Grosso modo, le premier principe énonce la conservation de l’énergie. Elle se transforme mais ne se perd pas : l’énergie du charbon se transforme en chaleur qui chauffe l’eau de la locomotive à vapeur, l’énergie de la vapeur fait tourner les bielles et rouler la locomotive, l’énergie de la locomotive qui roule fait chauffer les rails,… il ne reste plus qu’à récupérer la chaleur des rails pour faire chauffer l’eau de la locomotive… et il n’y a plus de problèmes d’énergies renouvelables !

Oui mais ! Evidemment tu ne la récupères pas cette énergie des rails. Pire, les rails refroidissent et de toute façon c’est fichu !

Le mais, c’est qu’il y a le second principe dit de Carnot. Il dit que dans un système fermé et isolé, qui n’a aucun échange avec son environnement, l’énergie se gaspille (dans les rails puis dans la nature) ! C’est l’entropie ! Ce phénomène étant irréversible et s’accélérant dans le temps. Tu auras beau avoir une bagnole avec peinture antirouille et pneus increvables, elle finira en tas de rouille dans une décharge.

Certains définissent aussi l’entropie comme une accentuation du désordre à l’intérieur d’un système, les liaisons entre ses divers éléments devenant de moins en moins efficientes.

S’il y a l’entropie il y a aussi la néguentropie. Disons que pour contrecarrer l’entropie le système accentue son ordre, renforce ses protections. Mais, comme l’entropie son inverse, la néguentropie est aussi irréversible. Plus le système va dépenser de l’énergie (donc de la gaspiller) pour maintenir son état, plus il va falloir qu’il accentue l’ordre jusqu’au moment où l’ordre sera tel qu’il ne se passera plus rien en son intérieur. S’il laisse galoper l’entropie, il est mort, s’il court vers l’ordre absolu, il est mort aussi ! Les orientaux, bien avant Carnot, avaient une conception un peu différentes, cela s’appelait le yin et le yang : plus l’écart entre le yin et le yang était grand, plus les risques d’implosion ou d’explosion des systèmes vivant était grand. Mais si le yin équilibrait parfaitement le yang, ce n’était pas mieux. C’est un déséquilibre raisonnable et alternatif entre le yin et le yang qui permettait la vie. Tu manges un morceau de fromage (yin) avec un verre de beaujolais (yang) tout va bien. Tu manges ton fromage avec une bouteille de rouge, ou un kilo de camembert avec un petit ballon de beaujolpif, bonjour les dégâts !

C’est alors que le problème a été résolu avec les structures dissipatives d’Ilia Prigogine. Les systèmes fermés ont une structure immuable qui doit les maintenir en état et les protéger des troubles de l’environnement, ce qu’Atlan appelle le bruit. Les systèmes ouverts que sont les systèmes vivants ont eux une structure dissipative qui leur permet de s’adapter au bruit en provenance de leur environnement, donc de modifier et de faire évoluer leur organisation interne, et mieux, de s’en alimenter. Il y a échange ou captation d’énergie ! Jusqu’à ce que le système vivant devienne moins performant dans son adaptabilité (il perd de son énergie interne), et meurt ! Mais il ne fait que passer à son tour dans l’environnement… et va nourrir les pissenlits par leurs racines !

Que les scientifiques me pardonnent cette interprétation quelque peu grossière et personnelle !

Notre école et notre système éducatif sont bien des systèmes fermés, soumis à l’entropie et à la néguentropie. Et les deux sont de plus en plus galopants. Depuis leur création, leur structure n’a pas bougée (la fameuse chaîne industrielle scolaire). Et l’on ne cesse de renforcer l’ordre initial. Les dix dernières années d’instructions des différents ministres de l’EN sont une belle démonstration de la néguentropie. Et plus on renforce l’ordre, et moins le système fonctionne et plus il faut encore renforcer l’ordre et plus il faut y mettre une énergie… que l’on n’a plus puisqu’elle a été gaspillée pour cela. Dernier exemple : la fraude au bac ! Evidemment si on supprimait le bac c’est comme si on supprimait le carburateur ou les injecteurs d’une bagnole, il faudrait alors revoir toute la conception du moteur, de son alimentation et même de la bagnole… et peut-être d’une vie sans bagnoles. Que ferait un système éducatif si ce n’était pas pour aboutir à un bac (le système doit dès la maternelle produire des bacheliers) ? Après avoir mis un surveillant pour surveiller les épreuves, il faut dépenser de plus en plus d’énergie pour empêcher les fuites, contrôler les WC, fouiller les candidats, brouiller les ondes, prendre les empreintes digitales…

