Commentaire de « téléspectateur » du mercredi 28 janvier

J'ai été très intéressé par votre trop courte intervention sur FR3 Centre au JT de 12H, lundi 26.

Pour une fois j'ai trouvé que la journaliste posait des questions pertinentes (sauf quand elle a conclu l'entretien en disant "il faudra bien que les enfants s'adaptent au système", mais c'était peut-être provocateur).
J'aurais aimé que vous développiez la réponse que vous avez donné quand la journaliste s'étonnait que les pédagogies actives ou freinet qui ont fait leurs preuves (rare que cela soit dit sur une antenne !) ne se généralisent pas.

Merci de votre réponse.

 

Effectivement, c’était une bonne question ! J’ai répondu sur deux plans sans vouloir rentrer dans des polémiques inutiles qui perdurent depuis des décennies. Freinet a fait l’objet d’une incroyable campagne de presse de la droite avant la guerre, sans être particulièrement soutenu par la gauche d’ailleurs, le plan Langevin Wallon a été enterré, les éructations des 3 derniers ministres vis à vis des pédagogues... Pas de doute que les pédagogies modernes semblent bien subversives alors qu’elles sont surtout alternatives. Mais ce qui est alternatif est bien subversif pour ce qui est en place. J’ai voulu dépasser cet aspect et considérer que cette non prise en compte par une opinion a priori intelligente, comme la crainte des enseignants de s’y engager massivement (ce qui est toujours possible), avait d’autres raisons.

- Toutes les pédagogies modernes s’appuient sur une conception très différente de la construction des langages, à l’opposé de la conception mécaniste de la transmission des savoirs. L’enfant, auteur de ses apprentissages. Je n’insisterai pas sur ce point, je l’ai développé en long et en large sur ce blog et surtout sur mon site ou dans mes bouquins.

Mais, et c’est là la difficulté, elles se heurtent à toutes les représentations que chacun a de l’école. Représentations dans lesquelles chacun s’est construit, qui constituent ses seules références.

De ce fait, intellectuellement, l’immense majorité des enseignants et des parents a beaucoup de mal a concevoir sur quoi s’appuient ces pédagogies et à accepter que ce qui se passe d’une façon totalement différente dans ces classes aboutit effectivement à la construction des langages (1), à l’accession aux savoirs. On n’arrive à concevoir l’école qu’à travers les notions de pénibilité, de contraintes, d’efforts synonymes d’ennui accepté, de répétitions, de travail sans plaisir, etc. Cela ne paraît pas concevable qu’il en soit autrement. Comme il ne paraît pas concevable que ses propres enfants puissent se construire différemment de la façon dont on s’est construit soi-même. Et vous entendrez rarement quelqu’un s’avouer que ce qu’il est, n’est, finalement, pas terrible ! Nier l’école dans laquelle on a été, c’est un peu se nier soi-même.

Mais, il faut constater que, là où des pédagogies modernes se sont instaurées, si les parents ont été quelque peu réticents, inquiets, aux débuts, par la suite tous en sont devenus de fervents partisans. La défense acharnée de quelques classes uniques du 3ème type par les parents et la population en est une sacrée preuve.

Autrement dit, il faut avoir vu et vécu pour accepter et défendre ce qui devient alors une évidence. C’est la première raison qui freine le développement de ces pédagogies. Leur instauration même sur le terrain scolaire.

- Le second point, c’est le système éducatif lui-même. Il est conçu, depuis la fin du XIXème siècle, pour une transmission mécanique, programmée, découpée, uniforme, frontale des savoirs (B A BA devient un savoir !). C’est la fameuse chaîne industrielle dont je ne cesse de parler. Insérer une approche totalement différente dans une machinerie qui n’est pas faite pour cela est extrêmement difficile. Le système lui-même s’y refuse (exemple des cycles), met le maximum de bâtons dans les roues (la hiérarchie). Lorsque des ministères (Edgard Faure, Savary, même Jospin) ont voulu injecter quelques éléments pêchés dans les pédagogie modernes, cela n’a pas été pris en compte par le système lui-même qu’ils n’avaient pas modifié ; un phénomène de rejet. C’était mettre du gasoil dans un moteur à essence !

Ce qui fait d’ailleurs que les pédagogies modernes sont aussi restées le cul entre deux chaises : d’une part sans aller au bout de leur logique, d’autre part en composant avec les nécessités de la chaîne industrielle mais en confondant souvent ce qui n’était qu’un compromis provisoire avec une pédagogie achevée. Le reproche que l’on peut faire, tout au moins que je fais, aux militants des mouvements pédagogiques, c’est qu’ils n’ont pas remis en question, de façon claire et totale, la conception globale du système éducatif.

L’histoire de la contestation de « l’évaluation Darcos » est un bel exemple de cette absence de vision (voir billets précédents sur l’évaluation).

Ce qui me fait dire que l’extension des pédagogies « qui ont fait leur preuve » nécessite une véritable révolution (dans le sens d’un renversement complet des approches, du système, des pratiques). Nous ne sommes plus dans les fausses réformes, les replâtrages, les aménagements. Vu d’ailleurs le peu de résultats de leur succession depuis un siècle, cela devrait apparaître comme une évidence. D’un côté nous avons de multiples expériences qui durent depuis un siècle et ont donc prouvé leur pertinence, de l’autre nous avons un système archaïque et qui démontre, lui, de plus en plus son inefficience. Mais cela suppose que non seulement l’architecture, l’organisation et même les finalités du système éducatif sont à mettre à plat et à réinventer, mais aussi que la place, la fonction, les pratiques de chacun de ses acteurs vont aussi être bouleversées. Peut-être est-ce surtout ce dernier point qui est la source des hésitations et des atermoiements.

C’est pourquoi il me semble important que l’ensemble des protestataires, désobéisseurs, grévistes… aille au delà de la contestation d’une évaluation pour son contenu et son timing.