Vous, parents, avez tous été confrontés au « Dis maman, pourquoi… ? » Lorsque la maman ou le papa tentent une réponse, immanquablement lui succède un autre « Oui mais pourquoi… ? » Et les « pourquoi ? », « comment ? » s’enchaînent les uns derrière les autres jusqu’à l’exaspération de l’interrogé « Tu m’énerves ! » ou « Tu comprendras plus tard ! » ou « Tu n’auras qu’à demander à ta maîtresse ou ton maître ! ». Quand on ne clôt pas définitivement le sujet par « Ta question est idiote ! »

Les jeunes enfants possèdent cette formidable capacité humaine de vouloir comprendre le monde où ils vivent jusqu’à vouloir décortiquer ce qui nous paraît l’évidence, jusqu’à en être… subversifs ! Et ils osent poser n’importe quelle question en la faisant rebondir à l’infini.

Cette capacité comme toutes les capacités devrait s’accroître au fur et à mesure qu’ils grandissent. Or c’est l’inverse qui se passe. Les profs sont rarement ennuyés par un flot de questions qui pourraient perturber le bon déroulement d’un cours. Quelques-uns le regrettent. « Tu as posé la question à ton prof ? – Ben non ! ». Si on demande pourquoi, on a le plus souvent un « Je ne sais pas !» ou un « Je n’y ai pas pensé ! ». Parfois aussi « Parce qu’il n’aime pas qu’on dérange le cours ! » ou « Il dit toujours que ce n’est pas le moment ! ». L’enfant ne dit jamais, ce que l’on peut quand même soupçonner, qu’en posant une question il risque révéler qu’il n’a pas compris ou de faire croire qu’il n’a pas suffisamment suivi, donc de se dévaloriser inutilement. Parfois de se faire « engueuler » !

Dernièrement, un prof du collège de mon fils a emmené sa classe visiter une ferme. Enfin de la pédagogie un peu active ! Il a fait préparer à l’avance par écrit les questions que les uns et les autres devaient poser au cours de la visite. Peut-être pour assurer à l’avance l’exploitation pédagogique de la visite suivant ce qu’il voulait que les enfants en retirent. Peut-être aussi pour obliger chacun de ses élèves à suivre la visite et éviter que quelques-uns n’en fassent qu’un moment de récré supplémentaire. Mais peut-être aussi parce qu’il craignait à juste titre… qu’il n’y ait aucune question ! En discutant de ce qui se passait au collège avec un copain de mon fils, je lui demandais : « As-tu posé des questions au fermier ? – Oui, celle que j’avais écrite ! – Et que t’a-t-il répondu ? »… il ne se souvenait plus trop bien, ni de la question, ni de la réponse ! Il s’en était plus ou moins débarrassé et bien gardé d’en poser d’autres. Comme d’un exercice en classe ou d’un devoir à la maison. On pourrait supposer que la découverte d’un autre environnement, sollicite la curiosité, mette en branle les circuits neuronaux. Mais il est vrai qu’alors ce qui peut provoquer de l’intérêt n’est pas forcément pédagogiquement correct, peut paraître incongru, naïf, hors du sujet prévu, dérangeant… et il peut être prudent de ne pas trop s’aventurer dans les questions ! L’intérêt est toujours imprévu et dans ce qui l’a provoqué, et dans les moments où il est provoqué, et dans les suites qu’il induit. Il est impossible sur commande.

Mais ceci n’est pas propre aux enfants. Si vous avez assisté à une conférence, vous avez sûrement en mémoire le moment fatidique « Passons aux questions de la salle ! », toujours suivi du long silence d’une salle embarrassée, avec un conférencier quelque peu inquiet de la longueur du silence. Qui va oser se lancer ? En général un habitué à ce genre d’exercice, qui est lui aussi déjà intervenu devant un public et qui a plutôt quelque chose à dire qu’à questionner. Parfois il n’a pas grand-chose à dire, mais il dit. Ouf ! La salle va parler ! Si l’on discute avec des amis ayant assisté à la même conférence, très souvent beaucoup disent qu’ils n’ont pas compris tel ou tel passage. « Pourquoi n’as-tu pas posé la question ? – Je n’ai pas osé, j’aurais eu l’air bête ! »

