comme un rapport entre personnes, certes différentes, mais comme un rapport entre deux statuts, fils père, élève maître, l’un étant nécessairement soumis à l’autre. La soumission n’étant pas justifiée par la dépendance naturelle de l’enfant à l’adulte, mais du fait d’un simple statut. Ce qui pervertit d’ailleurs ce que l’adulte tente d’inculquer avec toutes les bonnes intentions à l’enfant. Je prends l’exemple du « bonjour ». Quand ils avaient une casquette, les écoliers devaient la lever devant le maître en arrivant à l’école. Politesse oblige. Le « bonjour » étant alors bien et justement pris comme un acte de soumission, d’un inférieur vis à vis d’un supérieur, comme à l’armée. Or, le « bonjour » est avant tout une manifestation de reconnaissance de l’autre, et d’une reconnaissance réciproque. C’est le bonjour des marcheurs qui se croisent sur un chemin de montagne, le salut mutuel des motards… et même le bonjour devenu obligatoire des caissières des supermarchés ! Il est toujours peu fréquent de voir des enseignants saluer en premier les enfants à leur arrivée, parfois même de leur répondre. L’enfant alors n’est plus un enfant mais un élève. Les mêmes adultes saluent naturellement leurs homologues quand ils arrivent dans une salle de réunion où ils vont passer un certain temps ensemble, entre personnes. Bien que leurs inspecteurs(trices), eux, s’en dispense souvent : ils risquent de se « rabaisser » ( !) au rang d’une personne et perdre leur statut… sans lequel ils ne sont alors plus rien ! D’ailleurs, du haut de leur statut, et face à des subalternes en activité (inspection), nombreux sont ceux qui se laissent aller à des propos dont ils ne mesurent pas les effets désastreux (ou s’en moquent) sur les personnes à qui ils s’adressent. Les enseignants profondément blessés, psychologiquement cassés après leur passage jusqu’à relever du médical, se comptent chaque année par centaines. Et nous retrouvons, décalée, la même situation dans laquelle sont les enfants ! Le "supérieur" serait même sincèrement offusqué s'il était accusé d'avoir voulu casser la personne qu'il était sensé venir aider. Il est tout aussi innocent que l'adulte vis à vis d'un enfant.

Ce qui est anodin pour nous ne l’est pas pour l’enfant, pour sa personne. A notre décharge, nous, adultes, avons tellement subi les vexations auxquelles il ne faut pas réagir, avons été et continuons d’être dans des rapports constants de pouvoirs (dans le sens de domination d’une personne sur une autre) au travail, parfois dans la famille, sur les stades, au chômage, sur la route, etc. que l’on a rogné, gommé, étouffé autant que faire se peut les réactions de résistance, construit une carapace protectrice du minimum de notre personne… jusqu’à oublier, si possible, ce que l’on devrait considérer comme une agression. Et à agir à notre tour, sans même nous en rendre compte, comme tout ceux avec qui nous avons eu affaire et avons encore affaire. Nous sommes dans un monde où l’on brandit le respect en tant que morale, mais où la personne n’est jamais respectée, banalement pas respectée dans la kyrielle de pouvoirs dont chacun tente d’avoir un morceau.

Et j’en viens à l’anodine action d’exclusion, pour dire qu’elle n’est pas anodine ! J’en parle en connaissance de cause pour avoir subi, comme collégien, trois mois de mise en quarantaine totale (interdiction aux profs et aux élèves de m’adresser la parole sous peine de punition pour les élèves) dans un cours complémentaire (ancêtre des collèges) auquel celui du « Petit Chose » n’aurait rien eu à envier. Bien d’autres qui ont subi toutes sortes d’exclusions violentes, institutionnelles, culturelles, économiques (le chômage est bien une exclusion), sociales, raciales etc. savent aussi de quelle violence il s’agit. Bien sûr le phénomène de résilience cher à Cyrulnick permet à une partie de rebondir, de s’en sortir. Mais les traces sont indélébiles.

Or l’exclusion est une pratique courante, banale, ordinaire dont on ne se rend même plus compte. « Va dans ta chambre, je ne veux plus te voir », même si on rajoute « jusqu’à ce que tu sois calmé » et le plus souvent « qu’on soit tranquille ! » ne nous paraît pas grave, nous semble juste, simplement thérapeutique. Mais ce n’est pas pris de la même façon par celui qui est momentanément isolé. Pour prendre un exemple au plus haut niveau, l’exclusion provisoire (une demi heure !) de la ministre de la justice d’un entretien du président avec les syndicats de la magistrature, a fait les gorges chaudes des médias qui ne se sont pas trompés quant à sa signification et ont même compati à ce qu’a dû ressentir la ministre, niée dans sa personne plus encore que dans sa fonction.

L’exclusion est une pratique courante des cours de récréation entre les enfants (« on ne te veut plus dans notre jeu ») ce qui provoque des réactions a posteriori dont on s’étonne et dont on ne comprend pas souvent la raison (violence, renfermement, apathie…).

L’isolement n’est d’ailleurs pas considéré comme anodin par les règlements scolaires intérieurs types puisqu’il est stipulé qu’il n’est possible temporairement que lorsqu’il y a mise en danger des autres enfants ou de l’enfant lui-même. L’isolement ne peut alors être de l’ordre de la sanction.

L’exclusion prend mille et une formes courantes, sans qu’il y ait besoin qu’elle soit prononcée : les enfants qui « ne suivent pas » en classe donc scolairement différents, l’enfant qui ne joue pas au foot si le foot est l’activité dominante de la cour de récré, l’enfant issu d’un milieu socio-culturel différent de celui du collectif, d’un autre village, le petit nomade changeant d’école au fur et à mesure des haltes de sa caravane, l’adulte se retrouvant dans un milieu qui n’est pas le sien… il suffit que l’on n’ait pas les mêmes références culturelles, sociales, les mêmes repères intellectuels, les mêmes habitus que le groupe dans lequel on doit évoluer pour se sentir et être de facto exclus. C’est le problème que l’on appelle par un renversement curieux de l’intégration, celle-ci devant être le fait de celui qui est différent : « il n’arrive pas à s’intégrer » on dit rarement « le groupe ne fait pas l’effort de l’intégrer ». Si on n’intègre pas, on exclut. L’intégration suppose l’accueil, la reconnaissance de l’autre, et l’acceptation d’un apport différent à ce qui fait la richesse de la communauté. Elle modifie toujours, même de façon infime, les habitus et la culture du groupe. Cette difficulté que peut avoir une personne, enfant ou adulte, à vaincre l’exclusion non prononcée, provoque aussi souffrances et parfois des comportements de renfermement ou de violence dont on reporte les causes à sa seule personne.

Une personne n’existe que par son appartenance à une communauté ou un groupe et sa reconnaissance par les membres de cette communauté ou de ce groupe, que ce soit dans l’espace familial, scolaire ou autres. Son exclusion, sous quelque forme ce soit, revient à sa négation. Cette négation n'est psychologiquement jamais supportable. Aucune exclusion n’est donc anodine. Il ne faut pas s’étonner des réactions spontanées ou des comportements à plus long terme qu’elles provoquent.