Le concret vaut mieux que tous les discours. Toutes les "refondations" ne se décrètent pas. Se refonder soi-même est un chemin. Vous connaissez maintenant Florian. Il est un des invités permanents de ce blog. Et il est le présent, il est l'avenir. BC

Billet invité : FLORIAN

Je suis à l'école de T. depuis plusieurs années. C'est une grande école de village. Suite à l'apparition des RPI, une seule classe est restée. Je dispose donc de beaucoup d'espace. J'ai deux niveaux : CE1/CE2.

J’avais la conscience tranquille

Les premières années ont été traditionnelles. Je préparais les cours. Je les servais aux enfants. Au fur et à mesure des années, je m'étais préparé des classeurs de "super" séances en sciences, histoire, géo (en tout cas, j'en étais plutôt content). J'avais un fichier de lecture et de maths pour les CE1 et des manuels pour les CE2. Je ne faisais pas beaucoup de productions d'écrits (trop long à corriger) et je différenciais peu (trop compliqué à gérer). Je n'utilisais les autres pièces de l'école que pour chanter et faire de l'art plastique. Les élèves devaient se tenir silencieux sous peine de sanctions. J'imaginais naïvement que l'enfant silencieux est forcément à l'écoute. En tout cas il ne dérange pas.

Les bulletins ressemblaient à : « Peut mieux faire.... doit apprendre à canaliser son énergie dans le travail et la concentration plutôt que dans les bavardages et les rveries... bien mais bavard....excellent.... »

Les élèves en difficultés n'avaient pas vraiment d'autres choix que de s'accrocher à MA locomotive. Marche ou crève. Je devais FINIR le programme !

Comme la plupart de mes collègues, ma différenciation constituait à alléger les exercices pour les plus faibles et à en ajouter pour les plus rapides... Je me rendais compte que si moi, je finissais les programmes, ce n'était pas le cas de certains de mes élèves qui peinaient à maintenir leur tête hors de l'eau. La faute au système. Pour les élèves trop en difficultés, une solution : RASED, orthophoniste, CMPP, psyscolaire... et hop, ce n'était plus mon affaire. J’avais la conscience tranquille.

Les remplaçants qui passaient dans ma classe me disaient qu'elle était silencieuse. Lorsqu'ils arrivaient, tout était toujours impeccable. Cahier journal et photocopies étaient prêts deux jours à l'avance.

J'avais malgré tout un bon rapport avec les élèves. Ils m'appréciaient, je pense. Et je pense aussi que les parents étaient assez contents de mon travail.

J'étais plutôt fier. J'appliquais ce qu'on m'avait appris à l'IUFM et je reproduisais l'école de mon enfance. Mon travail me plaisait à peu prêt. Il était alimentaire mais sympa. Et surtout, les journées passaient vite !

Mais c’était finalement un échec

Mais je n'étais pas totalement satisfait. Une ritournelle revenait souvent à mes oreilles comme un gravillon dans la sandale. Elle avait était prononcée par un prof d'IUFM et m'avait heurté, déjà, à l'époque : « Souvenez-vous que lorsque vous parlez à un auditoire, 1/3 seulement vous écoute. » La preuve en était faite par ma collègue (qui récupérait mes élèves en CM). Elle me disait qu'ils ne se souvenaient plus de ce qu'ils avaient fait en CE : le verbe, la nature des mots, synonymes, … sans parler des leçons d'histoire, de géographie…

Même constat lors des liaisons école/collège lorsque les profs de français demandaient à ma collègue si nous avions abordé la notion de verbe au cours de la scolarité des élèves.... ? ?... C'était assez démoralisant. On rabâchait pendant quatre ans la notion de verbe : exos, leçons, évaluations et tout... et deux mois d'été après le CM2, plus rien ?!! Moi qui étais assez content de mon travail … . Quel échec !

