Billet invité : Emilie Roudier

 Emilie Roudier a été « maîtresse d’école » pendant cinq ans. Découragée par ce qu’elle devait faire, faire faire ou ne pouvait pas faire, elle a démissionné.

Parfois, je repense avec nostalgie à l’école, à mon métier d’instit. Je repense à des bons moments passés ensemble, à des expérimentations, à des réflexions…Je me dis que j’y retournerais bien, pour la vie avec les enfants, pour faire avancer l’éducation, pour servir à quelque chose dans la société. Et puis, non. Je me rappelle ce qui fait que je ne peux pas y retourner, pas comme ça. Je pourrais me retrouver dans ces situations :

- avoir un espace trop petit, aseptisé, impersonnel, où les enfants connaitraient la même concentration qu’en prison, n’auraient pas la possibilité d’avoir un espace personnel, un espace pour se reposer, des espaces dédiés à différents activités, un espace extérieur naturel aménageable au gré des idées,

- recevoir des enfants réveillés depuis 6h30 et ayant fait une heure de bus avant d’arriver, devant la refaire le soir, des enfants fatigués dont le rythme biologique n’est pas respecté,

- travailler dans une école qui n’appartient pas à un territoire et ses habitants, où les parents sont placés en dehors comme devant obéir et faire confiance à la grosse machine étatique, où les voisins râlent et ne participent pas, où les élus ne réfléchissent qu’en terme financier, où les collègues râlent après les enfants, les parents, l’inspection, où le personnel éducatif n’entre pas dans le dialogue…

- envoyer les enfants le midi dans une cantine bruyante et étroite aux produits non locaux, non biologiques, sur-carnés, au personnel non respectueux qui impose la place et ce qui doit être mangé, ne laissant aucune place à l’autonomie et aux initiatives,

- travailler dans une école où la cour est une jungle où règne la loi du plus fort, sans espace naturel, sans matériel qui permette des expérimentations, sans abri,

- une école où l’on ne peut remettre en cause l’intrusion des devoirs,

- une école où les enfants sont des exécuteurs d’exercices,

- une école où le matériel à disposition n’est riche qu’en cahiers et manuels, dépourvue de balance, microscope, fils de laine, romans et documentaires…,

- une école où l’on doit faire vacciner ses enfants, ah mince toute alors !

- une école où l’on met des notes, fait des classements,

- une école où l’on est parqué avec ceux de son âge.

 Du coup je la vois comment l’école où je veux travailler ?

Je pense qu’un enfant a besoin de :

- sécurité affective et physique pour développer des apprentissages,

- reconnaissance : ses progrès doivent être reconnus par les adultes en qui il a confiance,

- d’autonomie et de prise d’initiative : l’autonomie ce n’est pas rester assis sagement à exécuter des exercices, c’est être capable de mettre en place des règles de fonctionnement dans l’intérêt de chacun. Les enfants ont besoin d’exprimer leur imagination et leurs capacités en proposant des projets et en les mettant en place.

- d’expérimentation : il fait ses essais et erreurs à son rythme,

- d’espace personnel et de contact avec d’autres de son âge et d’âges différents.

 L’école est :

 - Une école du territoire.

C’est une école à laquelle les enfants peuvent se rendre à pieds, une école de village, de quartier.

Une école qui appartient aux habitants, à ceux qui vivent là.

Elle a un espace assez grand à l’intérieur comme à l’extérieur.

A l’intérieur il y a un espace convivial où l’on peut trouver à boire et à manger, où l’on peut s’asseoir confortablement, un espace où l’on puisse tous se réunir, un espace où l’on puisse se reposer, une bibliothèque, un espace avec chacun son espace personnel « table avec rangement inviolable par qui que ce soit », des espaces dédiés à différentes activités : peinture, informatique, bricolage, création en tissu, fils, cuir, terre, argile, laboratoire… et avec dans chacun tout le matériel nécessaire récupéré ou donné, une cuisine et une salle de restaurant.

A l’extérieur, un espace naturel avec herbe, fleurs, potager, arbres… aménageable au gré des idées et projets, avec éventuellement des animaux, une mare. Un espace avec du matériel appropriable par les enfants pour s’adonner à des jeux et expériences selon leurs capacités et envies : portique avec cordes, trapèze, balançoire, toboggan, objet à escalader… Un espace extérieur abrité pour être dehors sans être au vent ou à la pluie.

L’espace est éducatif : tout ce qui est là peut être détourné, les adultes assurent la sécurité et aident à la mise en place, à la maintenance.

L’école est communautaire, son fonctionnement ne découle pas que du bon vouloir des enseignants. Tous les adultes qui se sentent concernés s’y retrouvent pour partager et décider : les parents, les voisins, les élus et les enseignants. L’école est ouverte toute la semaine, à certaines heures l’enseignant est présent, pour les autres ce sont soit des bénévoles soit des employés communaux.

L’espace est entretenu par tous : on fait tous le ménage selon des modalités à établir, on fait à manger, on sert et dessert le repas on entretient l’espace naturel, les végétaux et les animaux.

