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Il y a un siècle que cela dure. Un siècle durant lequel des enseignants ont une autre approche de l’école, ont une autre considération des enfants, ont même une autre considération des parents. Un siècle où ils ont démontré et continuent de démontrer, qu’en dehors de toute idéologie, cette autre approche (1) est bien plus efficiente pour les apprentissages mêmes, pour la socialisation des enfants dont tout le monde se plaint aujourd’hui. Un siècle qu’ils y consacrent leurs loisirs, leurs vacances, leur vie, au détriment même de cette dernière. Un siècle où ils ne cessent d’échanger entre eux, de se rencontrer pour sécuriser et améliorer leurs pratiques, inventer des outils pédagogiques, faire évoluer leurs conceptions. Un siècle où ils y consacrent même leurs deniers.

Et il y a un siècle qu’ils sont sans arrêt descendus en flammes par des parents, descendus en flammes par leur hiérarchie. Il y a un siècle d’innombrables « affaires » où ils sont littéralement détruits, la plus célèbre d’entre elles étant « l’affaire Freinet » à St-Paul de Vence en 1932. Celle-ci est connue, mais chaque année il y en a d’autres qui passent inaperçues mais qui détruisent des personnes, font renoncer.

Il y a deux jours :

N. est professeur des écoles dans un département du Centre. Depuis plus d'un an il s’est attelé à changer ses pratiques. Il ne l’a pas fait pas comme un dilettante : il a passé son temps à rencontrer d’autres enseignants, a échanger le soir ou la nuit avec eux pour sécuriser et améliorer ce qu’il fait. Il passe 12 à 13 heures par jour dans sa classe non seulement pour la préparer mais aussi pour chercher comment il peut concilier l’attente des parents avec l’intérêt des enfants et l’efficience des apprentissages. Il cherche, horreur, le bien être des enfants à l’école. Il cherche comment ouvrir l’école aux parents, engager le dialogue collectif avec eux… Je le sais : je suis allé le voir.

Comme partout, il y a des parents qui n’ont pu supporter la différence et qui n’ont surtout pas chercher à comprendre, à discuter. Ce qui n’est plus habituel fait peur et ce qui fait peur on le refuse.

Qu’ont fait ces parents ? Comme au temps de l’occupation où l’on dénonçait aux autorités, ils ont demandé purement et simplement son renvoi à l’inspecteur. Qu’a fait l’inspecteur ? Il est vite venu « inspecter » N. et immédiatement, sans aucun préavis, il lui a interdit de revenir en classe le lendemain, lui a demandé de signer deux lettres demandant son changement et l’acceptation d’un déplacement d’office dans l’immédiat. Comme s’il avait battu des enfants ou était un pédophile ! Il est facile d’imaginer l’état de cet enseignant ce soir-là.

Et les autres parents ? Bien sûr ils sont stupéfaits, ils étaient dans l’ignorance de ce qui se tramait. C’est cela l’école : on n’en discute pas, on ne vient même pas en discuter collectivement quand des enseignants le sollicitent. Chacun a une opinion, s’en contente si elle est favorable, refuse de la confronter et accuse si elle est défavorable, et l’enseignant est seul face à un ectoplasme insaisissable, seul dans ce qui devrait être une entreprise éducative collective. Il est à la merci d’accusations proférées qui font force de loi si ses pratiques ne sont pas tout à fait conformes à ce que l’on prend pour une norme.

Et la hiérarchie qui n’a aucune compétence particulière pour dire « ce qu’il faut faire » (le « ce qu’il faut faire » varie d’ailleurs au gré des changements de ministres), agit pour éviter les vagues qu’elle suppose et craint. C’est bien connu : les chefs n’essaient pas de résoudre un problème dans lequel il faudrait qu’ils s’impliquent, ils font sauter le subalterne qui est en butte avec le problème, c’est plus simple même si cela n’empêche pas le problème d’exister. Le chef protège sa tranquillité. En politique on appelle cela faire sauter les fusibles !

Alors, comment s’étonner que l’école ne change pas, comment s’étonner qu’elle soit impossible à refonder.

Va-t-on encore laisser longtemps des enseignants se faire massacrer uniquement parce qu’ils essaient d’aider autrement tous les enfants (TOUS LES ENFANTS) à devenir des adultes avec toutes leurs potentialités d’êtres humains et sociaux ? Quand parents et enseignants se retrouveront-ils régulièrement à tous les niveaux autour d’une table (et même d’un café) pour discuter posément, en adultes, de ce que demandent les apprentissages ? Quand tout le monde comprendra-t-il que l’éducation et l’école ne vont pas de soi et que la construction des enfants et des adolescents ne se réalise pas en suivant un mode d’emploi décrété et uniforme ?

Je comprendrais que N. et bien d’autres renoncent. Il y va de leur survie, de la survie de leurs familles. Mais quand il n’y aura plus de N., il n’y aura plus d’espoir. Les refondations continueront à n’être que des leurres.

J’ai écrit « Parents d’élèves, éveillez-vous »(2). Aujourd’hui j’ai envie d’écrire « parents d’élèves, vous n’avez que l’école que vous méritez ! »

Ci-dessous, un des nombreux messages envoyés à Nicolas à la suite de la connaissance de son affaire ainsi que la lettre ouverte que j’ai adressé aux parents d’élèves de cette école et à la hiérarchie du Loiret.

