Dans la suite du billet précédent, après Kant je fais appel à Roger Gentis, un antipsychiatre des années 60-70 qui avec les Jean Oury, Felix Guattari et bien d’autres ont voulu donner un autre regard sur l’homme.

 « Pour que les gens parlent, faut aussi qu’ils osent parler. Ça aussi ça a l’air de rien et pourtant c’est quelque chose le nombre de gens qu’osent pas l’ouvrir, y a même pas besoin de les empêcher, ils se la coupent très bien tout seuls et ils trouvent toutes sortes de bonnes raisons pour pas se faire entendre, que de toute façon on les écoutera pas, et que ça servira à rien, et le jour où ils sont un peu sincères ils finissent par avouer qu’ils ont peur qu’on se foute d’eux, qu’ils ont peur de dire des conneries.

Comme si tout le monde en disait pas, des conneries, comme si dans tout ce qu’on débite y avait pas quatre-vingt-dix pour cent de conneries en moyenne, j’évalue ça en gros et vous m’en voudrez pas si je tombe un peu en-dessous de la vérité. Et puis qui c’est qu’en juge, que vous dites des conneries, qui c’est qu’en décide que c’est des conneries ?

C’est toujours la même histoire : au lieu de constater tout bêtement que les valeurs, c’est ni plus ni moins des mirontons comme vous et moi qui les font, aussi plats, aussi cons, aussi limités que vous et moi et sûrement pas infaillibles, les gens ils ont toujours derrière la tête, ce qui fait qu’ils peuvent même jamais le voir en face, ce modèle idiot de comment le monde est fait qu’y a quelque part dans les hauteurs une espèce de dépôt des poids et mesures ousqu’on trouve les étalons de tout ce qu’il faut dire et de ce qu’il faut pas dire, de ce qu’il faut penser et de ce qu’il faut pas penser, et toutes les fois qu’ils voudraient en sortir une ils se demandent ce que l’étalon va en dire, si elle sera à la bonne longueur ou si elle va pas avoir l’air trop minable, alors neuf fois sur dix après avoir bien réfléchi ils préfèrent la rentrer en douce, ils ont trop peur d’avoir l’air con.

Moi si je refaisais les Droits de l’homme, qui commencent à en avoir bien besoin, celui que je mettrais avant tous les autres, parce que c’est le plus fondamental et c’est peut-être le seul qui pourrait vraiment changer la vie, c’est le droit à la connerie. Le jour où chacun en sera pénétré, le jour où chacun sera décidé à l’exercer, vous pouvez pas imaginer ce que le monde sera plus heureux, et plus détendu, et plus aimable aussi. En attendant, faut continuer à avoir l’air intelligent, ce qu’on s’emmerde ! » Roger Gentis, Guérir la vie, 1971.

 Quelle différence y a-t-il entre ce qui se dit au comptoir du bistrot et ce que disent, prenons par exemple, un Alain FINKIELCRAUT et un Michel ONFRAY ? Aucune sur le fond ! Sauf que les deux « philosophes » ( ?) vont utiliser des mots savants, nous sortir des références qui montrent qu’ils sont, eux, cultivés et nous en jettent plein la vue. Sauf qu’ils ont des titres qui leur donnent le droit d’avoir un micro et le droit d’être écoutés. S’ils sont dans une salle, qu’ils sont payés pour faire une conférence, qui va oser leur dire qu’ils disent des « conneries ? » Impossible ! Vous ne faites pas le poids dans ce qui n’est qu’une joute dont ils sont des champions. Et vous, vous pensez dire des « conneries »… ou ne savez pas comment les dire.

