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A l’issue d’une audience houleuse de deux heures 30 où l’instituteur en a pris « plein la tête », le DASEN a mis fin à la crise en le réintégrant dans son poste dès le lendemain. Il est certain que l’émotion provoquée et sa manifestation inattendue dans l’opinion publique faisait mauvais effet. Donc, point final administratif… sans qu’aucune erreur ou maladresse n'ait été reconnue. Si l’autorité l’avait fait, elle serait apparue comme… humaine et peut-être aurait-elle gagné un peu de confiance et de considération. La façon dont un parent a rendu compte aux autres parents de ce qu'il ne considère même pas comme une victoire est presqu'une leçon qu'il donne à ceux qui pensent et décident pour les autres.( (1) voir encadré en fin de billet)

Mais il est évident que l’instituteur(2) ne sera pas dans une situation facile après. Il a été prévenu, il sera dans le collimateur et sous haute surveillance.

Mais il est évident qu’il faudra réparer les dégâts, et ce n’est pas l’administration qui va le faire. Les dégâts causés à Nicolas qui devra s’en remettre psychologiquement. Les dégâts causés dans la communauté de parents, les dégâts causés à la communauté villageoise… et les dégâts causés à la communauté des enfants de l’école.

Il serait dommage que cette affaire en reste là. Non pas à Pierrefitte, mais dans l’ensemble de la communauté éducative (jusqu’au ministère !) parce que dans son concret, son petit concret, elle a posé tous les problèmes de l’école aujourd’hui.

J’en prendrais deux entre autres :

Le dialogue.

- Du côté des parents et des enseignants.

Depuis des années l’appel au dialogue est une incantation. En paroles. Mais pour qu’il devienne effectif, il faut réunir un certain nombre de conditions. 

Les conflits reposent toujours sur des certitudes. Ce sont ceux qui ont des certitudes qui s’opposent. Certitude que la méthode n’est pas bonne, certitudes que les décisions sont les bonnes ou sont les mauvaises, etc. Il n’y a pas de remises en question réciproques dans les polémiques violentes et médiatiques qui opposent les certitudes d’experts. Entend-on autre chose que des accusations ? Comment voulez-vous qu’il y en soit autrement au niveau de l’école ?

Il faut aussi reconnaître que l’école traditionnelle elle-même n’a pas habitué ses élèves à oser exprimer des critiques, à émettre des idées qui puissent être écoutées et dont ou pourrait tenir compte. Elle demande la docilité, celle-ci résultant en passivité… ou en révolte quand ils deviennent adolescents.

Du coup l’attitude des parents vis-à-vis de ce que font les enseignants par rapport à ce qu’eux pensent, par rapport à ce qu’ils croient constater, se réduit à la plainte ou à l’accusation. Dans l’autre sens, on peut comprendre que les enseignants aient alors quelques craintes. La demande d’un rendez-vous par les parents ou leur convocation par les enseignants, c’est neuf fois sur dix un problème à la clef dont ni les premiers, ni les seconds n’ont envie d’en porter le chapeau. Si une remise en question en ressortait, elle écornerait les certitudes. Dans la grande interrogation actuelle de l’école, les uns comme les autres ont besoin de se cramponner à leurs certitudes.

Et lorsque l’enseignant demande le dialogue, affiche les incertitudes qui ne sont que celles de nos connaissances encore parcellaires de ce que sont les processus d’apprentissage, fait part de ses difficultés, expose ce qui n’est alors qu’une stratégie éducative, la met en discussion… il apparaît alors comme un faible ou un incompétent.

Il y a bien des lieux institutionnels où une amorce de dialogue pourrait se faire (conseils d’école, conseils de classe), mais on n’y parle surtout pas de pédagogie ! Si ce n’est interdit, c’est tabou. Probablement pour éviter les foires d’empoigne.

Et puis il faudrait qu’il y ait des lieux de dialogue. Dans un décret de De Robien, il y était bien recommandé que dans chaque école il y ait un local pour les parents. Mais c’est le genre de bonne parole dont on sait bien qu'elles sont irréalisables, que nulle part il y a les moyens (et peut-être la volonté).

- Du côté de l’administration.

En général, l’administration, à tous ses niveaux mais plus particulièrement dans ses niveaux inférieurs, ne souffre pas la moindre contestation de ses dires et de ses décisions. Ce n’est pas nouveau, et ce n’est pas propre à l’Education nationale quoique ce soit là que c’est particulièrement visible. Peut-être parce qu’elle pense que l’édifice bâti sur les certitudes venues d’en haut et celles de chacun de ses membres s’écroulerait. Elle détient l’autorité qui fait fonctionner une machine et les concernés par cette machine ne doivent être que des usagers dociles qui ignorent ce qu’est « leur bien ». Il est évident alors que toute contestation ou critique se situe dans des rapports de force, rapports de forces qui n’existent que lorsque les usagers se transforment en citoyens.

Soit l’administration se trouve dans l’obligation de céder, ce qui lui est insupportable parce qu’elle pense qu’elle perd l’autorité qui permet la fonction (c’est le cas dans notre affaire). Elle cherche par la suite, consciemment ou inconsciemment, à faire payer les auteurs qui l’ont obligé ainsi à se désavouer. Disons que c’est humain, malheureusement humain.

Soit elle nie toute raison aux contestataires, ne cède en rien, et laisse pourrir la situation en sachant « qu’ils » finiront par se lasser.

