Comment vos enfants ont appris à parler ?

Billet invité, Laurent LANÇON

Où devrait-on parler de l’école ? Partout !

Qui est capable de parler de l’école ? Tout le monde !

Après le salon TATOU de St-Etienne, c’est à PRIMEVERE, le must des manifestations bio-écologistes, que Laurent, Clothilde et Hélène (du groupe de l’école moderne de l’Ain) sont allés installer leur stand et animer une rencontre sur l’école. Il ne s’agissait pas d’aller « vendre » une pédagogie, il s’agissait de provoquer la discussion. Cela a été au-delà de leurs espérances. Une rencontre… de 3ème type ! (je vous communiquerai l'enregistrement intégral de ce débat dès qu'il sera en ligne) - BC

Samedi 9 mars 14h30, nous arrivons sur le salon primevère avec Clo. Nous avons eu Hélène au téléphone un peu plus tôt dans la journée. Elle nous rejoindra plus tard dans l’après-midi. Eurexpo, c’est un énorme bâtiment. Notre première expérience à Saint Etienne est largement dépassée en affluence, exposants, espace… Ça fourmille de partout. Avec Clotilde, nous sommes littéralement happés par la foule. Nous devrions être rejoints par deux copains du GD 42, ils doivent nous accompagner pour une table ronde que nous organiserons pour le salon à 18h00 sous le géodome (1) : « comment votre enfant a appris à parler ? Echanges sur ce que devrait être l’école ». Vaste programme ! C’est tout nouveau pour nous. D’habitude, on est accompagné par Bernard. Au début, avant d’accepter l’invitation de Primevère, on s’était dit que sans lui ce n’était pas possible. Trop grand pour nous, pas assez d’expérience… On manquait de confiance en nous. Et puis, Clotilde avait fini par me convaincre. Qu’est-ce que l’on risque au final ? Banco ! On ira sans Bernard.

Nous déambulons donc avec Clo dans les allées de ce salon immense. Difficile pour nous de prendre des repères. On ne passe devant les stands. On s’arrête à certains. On zappe pas mal. Trop d’informations d’un coup. On s’invite alors à une conférence. D’entrée, on se fait le constat que l’organisation spatiale, l’environnement n’est pas des plus adapté pour les échanges. Une estrade, des chaises en rang d’oignons dans la fosse… On est content de proposer une table ronde… Les échanges s’organisent en « ping-pong ». Va et vient. Les structures conditionnent les comportements… On finit la conférence et on file chercher notre « géodome ». On n’a pas vraiment été rassurés par ce que l’on vient de vivre… Il est où ce géodome ? On finit par le trouver.

Structure circulaire avec des tapis, des canapés, des coussins… Rien à voir avec les salles de conférences traditionnelles qui nous avaient refroidis. Cette structure nous rassure pas mal en fait. On a besoin d’un endroit à l’écart et un peu protégé de la foule pour penser sereinement…

A l’heure dite, nous nous retrouvons donc devant le lieu de notre table ronde. Nous retrouvons « l’animateur » du salon qui sera chargé de nous introduire. Avec Hélène, on se dit que de toute façon personne ne viendra à notre table ronde. Il y a tellement d’autres choses à voir... On rentre dans le géodome et on s’installe sur les canapés… Oh surprise, le géodome se remplit vitesse grand V ! Nous dépassons largement les 35 personnes prévues initialement. On est proche des 60. De sorte qu’il n’y a plus aucune place assise sur les canapés, coussins, tapis… Les gens s’installent par terre. On ne peut plus trop se déplacer. Des gens passent la tête. On est complet !

Ce qui est assez marrant, c’est que personne ne sait qui propose cette table ronde. Nous sommes avec les gens. Il n’y rien qui puisse laisser penser qui est qui. C’est assez réjouissant… Le géodome a cet avantage : il n’y a pas de stratification hiérarchique… On nous présente alors. Ca y est, c’est parti ! Il y a des jeunes, des mamans, des personnes plus âgées, j’ai repéré des intervenants du lycée autogéré de Paris. Il y a de l’hétérogénéité. On explique rapidement l’objet de notre intervention et on fixe le cadre. « Il s’agit d’un échange où nous allons vous donner la parole pour vous faire réfléchir sur quelque chose que vous avez tous vécu : « comment apprend-on à parler ? ». On se servira de vos expériences et observations sur cette question initiale pour vous faire réfléchir ensuite sur ce que devrait être l’école. « Alors, comment vos enfants ont appris à parler ? » Cela part tout de suite super fort :

« Moi, j’ai pas d’enfant mais je crois que ça se passe tout seul. 