Nous sommes devenus des inhibés du questionnement ! Cela peut ne paraître pas trop grave. Pourtant notre incapacité à questionner, à oser questionner, nous laisse à la merci de ceux qui savent, qui font croire qu’ils savent, qui conduisent notre société. Que de questions apparemment naïves ou incongrues devraient être posées à nos dirigeants par exemple à propos de la fameuse crise : C’est qui « les marchés » qu’il faut « écouter » ? C’est à qui que les Etats (nous) doivent des sous ? Ah :! Aux banques ! Mais les banques doivent aussi emprunter des sous, à qui elles les empruntent ? C’est qui les agences de notation ? Comment devient-on noteur ? Qui note les noteurs ? Comment peut-on supprimer des postes sans augmenter les chômeurs ? Comment quand quelques-uns travailleront plus il y aura plus de travail pour les autres ?... On peut remplir des pages de questions incongrues jamais posées. Elles pourraient faire le sujet d’un sketch d’un humoriste de talent. Parce que, évidemment, il faut poser « les bonnes questions » ! Les questions dont les réponses sont prévues et qui n’en appelleront pas d’autres et qui finiront toujours par « on n’y peut rien, c’est comme ça ! ». C’est trop compliqué pour pouvoir supporter des questions simples. D’ailleurs même ceux qui ont instauré la complication et ne cessent de l’accentuer se gardent bien d’interroger… la complication. Celle-ci ne s’interroge plus, ne peut plus s’interroger. Toute question, tout questionnement devient subversif.

On n’apprend pas à questionner. C’est une capacité que l’on perd, qu’on nous fait perdre.

Un ami qui avait été enseignant dans une classe unique où il pratiquait la pédagogie Freinet, s’est retrouvé à la suite d’un changement dans une classe d’une école urbaine. Il me racontait à quel point il avait été estomaqué lorsque la première heure du jour de la rentrée, il s’était retrouvé devant des enfants, sagement assis en silence, attendant. Attendant que le maître dise. Il lui a fallu quelques semaines pour que les enfants quittent une attitude passive et que le questionnement devienne naturel, aussi bien avec le maître qu’entre eux dans l’organisation collective.

Dans le même ordre d’idée je suis intervenu un jour à l’université de Grenoble. Plutôt que de faire un exposé dont je ne pouvais savoir l’utilité et l’intérêt pour les étudiants, je proposais à l’organisateur de ne pas faire d’exposé et de répondre simplement aux questions posées. « Tu n’en auras pas, je les connais bien ! Ils vont venir prendre des notes pour leur examen, c’est tout !». Après la courte présentation d’usage, j’indiquais aux étudiants que j’attendais leurs questions. Il s’en suivit un silence stupéfait, de plus en plus pesant, puis émaillé de ci de là par des sourires gênés, des échanges de regards entre eux, des raclements de gorge. Cela dura cinq bonnes minutes, une éternité pour l’organisateur qui m’a avoué qu’il n’en menait pas large ! Et puis, enfin un étudiant se lança, plus pour faire cesser cette gêne qui devenait insupportable que parce qu’il avait envie de poser une question. Il se dévoua et il le dit ! Et peu à peu l’amphi se dégela, des questions en amenaient d’autres, les réponses ne m’appartenaient plus à moi seul, je pouvais même à mon tour questionner. Ce n’est plus l’heure qui a fait quitter les lieux avec des feuilles de notes bien remplies mais la nécessité de laisser la place à d’autres. Avec les étudiants nous avons beaucoup discuté ensuite dans les couloirs de la situation difficile dans laquelle je les avais mis et pourquoi ils avaient été si mal à l’aise.

 Une des questions de l’école, c’est comment ne pas inhiber la capacité de questionnement des enfants, permettre son dérangement, sa subversion, son imprévu et ses conséquences, la réfutation ou le prolongement des réponses en d'autres questions. C’est la base du savoir, de tous les savoirs. C’est aussi la base des transformations sociales et sociétales quand elles ne conviennent plus à tous.