Monsieur le Ministre de l'Education, laissez souffler le système !

Je sais bien que la lettre d’un quidam à un ministre n’arrive jamais à destination. Je lance quand même celle-ci comme une bouteille à la mer d’internet ! Sait-on jamais !

Monsieur le Ministre,

Je suis attentivement vos louables efforts pour « refonder l’école ». Je vous en donne acte, même si je regrette qu’en fait il s’agit plutôt de tenter de « réparer l’école », cette grosse machine conçue comme une chaîne industrielle devant fabriquer des automobiles. 

Je veux bien croire que vous ayez peut-être une idée plus profonde, plus généreuse, de ce que devrait être l’école et surtout sa finalité, ce qui me semblerait naturel pour un philosophe. Dans ce cas, le problème c’est que vous ne l’exprimez pas clairement, les discours habituels avec de belles paroles ne constituant pas une pensée. Les actes sont plus compréhensibles quand on sait sur quelle pensée ils se fondent, vers quelle finalité ils veulent conduire.

Je suppose et j’espère que vous êtes entouré d’une équipe qui s’informe et vous informe sur ce que sont les processus d’apprentissages et surtout leurs conditions. Je conçois qu’un ministre ne soit pas un expert de ce qu’il a à piloter et gérer. Les agriculteurs ne demanderaient pas à leur ministre de savoir comment poussent les choux et celui-ci peut même promouvoir (un tout petit peu !) l’agriculture biologique sans jamais avoir gratté un jour la terre de son jardin. Mais vous remarquerez que vos collègues ministres de l’agriculture ont eu, eux aussi, bien du mal à admettre d’abord la valeur d’une autre conception, ensuite à envisager les conséquences que cela aurait sur l’autre machine qu’est le système agricole et sa politique.

J’admets enfin qu’il faille politiquement avancer en marchant sur des œufs. Les péripéties actuelles le montrent à l’évidence ! A l’évidence aussi les réparations que vous proposez n’arrivent pas à se caser dans la mécanique scolaire devenue… irréparable. Ce n’est plus réparer qui est possible. Il faut maintenant concevoir enfin autre chose. Une autre école disent beaucoup. C’est une autre affaire qui concerne toute la Nation qui doit ouvrir les yeux et cela demande quelque temps et qu’on l’y aide.

Mais dans l’immédiat ?
Dans l’immédiat vous pourriez déjà utiliser simplement vos pouvoirs :

- Imposez à toute votre administration de cesser de mettre sous pression et en difficulté tous les enseignants qui sortent des sentiers battus et ne sont pas conformes aux opinions de leur hiérarchie. Cela perdure depuis un siècle (voir l’affaire Freinet de St-Paul de Vence en 1933 !). Demandez à cette hiérarchie d’être au contraire curieuse, intéressée puisqu’elle a, elle, tout à apprendre et n’a pas l’expérience du praticien qui donne des compétences et finalement une vraie autorité. Ecoutez avec attention celles et ceux qui font autrement, faites-les écouter avec humilité par vos inspecteurs, faites chercher à comprendre au lieu de noter.

- Arrêtez immédiatement l’éradication des dernières classes uniques dont les services du ministère lui-même ont démontré leur efficience (Direction de l’évaluation et de la prospective, F.Oeuvrard, Alain Mingat, l’IGEN Ferrier…). C’est justement parce que cette efficience a semblé inexplicable dans la conception tayloriste de l’école, que l’Education Nationale devrait protéger un tel laboratoire qui ne coûte rien… et l’étudier.

- Informez-vous, lancez vos équipes s’informer sur tout ce qui se passe, se fait, dans la vaste mouvance des mouvements pédagogiques, s’est conçu et fait dans le passé dans la longue histoire des praticiens des pédagogies modernes. Cherchez, faites chercher le « pourquoi comment ? ». N’importe quel chef d’entreprise ferait cela ! Et utilisez les moyens de votre ministère pour en informer la population, c'est-à-dire la Nation. C’est l’ignorance qui vous bloque, qui bloque l’opinion publique, qui bloque toute refondation. Consacrez une partie de votre temps et de votre énergie, du temps et des moyens du ministère, à vous informer et à informer.

- Au moins provisoirement, cessez de vous obnubiler sur les programmes. Vous devez savoir, tout le monde doit le savoir et le constater, la construction des personnes (apprentissages) ne se plie pas à une programmation comme la construction d’une automobile. Conservez pour l’instant ceux que vous avez mais attribuez-leur seulement la fonction de repères. Faites cesser la course à la réalisation DU programme, stupide et contreproductive.

- Au moins provisoirement demandez à toute votre administration et à la hiérarchie de l’Education nationale de ne plus s’obnubiler sur des évaluations qui de toute façon n’arrivent pas à avoir du sens pas plus qu’elles n’aident ceux qui sont sur le terrain de la pratique ou ceux qui les subissent. Elles ne sont qu’une énergie dépensée et perdue, une pression qui n’arrange rien. Ne vous inquiétez pas, les enseignants évaluent ; laissez-les pour l’instant le faire à leur façon. L’important est qu’ils mettent des dispositifs en place pour que la relation école/parents s’effectue sur du concret plus que sur des chiffres. Vous aurez ainsi la matière à réflexion pour résoudre un problème qui n’a jamais pu trouver de solution efficiente et acceptable.

- Facilitez la discussion avec les parents et les élus, dans les instances officielles existantes, en précisant à tout le personnel de l’Education nationale qu’il n’est nullement interdit d’y parler pédagogie. Celle-ci n’est pas et ne sera jamais une science exacte, la preuve : comment croire ce que prétend tel enseignant de telle pédagogie quand le voisin soutient tout aussi mordicus le contraire. La pédagogie, c'est-à-dire ce qui va être fait faire et fait vivre aux enfants, ne doit pas être l’affaire du seul Etat et de ses fonctionnaires. C’est en la soumettant à la discussion avec ceux directement intéressés que l’on progressera. Là encore vous avez des expériences qui montrent que c’est vrai et possible.

- Lorsque des enseignants ont des pratiques différentes, dans le même établissement ou dans la proximité, permettez que cela soit possible dans l’organisation de ces établissements, que cela soit affirmé et proposé au choix des parents. Imposez alors aux enseignants d’avoir à expliciter les fondements de leur pédagogie, la façon dont elle sera mise en œuvre. Pas besoin de nouveaux textes : il s’agit simplement d’un vrai projet d’école. Des établissements pourront ainsi proposer deux projets.

C’est simple, cela ne coûte rien, c’est sans risque, cela ne demande pas de loi. Faites souffler un peu le système, laissez un peu le système et ses acteurs se mettre à penser.

Après, vous pourrez peut-être, et cette fois avec tous les acteurs du système éducatif, repenser ce que devrait être l’école… et le réaliser. Et vous verrez que tous les problèmes sur lesquels vous et vos prédécesseurs vous cassez les dents ne seront plus les mêmes.

Très respectueusement je vous dis, Monsieur le Ministre, comme je l’ai dit aux parents d’élèves dans un récent ouvrage : Eveillez-vous !
Bernard COLLOT, ex-instituteur public