-  Il parle parce qu’on lui parle mais ça ne se fait pas comme ça. Cela prend du temps.

- Apprendre à parler, c’est naturel ! 

- Moi, mes parents m’ont raconté que j’ai commencé à parler à partir du moment où j’en ai ressenti le besoin. J’avais besoin de communiquer, de m’exprimer alors je me suis mise à parler.

- On apprend à parler à partir du moment où il n’y a pas de pression. Si l’environnement est bienveillant, on parle ! »…

Certains semblent déroutés. « Apprendre à parler ça se fait naturellement mais je pense qu’on ne va pas en rester là… »

Tout est là dans les propos du public. Le premier tour de géodome nous donne de la matière pour plusieurs heures. Il y a de l’impatience. On a donné envie.

On fait une rapide synthèse sur la complexité de cet acte fondateur qu’est « apprendre à parler ». On fait mesurer l’extrême complexité de ce langage verbal en montrant l’évolution fulgurante entre les premiers babillages et « Si je suis sage, j’aurai un bonbon. ». C’est vertigineux. On prend de la hauteur. Il n’y a rien de plus complexe que d’apprendre à parler et paradoxalement ça se fait naturellement. C’est contraire à la pensée commune qui veut que tout acte d’apprentissage est forcément lié à une petite mécanique qui nécessite labeur, entrainements systématiques, répétitions décontextualisés.

On glisse sur l’école : « Si l’acte d’apprendre à parler est le plus complexe qu’une personne aura à réaliser dans toute une vie, alors pourquoi c’est si compliqué par la suite ? Si une fois avoir appris à parler, le reste, ce devrait être du facile, pourquoi ça ne marche pas ? Qu’est ce qui fait que ça ne marche pas ? Quelles différences notez-vous entre ce qui se passe quand un enfant apprend à parler et le système scolaire tel qu’il est construit et pensé aujourd’hui ? »

On fait le constat que l’école est pensée telle une chaîne de montage où les enseignants seraient des opérateurs et les enfants seraient des objets. Tout est pensé de façon mécanique. Sauf que les enfants, ce ne sont pas des machines. Pas étonnant que ça ne marche pas. Ce n’est pas l’enfant qui est en échec c’est le système qui échoue. Un enfant qui n’entre pas la lecture, ce n’est pas la faute de l’enfant, c’est avant tout le problème de l’école ! Or comment l’école s’organise pour résoudre ce dysfonctionnement ? Elle externalise le problème avec du soutien scolaire en dehors de la classe ou pendant les vacances en faisant porter le chapeau aux familles et aux enfants… C’est tellement plus simple que de réfléchir aux causes de cette situation ubuesque et repenser vraiment notre vision sur l’école.

Oui mais alors on fait comment pour sortir de ce taylorisme scolaire ?

Hélène sort alors notre panneau sur l’école du 3ième type qui reprend dans les grandes lignes sur lesquelles l’école devrait s’appuyer, sur les faire des enfants, « tous faire ». Une école où l’expression et la communication « pour de vrai » sont la norme, où le tâtonnement en tout est la règle.

Je relance alors les échanges sur les finalités de l’école : « Est-ce que l’on est tous d’accord sur les finalités de l’école ? Quelles sont pour vous les finalités, les objectifs de l’école ? »

Ma question dérange. Difficile de se sortir des vieux schémas.

« Il faut bien que les enfants avancent au même rythme de façon à avoir tous les mêmes bases et du coup qu’ils s’en sortent dans la vie ! » Réponse dans l’assistance : « Pourquoi vouloir avancer au même rythme alors que par nature chaque enfant avance à son propre rythme ? Pourquoi vouloir les faire marcher au pas alors que ça ne marche pas ? »

J’interviens pour rappeler les statistiques de l’éducation nationale. Les variables expliquant le mieux « l’échec » scolaire ne sont pas comme on voudrait nous le faire penser le déterminisme social, l’origine ethnique, le lieu d’habitation mais… un garçon de fin d’année… Il n’y est pour rien d’être un garçon et pour rien d’être né en fin d’année… Ce n’est pas une loi empirique mais ce sont les deux variables ayant la plus forte corrélation pour expliquer «les enfants en difficulté scolaire ».

Alors on nous répond que le système pourrait faire avancer tous les enfants d’une même classe d’âge en même temps s’il y avait deux enseignants par classe. On répond alors qu’on ne se bat pas pour avoir 20 enfants par classe mais 20m² par enfant.

Une école du 3ième type s’est avant tout une école multi-âge. On se laisse temps et on laisse le temps aux enfants. On fait confiance aux enfants. Tous capables ! L’enfant est de même nature que nous !