(1)   On peut mettre le qualificatif de pédagogies actives ou pédagogie Freinet à ces approches.

(2)  Parents d'élèves éveillez-vous

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 "J'ai fini de lire cette nouvelle avec pratiquement les larmes aux yeux, d'une immense peine mais aussi encore plus immense colère et incompréhension...moi aussi j'ai dit plein de gros mots.

Je ne peux que redire ce que j'ai lu dans tous les mails, il ne faut pas rester seul mais demander à être assisté par quelqu'un d'un syndicat, en général les IEN ils n'aiment pas trop, il ne faut rien écrire ou signer...et il me semble que retourner à l'école, si N. en a le courage, serait la meilleure solution.

Tout cela est bien facile à dire, écrire...mais nous pouvons comprendre ce que ressent N., dans ce travail où on ne compte pas nos heures, où on sacrifie souvent ses propres enfants pour ceux que nous avons en classe, où on dit même parfois "notre chambre" au lieu de "notre classe" tellement ce lieu qu'est la classe fait partie intégrante de notre vie. Ce travail qui demande tous les jours une énergie folle, où on n'est pas seulement instit, mais aussi assistante sociale, psy, confident des parents, traducteur, et encore bien autres choses, où on soigne les bobos, mais où on s'en prend plein la figure dès que l'on fait un faux pas où même sans faux pas d'ailleurs... Ce métier qui envahit nos maisons, nos wk, nos vacances, où on est méprisé par les pouvoirs publics, les médias...et où même un IEN se joue de la dignité d'une personne qu'il est sensé défendre et non démolir...

Ne jamais resté seul face à la bêtise humaine, c'est la pire, mais faire front ensemble, le mot solidarité doit prendre ici tout son sens.

N. tu n'es pas seul, on est là, on est avec toi.

Je t'embrasse...Souvenons-nous de ce Wk à Saint CYr les 9/10/11 novembre 2012...

Nadine"

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Lettre ouverte aux parents d’élèves de l’école de L. et à la hiérarchie de l’Education Nationale

 Je viens d’apprendre avec stupéfaction ce qui vient d’arriver à N. R. Stupéfaction et immense colère.

Colère vis-à-vis d’une hiérarchie stupide, incompétente voire criminelle.

Stupide parce qu’il suffit qu’une minorité de parents jugent que « ce n’est pas comme cela qu’il faut faire l’école » pour qu’elle obtempère avec le prétexte d’une inspection. Que fera-t-elle demain si d’autres parents demandent le renvoi de son remplaçant avec d’autres jugements ?

Incompétente parce qu’incapable de chercher à comprendre les fondements d’une autre pratique alors même qu’il est devenu de notoriété publique que l’école actuelle est dans une impasse dont tous les enfants subissent les conséquences.

Incompétente même au regard du droit du travail où aucun licenciement, sanction, déplacements d’office ne peut avoir lieu hors des procédures légales. C’est inacceptable dans toute entreprise et cela conduirait leurs auteurs devant les tribunaux. C’est d’autant plus grave qu’il n’y a pas de faute professionnelle qui aurait mis des enfants en danger.

Criminelle au regard des conséquences que peut avoir toute attitude brutale et inconsidérée dans l’exercice d’un pouvoir qui détruit alors les personnes sur lesquelles il s’exerce. Les faits divers sont remplis de ces conséquences humaines parfois dramatiques.

Mais je suis aussi en colère vis-à-vis de ces parents qui au lieu de discuter, de chercher à comprendre eux aussi, vont d’abord se plaindre, parfois dénoncer comme au temps de l’occupation et de la collaboration. Je le suis d’autant plus que justement ils avaient un professeur qui demandait le dialogue. Savent-ils qu’il passait plus de douze heures par jour dans sa classe ou pour sa classe, une bonne partie de ses WE, de ses vacances ? A l’heure où les mêmes fustigent les enseignants qui ne veulent pas perdre leurs mercredi matin ! Savent-ils que ses pratiques découlent de plus d’un siècle d’expérimentations, d’échanges entre des centaines d’autres enseignants et ont toujours démontré leur efficience ?

J’ai été voir un soir N. dans sa classe. J’ai été époustouflé par son travail, par son souci des apprentissages et de l’intérêt des enfants, sa recherche à composer avec l’attente des parents, sa recherche continue dans l’amélioration de ses pratiques.

J’ai été époustouflé par son enthousiasme. J’ai même craint pour lui son trop plein d’enthousiasme. Parce que c’est finalement ce qui fait peur. Comment, vous parents, allez-vous reprocher aux enseignants de se comporter en simples fonctionnaires puisque c’est ainsi qu’ils auront la paix ? Et puisque leur hiérarchie leur demande d’être de simples fonctionnaires et non des éducateurs.

Je suis en colère de voir que dans l’école et autour de l’école les adultes n’arrivent même pas à se comporter en adultes. S’il n’y avait pas les enfants en jeu, je dirais que vous n’avez que l’école (et la société) que vous méritez !

Bernard Collot, un ex instituteur en colère.

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