« Si je suis sage, je pourrai avoir des bonbons ? » 

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Les langages sociétaux découlent tous de deux langages initiaux, le langage oral (informations symbolisées dans des sons) et le langage graphique (informations symbolisées dans des traces sur un papier, le sable, les murs d’une grotte…). Ce dernier est peut-être la seule particularité qui distingue l’espèce humaine des autres espèces animales. Si les abeilles par exemple peuvent fort bien symboliser mathématiquement (mais ce n’est pas notre langue mathématique) des informations concernant le lieu, l’importance d’un champ mellifère par une représentation graphique sur la planche de vol (danse des abeilles), celle-ci ne laisse pas une trace fixée qui devient alors un objet avec lequel on peut créer d’autres représentations dans des syntaxes de plus en plus complexes et sophistiquées. Les constructions de réseaux neuronaux s’arrêtent alors à ce stade… mais un cerveau d’abeille a moins d’un million de neurones, le nôtre une centaine de milliards ! Bien qu’il semble avéré que les abeilles mettent en commun leurs neurones (communication), mais elles n’ont pas de mains ![1]

Lorsque l’on demande à des parents ou à des enseignants « comment et pourquoi leurs enfants ont appris à parler », tous peuvent répondre. Même le « tâtonnement expérimental » semble naturel à tous. Les conditions nécessaires et favorables sont toutes perçues.

Cependant, très peu se rendent compte de l’extraordinaire complexité des phrases que les enfants arrivent à comprendre très rapidement (dès bébés) puis à produire dès deux ans. Complexité dans leur construction mais aussi extraordinaire complexité dans ce qu’elles représentent, dans ce qu’elles créent. Penchez-vous simplement sur cette phrase « Si je suis sage, je pourrai avoir des bonbons ? » et vous ne pourrez qu’être stupéfaits de tout ce qu’il a fallu qu’un enfant intègre et crée pour exprimer cela. Et encore, quand vous, vous la lisez, vous pouvez la décomposer. Lorsqu’on l’entend, ce n’est qu’un bruit continu, non séquencé. L'apprentissage réalisé et le pouvoir qu'il donne sont fabuleux... à deux ou trois ans !

Tout le monde s’accorde aussi sur le rôle social du langage oral dans l’entité famille puisque c’est lui qui permet son fonctionnement. Tout le monde comprend aussi comment et pourquoi sa construction se poursuit dans les entités crèches par exemple, sans que les enfants y soient dans ce but précis.

Mais, lorsque l’on passe à la construction des autres langages, en particulier des langages écrits et mathématiques, alors tout se gâte, tout s’oublie, tout devient « ce n’est plus pareil ! ». Qu’est-ce qui ne serait plus pareil ? Les processus des constructions neuronales deviendraient-ils différents, les conditions pour qu’ils s’enclenchent et se développent ne seraient-elles plus les mêmes ? Ces nouveaux apprentissages seraient-ils plus complexes que le premier qui s’est effectué en deux ou trois ans à partir de l’état initial ?

Sans être sorti d’une haute école de pédagogie, sans avoir fait de longues études qui confèrent une expertise souvent usurpée, cela est pourtant simple, découle d’une observation courante, juste un peu attentive.

Alors, qu’est-ce qui n’est pas simple, qui devient brutalement compliqué ?

Probablement d’abord le fait que nous ayons tous été à l’école non pas pour y vivre mais pour apprendre, en pensant que ce que nous savons a été ainsi greffé par l’école et par ses spécialistes et des méthodes. Nous pensons qu’apprendre n’est pas naturel. Il ne l’est pas d’ailleurs quand les conditions qui incitent et nécessiten d'apprendre n’existent pas.

Comme nos enfants ont appris à parler sans que nous ayons fait apparemment quelque chose, on place cet apprentissage dans la catégorie des phénomènes naturels comme apprendre à marcher, tous les autres devenant des apprentissages nécessairement artificiels et contraints. Or ces deux apprentissages ne sont pas plus « naturels » que les autres. Ce sont les environnements et les entités sociales dans lesquels ils s’effectuent qui sont naturels. Victor de l’Aveyron, supposé avoir vécu chez les loups, a appris à parler loup et presque à marcher loup (tout au moins à marcher singe). Avec ses circuits neuronaux ainsi construits, il a eu ensuite beaucoup de mal à rentrer dans notre langage oral. Les travaux de DUBROVNA que je cite souvent ont montré que dans des orphelinats organisés un peu comme une école les enfants avaient des déficiences du langage oral pouvant être très importantes.

Et puis si nous acceptons comme normal que l’apprentissage de la parole s’effectue dans des rythmes singuliers, sans évaluation, par contre les retards, les différences paraissent handicapantes dans des apprentissages dont la bonne issue va conférer d’éventuelles positions sociales. Nous acceptons la chaîne éducative tayloriste en espérant que notre enfant tirera son épingle du jeu en arrivant au bout, et puis nous nous disons qu’il faut bien qu’il s’habitue à ce qui l’attend !

Et puis nous avons le sentiment d’impuissance quant à la transformation de l’énorme machine éducative. « A quoi bon ! J’y suis passé moi aussi… et je n’en suis pas mort ! »

Pourtant il serait simple que l’école soit simplement une nouvelle entité sociale (entité où l’on vit) mais dont l’environnement incite à la poursuite de la construction de nouveaux langages et dont le fonctionnement de ce nouveau système vivant dépende aussi de l’usage de ces langages. Lorsque Freinet et Daniel introduisent la correspondance, c’est naturellement que l’usage de l’écrit fait vivre leur classe ! On n’apprend plus à lire et écrire parce qu’il faut apprendre à lire et à écrire, mais parce qu’on en a besoin, parce qu’on y a du plaisir, parce que cela fait vivre le groupe auquel on appartient… comme la parole dans la famille. L’apprentissage devient une conséquence de la vie dans une entité, une conséquence de la vie de cette entité.

C’est simple mais cela permet toute la complexité et la variété des processus d’apprentissages qui nous échappent. A quoi cette simplicité se heurte ? D’abord à nos représentations.

[1] Vous me direz, mais alors, les singes ? On peut faire l’hypothèse que les singes n’ont pas eu besoin dans leur mode de vie, leurs relations sociales, de créer et de fixer des traces symboliques d’informations. Après tout, il semble bien que notre écriture mathématique soit née de l’invention de la propriété, du partage, des échanges (voir les travaux de Clarisse HERRENDSCHMIDT, anthropologue et antiquisante)

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