Accepterions-nous de vivre 6 heures par jour avec 20 camarades dans des pièces de 50m² sans pouvoir bouger ni se déplacer ?

Accepterions de ne pouvoir nous rendre aux toilettes librement sans avoir à demander la permission à un supérieur hiérarchique ?

Accepterions-nous d'être évalués constamment et systématiquement ?

Accepterions-nous les réprimandes en cas d'erreur ou quand on ne comprendrait pas quelque chose ?

Accepterions-nous de ne pas être maître de notre temps et que 6 heures de notre vie quotidienne soit rythmée par un supérieur hiérarchique ?

Accepterions-nous que des collaborateurs nous insultent ou soient violents avec nous et que cela soit la norme ?

Accepterions-nous d'être notés et classés systématiquement ?

Accepterions-nous de manger quotidiennement dans des espaces bruyants et violents ?

Cela fait réfléchir… « Oui mais il faut bien qu’ils apprennent la démocratie, le fonctionnement des institutions ? » Décidemment ! « Est-ce qui'il vaut mieux apprendre par cœur les institutions et leurs modes de fonctionnement ou vivre pour de vrai pendant plusieurs années une expérience où tout se décide ensemble, où chacun à sa place et peut proposer des transformations du système classe ? Qu’est-ce qui ce qui aura le plus d’impact sur les futurs citoyens et les adultes en devenir ? » Nous avons notre réponse !

Une école du 3ième type, c’est une école où les enfants peuvent agir sur le système. Voyez-le comme un ectoplasme qui change de forme en fonction des situations, des moments, des enfants qui composent la classe. Le système s’adapte aux situations et se transforme à volonté en fonction des besoins. C’est le tâtonnement de la socialisation.

J’explique alors nos échanges avec Hélène et notre expérience de crêpes avant les vacances de février. Les cow-boys de Feillens font des crêpes et le communiquent sur leur journal scolaire quotidien. Ça donne envie à mes élèves qui décident de faire des crêpes eux aussi. Léa se propose de chercher une recette chez elle. Ensuite, il faut savoir combien nous serons. Un sondage auprès des parents est réalisé pour savoir qui sera présent. Ensuite, il faut arrêter un nombre moyen de crêpes par personne et calculer les quantités d’ingrédients à acheter, qui amène quoi (crêpières, rallonges, sucre, confitures, miel, nutella)… Situation assez complexe. L’ectoplasme s’est adapté !

« Oui mais alors comment faîtes-vous pour évaluer ? 

- On évalue tout le temps en observant les faire des enfants ! Ca suffit largement ! On n’a pas besoin de mettre des notes ou faire des évaluations pour savoir s’ils savent écrire, lire ou compter. On les observe et on prend la mesure des évolutions. Quand on reçoit des parents leurs cahiers de textes libres se suffisent à eux-mêmes pour montrer l’évolution fulgurante de leurs enfants. C’est évident que le temps joue pour nous. On n’évalue donc pas au sens propre du terme. Tonnerre d’applaudissements !

- Il est aussi évident qu’on ne pourra repenser et transformer cette école sans les parents. Prenons conscience un moment, du conditionnement dans lequel nous sommes plongés depuis la nuit des temps. Rendons-nous compte du chemin qui nous reste à accomplir ensemble pour repenser cette école. Parlez-en autour de vous. Echangez là-dessus ! C’est l’affaire de tous ! »

C’est vraiment enthousiasmant. Les gens nous renvoient énormément d’énergies. On vit quelque-chose d’extraordinaire. On échange des regards avec Hélène et Clo. On est vraiment content d’être là. Une heure et demie d’échanges, il faut couper, le salon va fermer. Les gens viennent nous voir la table ronde terminée. Ils sont enthousiastes. Ils nous encouragent à continuer. Ça fait du bien d’entendre des gens nous parler ainsi. Oui, c’est possible dans l’éducation nationale. Oui, c’est possible de faire une école alternative pour tous. Oui, c’est difficile mais comment faire autrement ?

Clotilde échange avec le concepteur du géodome. Cela fait des années qu’il milite pour que toutes les conférences se fassent de cette façon. Il s’est passé quelque chose… Hélène passe au stand « sono » pour récupérer l’enregistrement audio de la table ronde. On lui sert la main et on lui dit : « Merci, c’était vraiment bien ! ». On récupèrera l’enregistrement plus tard. Faute de temps. Le salon ferme ses portes.

On ressort de l’immense bâtiment. La nuit est tombée. On se dit au revoir. On vient de vivre quelque chose qui nous a transformés.

(1) Le géodome était un petit chapiteau installé dans le parc des expositions et permettant d'isoler les participants de la foule.