Nous sommes dans la société des programmes.

En période électorale nous n’entendons parler que de cela. « Quel est votre programme Madame ou Monsieur le candidat ? ». On demande rarement aux candidats politiques et ils ne nous disent jamais vers quelles perspectives sociétales ils voudraient nous conduire, à part promettre d’arranger un peu l’existant. Le programme n’est alors généralement qu’une liste de mesures circonstancielles dont on suppose les effets et dont chacun sait qu’elles ne seront pas forcément mises en œuvre ou au contraire qu’elles le seront quels qu’en soient les effets. On pourrait admettre qu’une finalité ne pouvant être atteinte du jour au lendemain, il soit nécessaire de faire des hypothèses quant aux étapes nécessaires pour s’en approcher. De les programmer. Mais alors le programme n’est qu’une proposition, un plan de route, un outil souple et évolutif qui pourra guider… si on n’oublie pas ce à quoi l’on veut arriver, sa finalité.

Les ingénieurs programment des systèmes, des machines, des logiciels… Si la suite des opérations à effectuer est mal… programmée, la finalité du système (ce qu’il doit produire) n’est pas atteinte. Mais au moins ces ingénieurs savent, avant de programmer, quelle est la finalité de ce qu’ils doivent construire. Et les différentes pièces du système devant rentrer dans le programme n’ont rien à dire et ne sont pas concernées par cette finalité. Dans le domaine du vivant, la vie n’est pas programmable.

Nous ne vivons d’ailleurs que par ce qui est programmé : les heures du lever, du départ au boulot, ce qu’il faudra y faire, les devoirs du petit, le programme de la télé, les vacances (quand on a les moyens d’y programmer quelque chose)… le plan social annoncé, la retraite (dont la programmation devient de plus en plus incertaine)…

Les programmes ne sont alors que des cadres auxquels il faut se plier.

 Le programme ! Le programme ! Le programme ! aurait pu déclamer un général célèbre.

Et c’est aussi ce que déclame, réclame, critique le monde enseignant. « Programmes trop chargés ! Ah ! Mais non !, il ne fallait pas enlever ceci ou cela du programme ! »… et on enlève, on remet, on rajoute, on transforme… au gré des échecs successifs. Mais sans programme, point de salut ! D’ailleurs, que ferait-on sans programme ? Dans quelle marmite plonger pour en retirer ce qui doit être distribué ou greffé ?

Les programmes, liés à l’évaluation, sont ce qui constitue la base du système éducatif actuel, transmetteur de savoirs dument répertoriés, découpés, chronologiquement ordonnés, dans chaque matière. Faire le programme dans chaque maillon concerné ! Il est vrai que si le programme n’y est pas fait, cela perturbe le maillon suivant… qui ne peut réaliser son propre programme ! Pourquoi fait-on redoubler ? Parce que l’enfant ou l’adolescent qui n’aura pas ingurgité son morceau de programme va perturber le timing du programme suivant. C’est toute la machine programmatrice qui va être troublée.

Le programme scolaire n’est en réalité qu’un catalogue de performances à réaliser et à contrôler au cours d’épreuves appelées évaluations ou examens. Sa finalité, c’est la réussite par chaque tranche d’âge d’épreuves chronologiquement déterminées jusqu’à la finale, le bac (80% de réussite au bac !). Ceci dès la maternelle aujourd’hui. Les chiffres produits sont ce qui fait juger si la finalité a été atteinte.

Les enseignants n’ont pas à se pencher sur l’évolution d’enfants mais à se débattre avec des programmes. S’ils privilégient l’évolution de chacun et ses conditions (ce qu’heureusement beaucoup font quand même), ils se le voient reprocher soit par la hiérarchie, soit souvent par les parents : « Il ne fait pas le programme ! Il ne suit pas le programme ! ». Le programme fait est devenu la seule référence sécuritaire. Il est d’ailleurs soigneusement et officiellement communiqué aux parents ; c’est le juge de paix « C’est dans le programme ! Ce n’est pas dans le programme ! » Il a beau mettre en difficulté et les enfants, et les enseignants, on a beau savoir aujourd’hui que les apprentissages ou la construction des langages se moquent de toute programmation, c’est le programme qui régit tout ce qui va se faire, ne pas se faire ou pouvoir se faire à l’école.

Tout le monde sait qu’il est impossible de programmer les étapes et leurs termes de l’apprentissage de la marche ou de la parole. Pourquoi cela serait-il possible pour tous les autres apprentissages ?

 Alors pourquoi ne pas se débarrasser des programmes ?