Les repas peuvent être préparés par des enfants avec l’aide d’un adulte à partir des produits du jardin et de produits locaux. La salle où l’on mange est une salle conviviale où l’on peut s’asseoir où l’on souhaite, où chacun participe au service et au nettoyage. Les plus grands aident les plus petits à manger.

L’enseignant n’est pas la seule personne à éduquer les enfants. Des intervenants passionnés peuvent être présents de manières ritualisée ou occasionnelle : ateliers « échec », « jardin », « bricolage » ou projets « construction de cabane », « spectacle de marionnettes »…

L’école est ouverte toute la semaine (du lundi matin au samedi midi par exemple) toute l’année à part quelques semaines et chacun y vient quand il veut. Les horaires peuvent varier avec les saisons.

- Une école vivante

Le milieu est hétérogène : les classes sont multi-âges. Pas de compétition ni concurrence mais entraide et coopération. Ce qui n’empêche pas aux enfants du même âge de se retrouver pour réfléchir entre pairs.

Les apprentissages se font de différentes manières :

- un ainé transmet un savoir : l’ainé peut être un autre enfant de la classe ou un intervenant,

- entre pairs, avec le matériel à disposition,

- seul avec le matériel l’enfant essaie, fait des hypothèses, développe les langages.

Les enfants acquièrent des savoir-faire, des savoirs, des capacités car ils font des choses pour lesquelles ils sont motivés, qui font sens pour eux. Quand on vit dans un milieu vivant, hétérogène, où des plus grands lisent et écrivent, l’intérêt de ces deux activités est évident.

Les adultes accompagnent, répondent aux sollicitations, apportent le cadre sécure nécessaire, tant physique qu’affectif. L'enseignant reconnait les progrès, les compétences. Il encourage. Il écoute. Il observe. Il propose. Il met à disposition.

A partir d’un certain âge, les enfants ont besoin d’échanger avec d’autres. Ils peuvent engager des correspondances, organiser des rencontres sportives, culturelles…

Les enfants sont en contact avec l’extérieur : ils téléphonent, écrivent par courrier postal ou électronique. L’école est ouverte, peuvent y être organisées rencontres, spectacles, débats…

L’organisation est décidée en réunion, de nombreuses règles de vie en collectif sont implicites, d’autres ont besoin d’être réfléchies, écrites pour évoluer. Ainsi lorsqu’il y a des dysfonctionnements constatés, c’est tout le groupe qui cherche une solution et dans l’intérêt de chacun. Ce n’est pas le maitre qui gronde et impose une solution. Il garantit juste par sa présence le respect de la loi et de l’intégrité de chacun des membres.

- Une école épanouissante

Et on fait quoi au quotidien dans cette école ?

Des activités artistiques : peindre, sculpter, écrire...

Des activités artisanales : fabriquer en bois, en terre, en pierre..., bricoler, réparer...

Des activités pour la vie du groupe : jardiner, cuisiner, ranger, nettoyer, soigner animaux et végétaux...

Des activités culturelles : lire, regarder, écouter, observer, admirer...

Des activités humaines : rêver, dormir, se relaxer, parler, imaginer, discuter, jouer...

Des activités sportives : escalader, ramper, courir, se balancer, descendre, lancer...

Des activités intellectuelles : essayer, comprendre, découvrir...

 Des questions : est-ce que des sujets sont obligatoires ? Ou est-ce que tout est laissé à l'émulation, aux propositions ?

S'il y a des sujets obligatoires pour moi, c'est la connaissance du corps, la connaissance de l'histoire, la connaissance de différents modes de vie dans l'espace et le temps.

Y a-t-il des limites de temps imposées ? Le temps devant l'ordinateur ? Le temps dedans/dehors ? Le temps dans les activités pour la vie du groupe ? Le temps de présence sur une semaine ? Une année ?

Y a-t-il des savoir-faire, connaissances, compétences à acquérir avant tel âge ? Sanctionnés par un diplôme ?

Je dirai plutôt non, je pense plus à un projet de "fin de cycle" à présenter.

Pas de programme je crois, plutôt une obligation d'attitude : l'ouverture, le non-jugement, le doute, le questionnement.

Et pour les adultes, deux obligations : une parole impeccable respectueuse des autres et de soi-même, un comportement impeccable, enfin faire de son mieux dans ces deux domaines en gardant en tête que les paroles et les actions servent de modèle aux enfants.

A ceux qui penseraient que les enfants ne feraient rien dans une telle école, oubliez de suite ! La difficulté serait bien plus de réguler pour ne pas trop se disperser.

Ma place dans ce projet :

- observer les enfants, les connaitre, les reconnaitre, les accompagner,

- coordonner les échanges entre les différents adultes, les enfants,

- coordonner la gestion de l’espace et du matériel,

- aider à la mise en place des projets.

 

Les livres d’Emile Roudier : Cinq années de maîtresse (d’école !), la vie selon moi en 118 mots

Son blog