Je vais faire un accroc à ces chroniques que j’ai quelque peu délaissées depuis quelques temps, faute de temps, et réagir à une actualité qui apparemment n’a rien à voir avec l’école.

Il s’agit de la catastrophe japonaise, je devrais dire de la catastrophe planétaire. Il ne s’agit pas du tremblement de terre ou du tsunami. Notre bonne vieille terre en a connu bien d’autres et en connaîtra bien d’autres. Si nous sommes vraiment une espèce sociale, nous pourrons échapper à la disparition des dinosaures comme l’ont fait les abeilles ou les fourmis.

Il s’agit de ces foutus réacteurs nucléaires dont on s’aperçoit que nous sommes finalement beaucoup plus impuissants face aux conséquences de leurs dysfonctionnements que face aux plus terrifiantes catastrophes naturelles (là, on s’adapte et on invente l’adaptation).

Si l’on fait l’impasse de tout ce qui alimente le débat depuis déjà plusieurs dizaines d’années, c'est-à-dire des dangers, de ce qu’il faut que l’on fasse des déchets, etc. le problème n’est, une fois de plus, pas forcément là où on le situe.

Qu’est-ce qui fait le danger du nucléaire ? La taille ! Plus un système est énorme, plus il requiert une énergie démesurée (néguentropie) et plus son entropie s’accélère (dégradation irréversible). Et plus son implosion ou son explosion sont incontrôlables et ne peuvent se rattraper. On peut l’étendre à tout ce qui se constitue en système. Des mégapôles aux systèmes financiers en passant par l’agriculture, l’industrie… l’école.

Par exemple on peut discuter des jours et des jours sur la nocivité des OGM. Ce qui est bien plus dangereux, c’est que lorsque l’agriculture devient un macrosystème qui de plus cesse d’être hétérogène, que l’on peut appeler alors Monsanto ou autre, non seulement il devient de plus en plus fragile malgré l’énergie croissante qu’il dévore et que l’on est obligé d’y mettre (comme pour les centrales nucléaires), lorsqu’il implose ce qui est inéluctable selon les lois de la cybernétique, il ne reste plus que le vide.

Nucléaire, pétrole, charbon, barrages… ce ne sont que les produits de l’intelligence d’une espèce sociale qui adapte et utilise son environnement au lieu de s’adapter à l’environnement (les abeilles ont créé un environnement, les cavités quelles aménagent, qui maintient les conditions climatiques qu’elles connaissaient depuis leur origine au lieu de disparaître comme les dinosaures).

On pourrait facilement imaginer que l’intelligence capable de réaliser de gigantesques unités nucléaires aurait pu tout aussi bien concevoir de micro-unités constituées en réseau. Cela n’éliminait pas les dangers propres au nucléaire, cela n’éliminait pas le fait que cela aurait pu être une fausse route, mais alors, d’une part on pouvait facilement abandonner la route, d’autre part leur maîtrise comme celui des conséquences de leurs effets devenait plus facile.

Avec ma classe, lorsque nous vagabondions au bord de la Vienne, nous avons rencontré un jour deux personnages qui faisaient des mesures qui nous avaient intrigués. Ils faisaient une étude sur tous les anciens sites de moulins le long de la Vienne (il y en avait des centaines) pour envisager ce qui se passerait si on les utilisait à nouveau pour installer des micro-turbines. C’est cela aussi le progrès que j’ai d’ailleurs lu dans un des billets de ce blog et qui était aussi dans l’idée des premiers cybernéticiens : avec un objet semblable obtenir bien plus en en faisant moins ! Ces chercheurs expliquaient aux enfants que la multiplication de ces nouveaux petits moulins pouvait produire l’électricité qui alimenterait tout le département. « Alors cela va bientôt se faire ? » demandèrent innocemment les enfants. Les deux chercheurs éclatèrent d’un rire désabusé. « Non, cela ne se fera pas parce qu'alors la distribution du courant deviendrait autonome. Ce n’est pas la voie qui a été choisie ». L'inéluctabilité du choix était effrayante et a effrayé ces enfants, qui avaient encore la force de la naïveté.

Dans mon domaine qui est celui de l’éducation, nous sommes arrivés au constat que l’unité éducative la plus efficiente était la petite structure hétérogène appelée classe unique. Mais cela renversait complètement et la conception que l’on pouvait avoir de la construction des apprentissages dans une chaîne tayloriste, et les pratiques que cela instaurait. Cela induisait aussi l’auto-organisation, la constitution de réseaux dans l’interaction et l’interrelation, etc.

J’ai appelé cela « une école du 3èmetype » en référence au film du Spielberg « rencontre du 3ème type », rencontre avec un autre monde.

Bien que ces constats aient été corroborés par les services de la direction et de la prospective du ministère lui-même, l’éradication des dernières petites unités de ce genre se poursuit inexorablement ainsi que la concentration scolaire. Il est vrai que le prendre en compte aurait bouleversé complètement le système éducatif en place et mis à mal la conception sur laquelle il s’étaie. Le poids des représentations. Mais à l’inverse, les macrostructures scolaires ne cessent de produire les dégâts qui s’accentuent, de violence malgré l’extension des moyens coercitifs déployés, d'inefficience quels que soient les moyens ingurgités (loi de l’entropie et de la néguentropie). Mais, inexorablement, on continue, enfermés dans l’hétéronomie.

Dans la limite de la taille des structures, les abeilles nous donnent une belle leçon qui leur a permis de perdurer pendant des millions d’années !

Je crois qu'il y a bien un rapport très fort entre des domaines qui apparemment n’ont rien à voir. Le nucléaire, le système financier, l’agriculture, l’industrie, l’urbanisation… la politique, l’école, se sont les mêmes processus qui inéluctablement conduisent à leurs propres fins… et à la nôtre. Je sais bien qu’envisagé ainsi, c’est faire l’impasse sur la soif des profits, des pouvoirs, de la compétition, qui seraient, dit-on, propres à l’espèce humaine. Alors, c’est que l’espèce humaine n’est pas une espèce sociale. Dommage sachant le chiffre astronomique des réseaux neuronaux que chacun de ses individus peut créer, et le nombre infini quand ils constituent une intelligence collective. Avec seulement 900 000, abeilles, fourmis ont fait mille fois mieux ! Mais nous arriverons peut-être quand même à les faire disparaître. Le seul problème, c’est que ce ne sera pas à notre profit comme dans la loi de la sélection naturelle.