Pour avoir le droit de dire des « conneries » et d’être écouté, il faut pouvoir se parer d’un titre qui vous permet de monter sur une estrade. Lorsque je suis rentré dans la bagarre pour arrêter l’éradication des classes uniques, j’essayais d’intervenir partout ou je pensais que je pouvais introduire une autre idée de ce qu’elles étaient. A l’époque, je me suis ainsi introduit dans divers colloques. Mais lorsque je proposais une intervention, on me demandait à chaque fois d’indiquer qui j’étais, à quel titre. Si je disais « instituteur », je n’avais même pas une réponse. Alors j’écrivais « directeur de recherches des CREPSC (1) ». Ce n’était ni juste ni faux, la bande d’enseignants qui constituait les CREPSC existait bien, mais il n’y avait chez nous aucun directeur, même si chacun était directeur de sa propre recherche ! Alors, miracle, j’étais invité à parler ! Ce qui m’a valu quelques anecdotes amusantes : dans un colloque à l’université de Tours sur les rythmes scolaires, les organisateurs avaient compris CREPS(2). C’était du sérieux, donc ils m’avaient placé en tête de table ronde. Mais lorsqu’ils apprirent que les CREPSC n’étaient pas le CREPS, je fus repoussé en queue de table, en général c’est là où l’animateur de la table vous interrompt au bout de 5 minutes parce que les autres ont tous débordé le temps imparti. Et j’ai vu le délégué des CEMEA venir s’excuser, désolé, parce que lui comme les autres institutionnels habituels n’avaient rien à dire et ne faisaient que répéter les mêmes choses promotionnelles à longueur de colloques ! Avec du recul, j’ai d’ailleurs perdu mon temps dans ces messes qui n’ont toutes rien changé !

Il n’empêche que si vous êtes sur une estrade avec un micro et une étiquette, qui que vous soyez on vous écoute… même en s’ennuyant. La valeur attribuée à la « connerie » est surtout celle de la notoriété et du verbe de celui qui la profère.

Pourtant, de plus en plus nombreux sont ceux qui sortent de leur bocal pour reprendre l’expression du billet précédent et qui osent dire « leurs conneries »… qui cessent d’ailleurs d’être des « conneries » parce qu’elles sont ancrées dans ce qu’ils vivent et font. Et FONT ! Mais on s’écoute alors entre soi (ce qui est quand même et déjà un immense progrès). La « connerie » qui n’est plus une connerie ne sort pas des cercles de semblables dans la modestie et les aspirations.

Lorsque dans ces cercles on est convaincu de la valeur de ce que l’on fait et de ce que l’on en dit on cherche alors l’expert en « conneries » qui parlera pour nous. Je suis sans cesse éberlué de voir, par exemple, dans les congrès du mouvement Freinet, les estrades occupées par ces experts venant d’ailleurs, qui n’ont rien fait, n’ont pris aucun risque, mais qui ont pignon sur rue. C’est très curieux qu’un mouvement dont ce sont ses membres qui ont toujours auto-créé collectivement une pédagogie et sa philosophie, n’ose pas faire écouter publiquement (et parfois écouter lui-même) ce que beaucoup d’entre eux auraient à dire, pourraient dire. Comme s’il n’avait pas confiance en ses propres « conneries » (3).

 Parce que nous avons des pouvoirs, des pouvoirs dont nous ne nous servons pas ou nous servons encore mal et nous avons les moyens de ces pouvoirs, les réseaux ! Les technologies de la communication quand on se les approprie. Mais il est vrai que nous n’en sommes encore qu’aux balbutiements. Les réseaux sont encore un océan de « conneries » dans lequel une chatte n’y retrouverait pas ses petits. Le droit à la « connerie » y est bien conquis, au moins par une minorité, mais il ne s’y est pas encore auto-organisé. Il faudra que les réseaux puissent faire apparaître les différentes convergences de « conneries » pour que celles-ci puissent enfin faire contrepoids, un contrepouvoir aux « conneries » des experts patentés. Il faudra que les « conneries » individuelles donnent naissance à une « connerie » collective, qui s’appellera alors « intelligence collective », à laquelle nous pourrons faire confiance… et mettre en œuvre… nous-mêmes !

Aujourd’hui les technologies peuvent pratiquement tout faire… mais pas encore nos têtes !

 Si vous êtes allés jusqu’au bout, je ne suis même pas désolé de vous avoir imposé… mes « conneries » !

 (1)   « Centres de Recherches des Petites Structures et de la Communication »

(2)   « Centre de ressources, d’expertise et de performance sportives »

(3)   (3) Ceci date surtout de la mort de Freinet.