Le vrai dialogue, qui nécessite l’écoute mutuelle et les éventuelles remises en question qui peuvent en découler, est et a toujours été d’une façon générale impossible entre administration et parents, entre hiérarchie et subalternes. Et c'est ainsi que l’impuissance dans laquelle se trouvent ceux qui doivent subir aboutit parfois à la violence. La cause des agressions verbales ou physiques d’enseignants est beaucoup plus l’impuissance ressentie que leur justification par des faits.

C’est donc d’abord de ces comportements que dépend en partie toute refondation. C’est à cette rigidité psychosociale qu’il faut que le ministre de l’éducation s’attaque en premier lieu. En ce qui concerne son administration, les injonctions ne suffisent plus, ce sont des instructions officielles, des ordres clairs qui sont maintenant nécessaires. On ne peut plus se contenter de la bonne volonté de quelques-uns.

En ce qui concerne le dialogue entre enseignants et parents il faut que le ministre de l’Education demande (et impose) que les réunions de rentrées (obligatoires) soient plus fréquentes et ne consistent pas simplement en la transmission des consignes institutionnelles. Les parents ont le droit de savoir sur quels fondements reposent des pratiques, quelles qu’elles soient, ont besoin d’être informés sur leurs diversités, ont besoin de savoir que l’on peut en discuter, qu’elles ne sont pas figées. On accepte plus facilement une stratégie proposée quand on sait qu’elle peut évoluer.

Et puis il faut faire diminuer la pression sur les programmes, la pression sur l’évaluation dont tout le monde sait que les chiffres produits ne servent ni aux élèves, ni aux enseignants, ni aux parents auxquels elle ne rend compte de rien, ni à l’institution (Voir ma lettre ouverte au ministre d'il y a quelques semaines). Programmes et évaluations, qui deviennent le conducteur absolu de l’école, induisent de fausses croyances. C’est cette pression dans l’affaire N. qui a provoqué l’angoisse des quelques parents qui ont demandé le renvoi de l’instituteur.

Les pédagogies.

Il ne s’agit pas de la pédagogie mais des pédagogies. On ne peut continuer à faire l’impasse sur le fait qu’il existe des approches de l’école et de l’acte éducatif différentes mais opposées. On ne peut plus laisser les parents dans l’ignorance de cela (et aussi les enseignants). D’ailleurs, grâce à l’affaire N. et les articles de la presse, tout le Loiret le sait maintenant !

On ne peut plus faire comme s’il y avait UNE bonne pédagogie, la pédagogie officielle dont on connaîtrait le mode d’emploi. Cela doit être mis sur la place publique par l’Education nationale elle-même. Il ne s’agit même plus pour elle de prendre position, il s’agit d’enclencher non pas un débat qui suppose qu’à son issue il y aura un gagnant et un perdant, mais une réflexion nationale. Des échanges et une réflexion qui concernent tout le monde. Une réflexion qui n’a jamais eu lieu, y compris dans les concertations de la refondation, ce qui est pour le moins étonnant quand on veut refonder parce que les apprentissages sont incertains et que l’on ne s’interroge pas sur les processus d’apprentissage, leurs conditions et ce que l’on en sait aujourd’hui. L’autorité académique a admis de facto que la pédagogie Freinet était une pédagogie valable. Personne ne le nie plus aujourd’hui. Mais on se garde bien de le dire.

Lorsque l’académie du Loiret envoie des conseillers pour « aider » l’instituteur, ceux-ci n’ont jamais pratiqué la pédagogie qu’ils doivent… conseiller. Lorsque l’inspecteur vient « évaluer », il ne peut le faire qu’avec des critères qui ne correspondent plus à cette pédagogie Freinet. Il n’y a d’ailleurs aucune formation officielle, aucun stage de formation continue à son sujet. On tolère du bout des lèvres que des enseignants s’y engagent, mais qu’ils se débrouillent pour se former eux-mêmes… et qu’ils se débrouillent ensuite pour caser les dispositions officielles et apparaître comme conformes. La conception tayloriste du système éducatif ne correspond qu’à la pédagogie traditionnelle et frontale pour laquelle il est fait.

On voit donc bien pourquoi l’Education nationale n’a jamais voulu prendre en considération ce que des enseignants pratiquent depuis un siècle. Est-ce que l’échec du système éducatif que l’on essaie toujours de minimiser va permettre… de réfléchir ?

Si tous les acteurs du système éducatif, y compris les parents, tous les parents, y compris les élus, ne participent pas à cette information-réflexion, nous resterons dans des constructions bancales, dans une continuité d’oppositions irréfléchies, il y aura sans cesse d’autres affaires N.

Après, après seulement, il sera du rôle des politiques d’engager un processus de refondation en sachant vers où aller… à la Finlandaise (le processus finlandais a duré une vingtaine d’années !). Manifestement, le ministère ne sait pas où il veut aller… ou alors il ne le dit pas !

 (1) Message d'un parent annonçant aux autres la réintégration de l'instituteur :

 Bonsoir à tous,
 Quelle histoire !
Je parle de celle à venir. Je vous propose d’être présent demain matin (dès 8H30) à l’école de Pierrefitte afin d’accueillir Nicolas et vos enfants de retour pour l’aventure de l’apprentissage.

Ces derniers jours furent terribles pour les enfants, les parents et tout le personnel accompagnant,. Ce n’est pas une victoire mais simplement une remise en état d’une école de demain, qui a ses faiblesses mais aussi ses joies.
Merci à tous.
G.

(2)   Instituteur : Pardonnez-moi d’utiliser encore ce noble terme !

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