Que sont en train de faire nos nouveaux dirigeants de gauche ? Surtout ne pas toucher à la structure. S’occuper des rythmes des enfants ? Non, pas du tout, s’occuper des rythmes scolaires ! Comme les mécanos qui ont affaire à des systèmes fermés (mécaniques), tenter de bricoler le carburateur, de changer une bougie… et cela le prolongera… un peu et peut-être. Bricoler à nouveau les programmes, bricoler des évaluations ou les déplacer, injecter des spécialistes de la violence ou former des pilotes pouvant éliminer les désordres…

Si on prend l’économie, quel bel exemple de l’entropie et de la néguentropie nous fait assister la crise financière. Il n’y a pas eu encore de catastrophe climatique, agricole, qui expliquerait une crise naturelle à laquelle les systèmes devraient s’adapter s’ils étaient vivants. On sait d’ailleurs qu’en l’état, les systèmes ne s’y adapteront pas. Non, c’est simplement le second principe de la thermodynamique ! Plus nos financiers, nos politiques en font pour maintenir et conserver ce qui fait leur affaire, plus il leur faut en faire et moins cela marche. Aux milliards à injecter il faut encore plus de milliards (où sont-ils ?), aux rigueurs à imposer (uniquement pour que le système financier perdure), il faut ajouter des rigueurs, à la coercition il faut rajouter de la coercition… Tout cela c’est la néguentropie irréversible. Parallèlement l’entropie galope : ceux à qui on demande plus de travail en vivent de moins en moins et le nombre de ceux qui n’en ont pas augmente, les bulles immobilières mettent les gens à la rue, même là où tout était paisible (Canada par exemple) les rues commencent à se remplir de manifestants…

 Alors ? Alors il va être temps que l’on sorte de ce que Castoriadis appelait l’hétéronomie, c'est-à-dire de l’incapacité que l’on a à concevoir que les systèmes dans lesquels nous vivons ne sont que les systèmes que l’on a inventés, ils n’ont rien de naturels. Ce ne sont que des mondes imaginaires (plutôt imaginés) comme le dit Castoriadis. Puisqu’on a pu les imaginer, on peut imaginer autre chose. Vers une école et une société du 3ème type ! (1). Mais il est impossible de le demander aux politiques qui sont eux parfaitement et irréversiblement hétéronomes. On sent les frémissements d’une imagination en train de se remettre en route ailleurs que dans les sphères qui se sont octroyées le pouvoir de penser alors qu’elles n’ont rien à penser. Dans le domaine de l’éducation ce sont les groupuscules divers et variés « pour une autre école », « changer l’école », « pour une école vivante », etc. Mais il va falloir d’une part que cette mouvance prenne un peu plus corps, que ces différentes parties se relient, d’autre part et surtout que la pensée ose devenir plus radicale. Il ne s’agit plus de bricoler ou de tenter d’améliorer des systèmes fermés. Il s’agit de créer des systèmes ouverts qui n’auront plus les verrouillages actuels de leurs mécanismes de feedback. Nous n’en sommes pas encore là : essayez de dire à ceux qui voudraient une autre école qu’il n’y aura plus de bac, plus d’évaluation, plus de programmes, plus d’emplois du temps ! Ou à des économistes qu’il n’y aura plus de banques, plus de dettes… ! Ou à des syndicalistes que le problème n’est pas celui des retraites mais celui du travail, de l’utilité du travail, des fins du travail, du plaisir au travail ou que sa valeur ne dépend que de son utilité sociale qui rend supérieure la valeur du travail d’un éboueur à celle d’un animateur de télé ! C'est encore inimaginable ! L’hétéronomie est un carcan pesant et les systèmes fermés ne disparaissent qu’une fois complètement mangés par la rouille. A moins qu’on ne les réduise en tas de ferraille à coups de masses !

 

(1)   J’ai emprunté cette expression à Spielberg dans son film « rencontre du 3ème type »