1 - Les langages, c’est quoi ? Des outils neurocognitifs !

On parle beaucoup des langages. Mais qu'entend-on par langages ? Dans une école du 3ème type, nous partons d'une autre conception des langages ! Pour marcher, il faut avoir construit un langage ! Pour nager un autre langage ! Bizarre ! Une affaire de neurones.

 

 Pour aborder cette série de chroniques consacrée à une école du 3ème type, nous allons commencer par une notion qui est centrale dans notre approche, c’est celle des langages. Qu’est-ce que l’on entend par langages ?

Pour essayer de me faire comprendre, je vais prendre un exemple qui pourra vous paraître curieux. C’est celui de la marche.

Lorsqu’un bébé dauphin naît, il n’a aucun problème pour évoluer immédiatement dans le milieu où il se trouve, c'est-à-dire l’océan. Cela se comprend aisément : dans le ventre de sa mère, il était dans un milieu, le liquide amniotique, identique à celui où il se retrouve à sa naissance. Notre bébé humain, dans le ventre de sa mère, est aussi dans le même environnement que notre bébé dauphin. Mais à sa naissance, il va se trouver confronté à des informations toutes nouvelles : La pesanteur, l’atmosphère, et il va se retrouver clouer sur son berceau dans l’horizontalité et l’immobilité.

Le fait que ses appareils musculaires et osseux ne soient pas suffisamment développés, n’explique pas qu’il va lui falloir de longs mois pour qu’il se redresse sur ses deux pattes et qu’il marche. Ce qui ne devrait surprendre personne, c’est qu’à sa naissance le bébé sait nager, sans avoir appris. C’est l’expérience bien connue des bébés nageurs ou l’accouchement sans violence d’un Frédéric LE BOYER qui pouvait se passer dans une piscine.

Pourquoi ? Dans le liquide amniotique, notre bébé a perçu un certain nombre d’informations qui ont complexifié peu à peu ce que l’on appelle son appareil neurocognitif. C'est-à-dire que ses neurones ont créé de nouvelles connexions qui lui ont permis d’interpréter ces informations et de les incorporer dans ce que l’on appelle un schéma corporel. Notre bébé est parfaitement à l’aise dans cet environnement douillet et confortable. Mais cet outil est complément inopérant dans un milieu où les informations qu’il perçoit n’ont plus rien à voir avec celles qu’il connaissait. Il va donc falloir un long temps de tâtonnement pour que ses circuits neuronaux créent de nouvelles ramifications qui lui permettent d’interpréter et d’intégrer ces nouvelles informations et de s’en servir.

C’est ce que nous appellerons un langage, un outil neurocognitif.

Ce langage de la motricité est de même nature que le langage oral. Cette fois les informations seront un brouhaha de bruits et il faudra que son appareil neurocognitif crée un nouveau langage capable d’interpréter, de donner un sens à ces bruits, d’en produire à son tour. De nouveaux circuits neuronaux devront se constituer.

Revenons au langage de la motricité. Ce langage n’est pas préexistant, il va falloir qu’il se construise, on peut même dire qu’il se crée. Sans confrontation avec un environnement, aucun langage ne peut se constituer, ne peut se construire, ne peut se créer. C’est ce qu’on appelle l’interaction.

Mais il ne suffit pas de percevoir des informations d’un environnement. Il faut aussi pouvoir s’essayer, agir sur cet environnement, dans cet environnement. C’est ce que notre bébé va faire pendant de très longs mois. C’est à ce tâtonnement, dans son berceau, sur la moquette, dans son parc auquel nous avons pu assister nous parents.

Il ne faut pas croire que cela suffise qu’un enfant ait les membres postérieurs plus grands que les membres antérieurs pour qu’il puisse marcher naturellement comme un bipède semblable à nous. Les enfants sauvages, comme par exemple Victor de l’Aveyron élevé parait-il avec des loups, bien que leur morphologie soit la même ont développé un langage de la motricité qui se rapproche de la quadrupédie.

Notre petit homme vit, lui, dans un environnement qui a été conçu, fabriqué par des bipèdes parfaitement verticaux, pour des bipèdes parfaitement verticaux. Et notre petit homme va être incité à se redresser pour attraper un verre sur la table, pour ouvrir la porte d’un placard, et bien sûr, il verra autour de lui des bipèdes qui font des tas de choses intéressantes parce qu’ils marchent sur leurs deux pattes.

Plus il va s’essayer, plus il va tomber, et plus son langage de la motricité va se développer. Et plus son langage de la motricité va se développer, plus il va pouvoir en faire, et plus il va pouvoir en faire, plus son langage de la motricité va se développer. Ceci parfois au grand dam de ses parents qui devront protéger les prises électriques, cacher l’écuelle du chat ou éviter de laisser trainer les verres au bord des tables. Il va souvent tomber, il faudra juste éviter qu’il le fasse du haut de l’escalier… ce à quoi en général ses parents veillent.

Tous les adultes autour de lui vont l’encourager, vont l’aider. En plaçant sur la couverture des objets qui vont l’intriguer, qui vont l’attirer, en installant un parc, en essayant de le mettre dans un baby-trotteur. C’est ce que l’on appelle aménager l’environnement. Et bien sûr ils lui tiendront très souvent la main.

Tout au long de cette conquête, on remarquera aussi le plaisir qu’à l’enfant de jouir de la nouvelle puissance qu’il acquiert au fur et à mesure. Tous les langages donnent de nouveaux pouvoirs et l’envie de s’en servir. On a tous observé le plaisir qu’un enfant éprouve à lancer des cailloux, parfois dans les yeux du petit frère. Le plaisir est lié à tous les apprentissages.

Et un jour, l’enfant marchera. Ces circuits neuronaux se seront suffisamment complexifiés pour gérer la verticalité, son centre de gravité, l’équilibre et le déséquilibre, et il fera ses premiers pas. L’évolution de son langage moteur ne s’arrêtera pas là et se poursuivra encore longtemps. Peut-être deviendra-t-il un jour un champion du 100 mètres. D’ailleurs, à ce moment, il devra peut-être se pencher sur la grammaire de la marche pour améliorer ses performances. Mais seulement dans ce cas là. A-t-il eu besoin de connaître cette grammaire pour apprendre à marcher ? Ses parents qui l’ont aidé, qui ont contribué à cet apprentissage, ont-ils eu besoin d’être des spécialistes de la marche ? Bien évidemment non, et heureusement.

J’ai voulu montrer par cet exemple que les langages sont d’abord des outils neurocognitifs qui permettent de percevoir des informations, de les interpréter, de les transformer, de les intégrer pour pouvoir ensuite les utiliser et agir.

Tous les langages sont de ce type et ont pour fonction de permettre aux êtres vivants de vivre et d’évoluer dans les différents mondes dans lesquels ils vont se retrouver.

voir dans "l'école de la simplexité" (www.thebookedition.com) les chapitres où j'ai développé ma théorie sur les langages ou d'une façon plus résumée dans "Chroniques d'une école du 3ème type" (éd. L'Instant Présent)