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Un enfant qui sait parler ne devrait pas avoir de problèmes pour écrire... ce qu'il parle... se dit-on ! Or le langage écrit a peu de choses à voir avec le langage oral... même si on peut croire qu'il lui ressemble. C'est bien tout le problème !

 Le langage écrit n’est pas qu’une transposition du langage oral. Il permet de rendre visible, d’exprimer d’autres représentations. C’est ce que fait l’enfant quand, comme nous l’avons vu, il dessine. Lorsqu’il va écrire, c’est la même chose. Sauf qu’il va se retrouver dans l’obligation d’utiliser, de puiser dans un réservoir de signes qui sont, eux, communs à tous et qu’il devra agencer.

Le problème des langues occidentales, c’est que par souci d’efficacité ou de facilité, on a fait plus ou moins correspondre des signes à des sons. Si bien que l’apprentissage de l’écrit s’est souvent réduit à apprendre à lire des sons qui ne prennent du sens que lorsqu’on les entend ensuite. Une transposition, un codage de la musique du langage oral. Ce qui demande un triple décodage par nos circuits neuronaux lorsqu’ils se sont constitués. Ce qui explique d’ailleurs que certains lecteurs ont une vitesse de lecture très lente : traduire oralement et successivement chaque mot, recomposer la suite des sons s’ils sont bien mémorisés et l’écouter mentalement, interpréter son sens.

Les idéogrammes ou les pictogrammes utilisés par les petits chinois pour coder des représentations, avaient un sens en eux-mêmes. Ils nécessitaient alors une interprétation si on voulait exprimer oralement le sens qu’ils portaient et non pas une simple transposition de sons et le passage par l’oreille. Si bien que des chinois de régions différentes qui ne peuvent pas forcément se comprendre par leurs langues orales, peuvent par contre lire le même document.

Les différences entre le langage écrit et le langage oral sont profondes, même s’ils ont chez nous des structures semblables.

Lorsque l’on parle, lorsque l’on raconte, nous créons une représentation d’un événement par exemple, nous le faisons exister à l’instant même où nous l’exprimons. Dès que nous cessons de parler, l’événement disparaît. Si on le raconte à nouveau, on le recrée à nouveau. Souvent quelque peu différemment.

Le langage oral crée des représentations et simultanément leur expression. Si la représentation du même événement inscrit dans nos circuits neuronaux s’effectue avec le langage écrit, les processus ne sont plus les mêmes. La représentation se construit dans une certaine durée et elle n’est plus instantanée. Elle va se retrouver figer dans une trace que l’on redécouvre une fois élaborée. Lorsqu’on la découvre, c’est soi-même que l’on découvre. L’écrit nous donne à voir, nous donne à voir aux autres comme le langage oral, mais surtout nous donne à voir à nous-mêmes. Qui n’a pas dit un jour, « Tiens ! C’est moi qui ai écrit ça ? »

Ce premier phénomène, entre autres, nous permet de comprendre pourquoi il n’est pas toujours facile de rentrer dans l’écrit.

Le langage oral permet de transmettre les représentations qu’il crée à un ou plusieurs interlocuteurs qui sont présents, même s’ils sont reliés à nous par un fil téléphonique. On peut bien sûr parler tout seul, mais c’est relativement exceptionnel. Dans le langage écrit, au moins dans un premier temps, les représentations créées et exprimées ne s’adressent pas à un interlocuteur présent qui va réagir dans l’instant, ne serait-ce que par une attitude et établir une communication directe. Dans le langage écrit, nous n’avons pas d’interlocuteur direct. Nous sommes seuls face à nous-mêmes… et à la feuille de papier. S’il y a communication, c’est d’abord avec nous-mêmes.

Si l’écrit s’adresse parfois à un interlocuteur particulier comme dans le cas d’une lettre et que l’on peut modifier l’expression de la représentation par rapport à la personne à qui elle est adressée et qu’il faut alors pouvoir aussi se représenter, le plus souvent on ignore qui va prendre connaissance de ce que l’on a projeté sur le papier, quelles seront leurs réactions. Un temps important va s’écouler entre le moment où l’on a créé cette représentation et le moment où elle va être visible. Nous avons figé un instant, mais lorsque cet instant va surgir un peu plus tard dans sa trace, nous ne serons déjà plus les mêmes, il pourra même nous paraître étranger. Le langage écrit permet de créer des représentations qui deviennent séparées de nous.

Lorsque nous entendons parler quelqu’un, lorsque nous comprenons l’information qu’il transmet, j’ai presque envie de dire lorsque nous lisons dans ses paroles l’information qu’il transmet, nous voyons l’émetteur de cette information, nous pouvons établir une relation tangible. Mais lorsque nous lisons les informations transmises par un écrit, nous ne voyons pas les émetteurs de cet écrit, souvent nous ne les connaissons même pas. L’enfant qui apprend à lire, se trouve face à un ensemble de signes, de symboles qui doivent avoir du sens sans qu’il puisse percevoir qu’auparavant une personne lui a donné du sens. Le plus souvent cette personne est un adulte qui a projeté sur un papier ses propres représentations d’adulte qui ne sont jamais universelles.

Le langage écrit fait partie de ce que j’ai appelé les langages différés ou les langages décalés qui sont foncièrement différents du langage oral, même si l’un et l’autre doivent intégrer les signes sonores et graphiques d’une même langue et que leur agencement et leur syntaxe sont relativement semblables. Il est peut-être plus difficile pour des petits chinois d’apprendre à écrire, par contre ils ne confondront pas le langage oral et sa langue avec le langage écrit qui a alors une langue différente.

Le langage écrit est un langage différent du langage oral. Les circuits neuronaux qui pourront le produire et l’interpréter devront créer un autre monde. Le déchiffrage des sons ne fait pas par lui-même rentrer dans ce monde. Ceux qui travaillent sur l’illettrisme le savent. Une école du 3ème type prend ceci en considération. Nous y reviendrons.

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