C’est peut-être d’abord la finalité de l’école et du système éducatif qu’il faudrait redéfinir. Qu’est-ce qui fait que nos sociétés ont besoin d’une école ? Est-ce qu’il s’agit de formater un certain type de citoyens ? Est-ce qu’il s’agit d’alimenter la machine économique suivant ses besoins ? Est-ce qu’il s’agit de sélectionner ? Ou est-ce qu’il ne s’agirait pas d’offrir aux enfants et adolescents un espace où tous pourraient construire tous les outils (langages) dont ils auront besoin pour vivre, être et agir dans la société, au plus loin pour chacun et au plus loin pour chaque outil ? Au plus loin, sans qu’il y ait un rythme et un terme à ce plus loin. Si on interroge des enseignants, c’est pour la plupart ce qui les pousse à enseigner et ce qu’ils tentent de faire… à l’intérieur d’un programme qui n’est pas fait pour respecter cette finalité. Il va bien falloir que la Nation, et non pas l’État, détermine un jour la finalité qu’elle attribue à son école. Une finalité est toujours simple. Mais c’est à partir d’elle que l’État, outil de la Nation, peut concevoir les moyens qui permettent de l’atteindre. Manifestement le programme n’en est pas un !

Qu’est-ce qui fait fuir les enseignants des classes uniques ? Ce n’est pas le multi-âge, c’est le multiprogramme! Ce qui fait d’ailleurs aussi fuir a priori les parents « IL ne pourra pas faire faire tous LES programmes ! ». Et pourtant c’est là que par la force des choses on fait quelques entorses aux programmes de chaque tranche d’âge… et que l’on s’aperçoit que ce n’est pas dramatique. Et même qu’en bout de course tous les enfants suivent comme les autres au collège. Une entorse en entraînant une autre et surtout modifiant et libérant alors l’acte éducatif, on peut même arriver à s’asseoir sur les programmes ! Ce qui est arrivé pour mon propre compte. Quelques classes uniques ont pu démontrer involontairement que ce n’était pas un programme qui conduisait aux apprentissages mais le contexte dans lequel se trouvaient les enfants et les enseignants et ce que ce contexte provoquait.  Sans avoir suivi un programme, leurs enfants suivaient au moins aussi bien que les autres au collège. Mais on comprend que l’on est alors dans une approche radicalement différente de l’acte éducatif. S’il y a révolution à faire, c’est celle-ci.

Parce que l’on peut alors revenir à la finalité pour laquelle la majorité d’entre nous enseigne : permettre à chaque enfant de développer toutes ses potentialités dans tous les langages. Ce n’est plus alors un problème de programme, c’est le problème des conditions dans lesquelles peuvent s’enclencher et se développer des processus d’apprentissages en même temps que des raisons qui incitent des enfants à s’y engager… et comment alors l’enseignant peut les y aider. Le programme n’est plus ni le maître, ni le régulateur, ni l’évaluateur. Tout au plus un référentiel bien fait pourrait éventuellement donner quelques repères aux enseignants débutants un peu perdus dans ce qui peut être signifiant dans l’évolution d’un langage. Mais, entre nous, au moins jusqu’à la fin du collège les capacités que l’enfant a à développer ne sont pas bien difficile à cerner et à constater : la première c’est l’appropriation du langage écrit. Louis LEGRAND dans un rapport passé à la trappe l’avait même considéré comme la seule condition pour le passage au collège. L’appropriation voulant dire que l’enfant puisse utiliser réellement l’écrit pour son compte dans la situation de scripteur et de lecteur. La seconde, c’est la capacité de créer des situations et de manipuler des représentations mathématiques dans des relations. Il est assez effrayant de constater qu’une bonne partie des enfants qui ont fait le programme peuvent exécuter mécaniquement des opérations mathématiques sans même avoir une réelle représentation de la numération. Le programme ne peut programmer cela ! Avec son évaluation, il n’est finalement qu’un leurre.

On parle beaucoup, surtout en cette période électorale, de libérer l’innovation pédagogique. Il ne faut pas être innocent, c’est aussi pour faire peser un peu plus la responsabilité des échecs sur le dos des enseignants. Mais cela n’est possible que si la finalité d’une Education nationale est redéfinie clairement. Que si cette finalité n’est pas confondue avec des objectifs idéologiques ou de satisfaction des besoins d’une économie. Alors on pourra libérer l’école des carcans dans laquelle elle s’enferme et enferme enfants et enseignants. Tous les problèmes que des programmes, politiques cette fois, prétendent résoudre ne seront plus les mêmes : programmes, évaluation, examens, collège unique ou pas unique, filières dites de professionnalisation (ou de voie de garage)…

Mais la question de la finalité de l’Education nationale est-elle posée aux politiques, aux candidats qui promettent de tout résoudre… dans leurs programmes ? Des programmes sans finalité ! Voilà le seul débat que l’on s’est bien gardé de poser ou de réclamer.

Bernard COLLOT

Ouvrages récemment publiés : http://pagesperso-orange.fr/b.collot/b.collot/livres.html