Bref, tout ce que je préparais ne fonctionnait bien que pour quelques uns. Pas très satisfaisant, quoi... J'ai commencé à me rendre compte que sous son air silencieux, la classe était en fait un peu... morte. Comment des enfants peuvent-ils rester assis cinq heures par jour sans mots dire. Lever le doigt pour parler, pour aller aux toilettes. Quelle torture ! Sans parler de la manière de m'adresser à eux lorsque je les houspillais... Quel adulte supporterait ces conditions ! Alors une question m'est venue : pourquoi est-ce à l'enfant à s'adapter à l'école, à l'enseignant et non l'inverse ?

Ma prise de conscience a donc été donc d'ordre éthique.

La nature est forte pour créer les coïncidences. Peu après ces germes de réflexion, je suis tombé par hasard, lors d'un stage syndical, sur un membre de l'ICEM de l'Aude. J'ai rejoint le groupe dans la foulée. On m'a conseillé des lectures, notamment « Apprendre avec les pédagogies coopératives » de Sylvain Connac. Dans la petite pile de bouquins du parfait débutant en « pédagogie Freinet » s'était glissée « La pédagogie de la mouche » de Bernard Collot.

« Si t'as le temps d'y jeter un œil, je te prête celui-ci, m'a conseillé un collègue. Il y a beaucoup d'annotations, je ne sais pas si tu arriveras à le lire. Si tu y parviens, tu auras une idée de l'école vers laquelle j'essaie de tendre. »

Je l'ai dévoré. Une révélation. J'avais besoin d'approfondir le sujet. C'était l'époque où tous les bouquins de Bernard sortaient chez Thebookedition (encore une coïncidence) (1). Alors je suis devenu un de ses fervents lecteurs. Je me suis procuré la plupart de ses ouvrages et les ai dévorés ; au lit, au parc, en salle d'attente, autour d'un thé ou d'un café, même aux toilettes ! A ce moment j'étais encore en pédagogie traditionnelle. Je crois avoir lu ces bouquins en même temps que Laure ou Cyriaque... trop tôt sans doute.... dans mon évolution en pédagogies « actives ».

L'été qui a suivi ces lectures printanières, j'ai passé pas mal de temps à l'école avec ma perceuse et mes chevilles. J'ai apprivoisé l'espace qui m'était offert. Maître mot : ateliers permanents. Arts visuels, bricolage, écoute, piano, lecture, jeux, sciences, histoire/géo, maths, écrivain, ordis, …

Il m’a fallu une bonne claque

J'ai commencé la rentrée sans emploi du temps. Juste un plan de travail et un cahier. Je n'ai pas tardé à avoir des ennuis avec les parents. J'ai essayé de les convaincre par une grande conférence en guise de réunion de rentrée. Puis à la toussaint, j'ai essuyé ma première radiation. Suivie de rumeurs à mon sujet... Je n'allais pas très bien, à vrai dire.

Je me suis rapproché de la liste Pratiques. Je le répète encore une fois. Cette liste m'est indispensable ! Elle m'a sauvé. Je ne sais pas si j'aurais eu le cran de continuer. Combien d'entre nous ont rebroussé chemin pour retrouver une classe trad' tranquille. Peut être un peu fade mais sans problème avec les parents. Il faut aussi pouvoir dormir la nuit.

Lors de nos discussions sur Pratiques, certains d'entre nous ont émis le souhait de rédiger une sorte de Vademecum du débutant en « 3ème type » afin de ne pas répéter nos erreurs. Ce document est en cours d'écriture.

Il m'a fallu un bonne claque pour comprendre que l'école dont a parlé Bernard est l'aboutissement de 20 ans de travail, de régulation, d'écoute, de confiance, de remise en question. J'ai compris aussi qu'une école du 3ème type, c'est un cheminement, et pas du tout quelque chose de figé. Il y a autant de classe que d'enseignant(e)s et il y a autant d'école dite du troisième type que d'enseignant(e)s du 3ème type . J'ai appris aussi qu'il fallait travailler avec les parents. Le plus possible en tous cas. Une école du troisième type, c'est vivant, ça évolue tous les jours.

Aujourd'hui, ça fait un peu plus d'un an que ma classe est devenue vivante et mon métier une passion.

(1) "La pédagogie de la mouche" est maintenant publié aux éditions de l'Instant Présent. Les "Chroniques d'une école du 3ème type" seront elles aussi publiées par l'Instant Présent, fin octobre.

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