Suite commentaire de Francine : s'agissant de la marge à 5 carreaux, comment se positionner pour que subrepticement on injecte un peu d'oxygène dans le système

Ma réponse à Francine étant un peu longue, je la transforme en billet. J’use (et abuse peut-être) ainsi de mon pouvoir de blogueur ! Du pouvoir et du plaisir de communiquer. Et puis cela me permet de faire très attention pour tirer mes traits ! Au passage, canalblog ne m’a pas demandé où je voulais mettre la date ! Il la met pour moi, là où il l’a décidé ! Pas très éducateurs les blogs ! J’espère qu’ils vont être interdits à notre belle jeunesse !

 L'histoire des 5 carreaux (qui pourrait faire l'objet d'un scketch !) est un bon exemple sans qu'il soit besoin le moins du monde d'être révolutionnaire.

Lorsque j'interroge n'importe quel prof d'école ou d'ailleurs sur les raisons de cet attachement à un nombre de carreaux, la réponse est invariablement : "C'est parce que je dois aussi leur apprendre la rigueur, le soin."

Je fais partie de ces mômes qui ont eu un nombre infini de pages arrachées parce qu'il n'y avait pas les carreaux nécessaires, parce que c'était mal écrit, parce qu'il y avait plein de fautes... et passé un temps tout aussi infini à recopier moult et moult fois les mêmes choses, sans que cela ait amélioré quoi que ce soit ! Heureusement que plus tard, machines à écrire et claviers sont venus à mon secours ! J'ai été soulagé lorsque, beaucoup, beaucoup plus tard, j'ai correspondu avec Albert JACQUARD et lu ses horribles pattes de mouche ! Je n'ai jamais pensé à lui demander combien de pages arrachées il avait eu ! Arracher les pattes des mouches !

On peut très bien admettre qu'il est du rôle de l'école d'aider les enfants à maîtriser la forme de l'écrit, à comprendre que la rigueur ajoute de la puissance à l’expression, que c’est donc un pouvoir. Encore faut-il qu'ils aient une raison d’être rigoureux qui ne soit pas celle d'éviter la punition. Si l'on peut créer ainsi des réflexes conditionnés chez certains animaux, chez la plupart le réflexe cesse dès que ce qui l'a provoqué ou le justifie disparaît (le prof !). Ouvrez la cage aux lions et dites-leur « couchez ! »

La seule raison acceptable pour faire l'effort de maîtriser la forme, c'est l'envie d'écrire, de dire, le désir d'être lu et compris. J'ai fait des progrès réels, même s'ils ne sont pas parfaits, lorsque l'écrit est devenu pour moi un besoin, un plaisir… et que j’ai eu l’envie d’être lu.

Il n'y a pas besoin de se rapporter à son cas personnel (j'entends les " Il se sert de l’école pour régler ses déboires d’antan avec l’école ! »).Les constats des correcteurs des dissertations du bac, s’arrachant les cheveux devant des copies infâmes, peu lisibles, sont réitérés depuis que l’école existe ! Et pourtant tous ces élèves ont tiré pendant des années les traits à 5 carreaux de la marge, fait moult dictées, recopié des centaines de fois des mots,… Et on ne peut se référer à l’escroquerie qui consiste à dire : « Du temps du certificat d’études, c’était autre chose ! » Ceux qui ont mon âge et qui ont vécu le certif, ont été ses correcteurs, savent pertinemment que s’il y avait quelques copies que l’on brandit aujourd’hui en guise de démonstration, elles ne concernaient approximativement que le même pourcentage de dits « bons élèves » qu’aujourd’hui. Il est vrai que pour les autres cela n’avait pas d’importance : dans les champs, à l’usine, ils n’allaient plus jamais avoir l’occasion de tirer un trait sur une feuille de papier, sauf à exécuter sans trop réfléchir tous les ordres ou consignes… à cinq carreaux exactement !

Ceux des pédagogies modernes (1% environ du monde enseignant) constatent tous les jours que lorsqu’un enfant est dans la situation de vouloir écrire pour communiquer et donc être lu et compris, alors les efforts qu’il fournit pour être le plus rigoureux possible étonnent toujours (correspondance, journal scolaire, albums, messagerie, etc.). La rigueur de la forme est alors justifiée.

Arrivons à la question de Francine !

Eliminons l’hypothèse, qui ne pourrait qu’être farfelue, qu’il s’agit dans cette affaire de faire perdre aux enfants toute velléité d’initiative, de les formater de telle façon qu’ils se plient sans résistance à ce qu’exige toute autorité instituée. Je n’ai jamais entendu un prof l’évoquer comme justification. Restons-en à l’apprentissage de la rigueur, bien que les enfants pourraient s’étonner que la rigueur est pour les uns à cinq carreaux, pour d’autres à six carreaux, pour les uns dans les carreaux Sieyès, pour d’autres dans des petits carreaux du format A4, etc.

