Réponse à la deuxième question :- Comment pouviez-vous faire cela dans vos propres horaires ? Question d'actualité au regard des réactions du monde enseignant aux petites réformes proposées ! – VHF

J’ai débuté en 1960. Puis deux ans et demi d’interruption pour cause de service militaire et de guerre d’Algérie. A quarante ans d’écart, je suis de la même génération d’instits que les Freinet ayant aussi subi, jeune, des événements qui font dire « plus jamais ça ! ». Aujourd’hui, on imagine mal à quel point nos générations ont été marquées profondément par cela.

Je suis devenu instit parce que nous, les enfants du peuple, n’avions que deux grands choix : apprentissage et travail à l’usine ou à la terre à 14 ans, ou école normale d’instituteurs qui permettait de ne plus être à la charge des parents. Nous n’avions même pas forcément la vocation !

Lorsque nous prenions notre premier poste, nous prenions sans nous poser de questions tout ce qui allait avec.

Parce qu’il n’y avait pas que « faire l’école ». En milieu rural, la plupart d’entre nous avions à gérer et à nous occuper de la cantine. La plupart d’entre nous nous occupions de l’équipe de foot ou de basket ou nous la créions parce que cela nous paraissait de notre rôle. Il y avait le « sou des écoles » ou « l’amicale laïque » à faire vivre et à animer avec le théâtre, les séances de cinéma, la bibliothèque communale, les fêtes, les concours de belote... Il y avait la fédération des œuvres laïques dont nous faisions presque tous partie. Beaucoup d’entre nous dirigions des colonies de vacances (une vingtaine de directions pour ma part) avec tout le temps que cela nécessitait avant et après… et ce n’était pas pour le salaire vu qu’à l’époque nous étions simplement indemnisés de façon dérisoire pour un mois ou plus de travail non stop vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Etc.

Alors, le jeudi c’était les courses pour la cantine, l’entrainement de l’équipe de basket qu’il allait falloir transporter et coacher le dimanche suivant (ou arbitrer d’autres équipes), l’USEP (j’ai été le premier à faire réaliser dans le Beaujolais les rencontres USEP pendant le samedi, jour qui n’était pas encore vaqué !), les bricolages à effectuer dans la classe, le limographe à fabriquer, parfois la réparation du poêle ou d’une porte, etc., etc.

Après la classe, en dehors du travail de préparation ordinaire, il y avait à aller voir des parents, faire les comptes de la cantine, de l’association sportive, du sou des écoles ou de l’amicale, il y avait des fournitures à aller acheter à la ville la plus proche ou ce qui pouvait être récupéré gratuitement, la visite à un collègue pour lui demander un conseil, aller emprunter ou rapporter un projecteur ciné,... le matin se lever de bonne heure pour allumer le poêle, parfois balayer la classe… et les réunions ! Il n’y avait pas une semaine où ne nous retrouvions pas une partie des instits du canton, les parents ou les habitants du village, pour une raison ou une autre : préparation des fêtes, concours, organisation des championnats UFOLEP, transformation des cantines en restaurants d’enfants, actions laïques, , etc. etc.

Il y avait, pour une moins grande partie d’instituteurs, tout ce qui concernait la transformation de la pédagogie, en particulier la pédagogie Freinet. Réunions, stages pendant les vacances, congrès, création d’outils, échanges… Tous les mois, l’un d’entre nous faisait revenir ses élèves un jeudi matin et nous nous retrouvions dans sa classe à observer d’abord puis à discuter l’après-midi et parfois tard dans la soirée.

Ah ! J’oubliais : beaucoup d’entre nous étaient aussi secrétaires de mairie (là par contre c’était un apport financier intéressant !) ou conseillers municipaux.

Mais tout cela nous paraissait normal, ordinaire, faire partie du métier. Ce n’était pas « obligatoire », mais nous ne nous posions pas la question de cette obligation. D’ailleurs l’administration n’en tenait pas compte pour nous noter, faisait semblant de l’ignorer. Il n'y avait pas de cahiers des charges, pas plus qu'aujourd'hui.

Je n’ai jamais entendu un de mes collègues d’autrefois se plaindre et gémir. Nous nous trouvions même privilégiés, et nous l’étions. Si nous voulions « moins en faire », ce qui était légitime, nous cherchions une école, en général en ville, où il n’y avait pas tout cela, mais c’était une autre vie, presque un autre métier. Instits de ville et instits des champs ! Nous étions des "pédagos" peu importe si nous étions modernes ou traditionnels, nous nous reconnaissions tous en cela.

Alors le décompte des heures de travail quotidiennes ou hebdomadaires par rapport à un salaire, personne ne le faisait. On assumait ce que nous devions ou pensions devoir assumer.

Vous comprenez, cher VHF, que j’ai été en quelque sorte formaté par cela et que, par la suite, dans ce qui était devenu l’école du 3ème type, je ne me suis jamais posé la question du temps que je passais pour l’école et pour mon métier. Ce n’était pas du dévouement, c'était quasiment par habitude, déformation professionnelle, je n’y étais pour rien !

Ce qui est étonnant, c’est qu’alors, nous instituteurs, nous étions classés dans la fonction publique dans le cadre des agents d’exécution (dans des horaires de travail !), contrairement aux professeurs de collège ou de lycée qui, eux, étaient classés dans le cadre au-dessus, là où l’exécution dans des horaires est remplacée par une mission à remplir… et une meilleur rémunération.

La loi d’orientation de 1989 a transformé les instituteurs en professeurs, les mettant au même niveau que les profs. Ils n’y ont pas gagné grand-chose comme salaire puisqu’ils ont perdu du même coup le logement de fonction ou l’indemnité communale le remplaçant.

Mais c’est peut-être et paradoxalement à partir de ce moment que les instituteurs devenus professeurs des écoles ont trouvé anormal… l’anormal que les anciens considéraient comme normal ! Cela me semble parfaitement légitime dans la mesure où, simultanément, on n’a pas reconsidéré ce que devait faire une profession à qui on confie une mission à remplir (et pour laquelle elle aurait été formée), avec la rémunération qui permet de l’accepter. Paradoxalement aussi, alors que l’État les rehaussait d’un cran (sans la rémunération !), ils n’avaient plus la même considération que la profession avait eue jusqu’alors, y compris de l’État lui-même.

Oui, ils ont raison de considérer que le temps rémunéré qu’ils ont à consacrer à leur métier doit être raisonnablement limité. Oui ils ont raison de penser que s’ils ont une mission à remplir ils ne sont pas pour autant des missionnaires. Oui ils ont raison de ne pas faire comme moi et beaucoup de mes collègues et amis à confondre le temps de vie professionnelle et le temps de vie personnelle. Oui, ils ne sont plus des privilégiés… même avec des vacances compensatrices.

Mais je peux leur dire aussi que pour que leur profession redevienne clairement définie et normalement assumée, il faudra que les finalités de l’école, son fonctionnement, ses pratiques, ses conditions soient fondamentalement changés. C’est ce à quoi ils faut qu’ils réfléchissent, participent, réclament, acceptent. Pas changer d'un métier encore nécessaire, changer la façon de faire ce métier.

Et je peux leur dire aussi, qu’une fois une autre école établie, je n’y passais pas plus de temps qu’eux, peut-être même moins, mais différemment. Une autre école est plus facile, elle n’est plus stressante pour les enfants… et pour les enseignants ! Et elle est plus réjouissante et épanouissante pour tous !