Désobéissance ! Pour que des enseignants, en masse, osent se prévaloir ouvertement de ce terme, il faut que « les chefs » ou « le chef » soient allés bien loin. J’ai beaucoup d’estime pour leur courage et les risques qu’ils encourent ainsi. On ne peut qu’être à leurs côtés, les soutenir et les accompagner nous aussi dans la désobéissance civile.

Désobéissance civile. Des poilus des deux camps ont été fusillés pour cela. Même a posteriori, bientôt un siècle après, on n’ose encore lever clairement l’opprobre que l’on a fait peser sur eux. On ne s’étonne toujours pas que leur résistance humaine à un carnage débile n’ait pas été suivie par la totalité de ceux envoyés à la boucherie des deux côtés des frontières, par la totalité de celles qui allaient les perdre. De même qu’on ne s’étonne toujours pas, y compris nos donneurs de leçon philosophiques et morales, que des milliers d’êtres humains en aient carbonisé des milliers d’autres, enfants compris, par simple obéissance. Qu’auraient pesé les revolvers des officiers face à la levée des humains refusant l’inhumanité ? Dans ce mystère, on ne peut que se poser la question de notre humanité qui se dédouane de temps en temps par quelques actes de charité qui donnent bonne conscience. Quelques tentes pour des SDF, des restos du cœur,… et on continue sans vergogne dans l’inhumanité, jusqu’à ce que l’on soit à son tour du mauvais côté où on la subit.

Mais je voudrais revenir sur la désobéissance enseignante, moins saignante. Bravo pour aujourd’hui. Bravo pour la résistance à une fausse réforme absurde et porteuse de dégâts qu’il faudra du temps pour réparer si cela devient possible un jour. Mais elle me pose quand même quelques questions.

- il y a bien longtemps que les enseignants désobéissent massivement et sans le claironner aux réformes ! j’ai déjà fait remarquer, dans de précédents billets ou textes, que les réformes progressistes, comme celle des cycles, par exemple, n’avaient jamais vraiment été mises en application. Il est vrai que l’État et ses contremaîtres n’ont pas vraiment cherché à se faire obéir ni à mettre en œuvre ce qui aurait rendu les réformes possibles ! et ce sont d’ailleurs les mêmes contremaîtres, qui fermaient gentiment les yeux auparavant, qui deviennent brutalement zélés et brandissent les revolvers au moindre écart.

Dans le même ordre d’idées, l’interdiction des devoirs à l’école primaire depuis un demi-siècle n’empêche pas bon nombre d’enseignants d’en donner, en toute impunité, voire avec l’approbation passive de l’opinion.

- On parle beaucoup moins d’une minorité d’enseignants qui, depuis bien longtemps, prennent les risques de faire autrement, sans tapage … autrement que ce qui était dans la logique et les croyances que la réforme d’aujourd’hui ne fait que pousser à l’absurde.

- On ne s’étonne pas que les chantres qui prônaient médiatiquement la désobéissance il y a quelques mois (Brighelli, Boutonnet, Le Bris…), qui faisaient croire à leur absence de « liberté pédagogique », soient les éminences grises d’aujourd’hui qui poussent à la mise au pas sans murmures.

Ce qui me chagrine, c’est que l’on ne sache pas vraiment pourquoi on résiste. Simplement parce que la logique, qui n’a pas fondamentalement changée et qu’apparemment personne ne veut véritablement changer, poussée à l’extrême, apparaît enfin comme insupportable ? La rendre plus supportable dans l’urgence, bien sûr. Mais est-ce que les poilus qui ont fraternisé d’une tranchée à l’autre et se sont retrouvés devant un peloton pour ça, demandaient seulement un peu moins d’attaques aveugles et un peu plus de pinard pour les supporter ?

C’est cette incapacité à concevoir, à proposer une autre approche de l’école, d’autres pratiques, une autre logique pour un système éducatif, une autre finalité, un autre regard sur l’enfant et l’adolescent, qui rend la désobéissance, la résistance quelque peu amères, même si elles sont existentielles.

C’est peut-être la même absence de perspectives sociétales qui rend stérile les partis politiques et font même hésiter les résistances sociales. On ne se bat plus que pour essayer d’éviter ou de retarder le pire, qui, lui, est bien visible. On se débat comme les mouches dans un bocal. Et on refuse de voir le bocal. On refuse de prêter attention  aux ouvertures pourtant déjà proposées et même expérimentées. On peut  désobéir, mais pas plus.

Et je finirai ce billet en me demandant comment un certain nombre d’enseignants désobéissants traitent la désobéissance dans leurs classes. Les logiques peuvent se mordre la queue !

Désobéissons, résistons quand même, mais osons enfin nous pencher au plus vite sur d'autres perspectives. Et rendons-les effectives pour sortir du cercle vicieux dans lequel on sr'enferme nous-mêmes. Des Langevin Vallon ont bien déjà montré une route dans laquelle personne n'a voulu s'engager. Dommage, il n'y aurait peut-être plus lieu de désobéir.