Imaginons donc que, dans ce souci légitime d'apprentissage de la rigueur, en début d’année, les profs prennent un peu de temps pour « étudier » avec les enfants comment chacun pourrait et aimerait présenter les pages de leurs différents cahiers, rédactions et autres. Faut-il mettre la date, son utilité[1] et comment les enfants pourraient la disposer. Comment et pourquoi ils pourraient mettre en valeur les titres, l’importance des espaces pour faciliter la lecture, etc. Et peut-être même comment faire pour que les pages de leurs cahiers, de leurs copies… leur plaisent, à eux autant qu'aux profs !

On peut imaginer qu’au fur et à mesure des essais et tâtonnements, chacun soit conduit et soit aidé à privilégier une seule présentation : efficacité dans l’exécution, facilité de lecture ou de relecture, prendre plus facilement des repères, etc.

Qu’y aurait-il de révolutionnaire à cela ? Qu’est-ce que cela bouleverserait dans le système éducatif ?

Bien sûr au lieu d’avoir à dépenser beaucoup d’énergie à imposer sa rigueur professorale avec le cortège de mesures coercitives à mettre en place, il faudrait que le prof aide chacun à créer sa propre rigueur et à en comprendre l’intérêt, et peut-être à l’aimer. Mais quel est le prof qui ne sait pas que la « motivation » est le premier moteur des apprentissages et ce qui fait accepter… l’autorité ? La punition pour oubli et mauvaise exécution d’une consigne est-elle de la « motivation » ou du réflexe conditionné ? J’avoue bien volontiers qu’une telle question relèverait de l’infâme « pédagogisme » !

 Ah ! Oui mais ! Vous vous rendez comte de la perte de temps ? Donc l’apprentissage si important de la rigueur serait une perte de temps… du prof ? Le dit apprentissage n’étant pas inclus dans les horaires des programmes !

Ah ! Oui mais ! Les enfants s’approprieraient alors cahiers, copies doubles… qui deviendraient des objets personnels[2] ! Il est vrai qu’alors chaque prof devrait s’adapter visuellement à chaque copie ou cahiers lorsqu’il en a un tas à corriger sur sa table. On pourrait se dire que la variété casserait la monotonie de l’exercice (ou de la corvée) professoral de correction ! Et puis lorsque les profs se baladent sur internet, ils ne sont pas particulièrement troublés par l’infinie variété des présentations de sites. Vous me direz qu’ils sont alors… motivés !

Ah ! Oui mais ! L’égalité ? Elle est encore écrite au fronton de notre République. Il n’y aurait plus d’égalité s’il n’y a plus d’uniformité. Tout le monde devant être logé à la même enseigne, aux mêmes contraintes (pas forcément aux mêmes profits !), donc aux mêmes cinq carreaux. C’est « juste » ! Tout le monde (et les enfants dans leurs cahiers, copies) doit donc être « évalué » dans des formulaires rigoureusement identiques. L’évaluation de l’uniformité.

Ah ! Oui mais ! Si l’on commence par libérer les cinq carreaux, on ouvre la boite à pandores. On subodore le risque qu’il s’en suive des tas d’ennuis. Comment alors faire apprendre le même poème à tout le monde ? Comment exiger la lecture du même roman ? Comment faire réciter de la même façon le même résumé ? Comment obtenir la même solution écrite de la même façon au même exercice de math ? Le « comment ? » risquant d’entraîner un « pourquoi ? »

Au fait, connaissez-vous beaucoup d’enfants ayant osé demander au prof « Pourquoi cinq carreaux ? ».

Et vous avez certainement beaucoup d’autres « Ah ! Oui mais » à opposer.

 Alors ma chère Francine, il est bien possible que notre petit détail de cinq carreaux soit bien plus subversif que nous ne pouvions l’imaginer. Mais peut-on imaginer un nouveau mai 68 où des collégiens clameraient « Libérez-nous des cinq carreaux ! Libérez-nous des cinq carreaux ! » ?



[1] L’histoire de la date et de son utilité m’a toujours amusé. Qui feuillette régulièrement son cahier de math, de français pour regarder ce qu'il faisait tel jour ? Quel prof étudie régulièrement la chronologie des exercices de ses élèves pour en tirer des conclusions quant à l'aide qu'il devrait apporter ? Ce d'autant que la chronologie est assurée par la succession obligatoire des pages. En quoi la date indiquée apporte un plus ? A moins que l'on veuille comparer essais et réussites au calendrier lunaire !  

[2] La seule personnalisation parfois tolérée, c’est le protège cahier depuis qu’il incombe aux parents de les acheter. En fait, ce sont les Auchan, Carrefour et autres Inter-marché qui déterminent les limites de la  normalité commerciale