J’ai lu dans une note de lecture à propos de la sortie de la « pédagogie de la mouche » que le livre était à « mettre entre les mains des enseignants qui misent sur la pédagogie de l'improvisation. » (In Education magazine, « Une pédagogie qui fait mouche »)

L’improvisation est souvent pris pour du dilettantisme. Improviser est très mal vu dans l’Education nationale où les pièces maîtresses pour noter les enseignants sont encore souvent, l’emploi du temps avec les répartitions des matières dans la journée, programmes et progressions affichées… et le cahier journal où est couché ce qui va être fait dans la journée. « Montrez-moi vos préparations » et le cahier journal de l’inspecté était épluché, gare à la note s’il était sommaire… ou absent.

Je vais appeler la pédagogie traditionnelle, la pédagogie officielle puisqu’elle est fortement induite par la conception du système éducatif, les instructions du ministère de l’EN, les dispositifs mis en place. Dans cette pédagogie qui est en somme la mise en œuvre de cet ensemble, tout doit être prévu et préparé, aussi bien chaque action des enseignants que les objectifs ou plutôt les « matières » visées, que les moments où elles vont avoir lieu, que les réactions des enfants supposés s’y plier. On n’arrive plus à planifier l’économie mais on continue de penser que l’on peut planifier les apprentissages.

Qu’est-ce qui serait « improvisation » dans une école du 3ème type ? Les réactions non pas des enfants, imprévisibles par nature, mais celles des enseignants face à l’infinité de situations dans lesquelles vont se trouver les enfants, chaque enfant.

Dans la pédagogie officielle, il faut contrôler et réduire ces situations aux seules mises en place et prévues à l’avance par les enseignants. Même lorsqu’on introduit une dose de pédagogie active, il faut prévoir et préparer. Lorsque les « pédagogues » ont découvert ( !) que c’était dans les « situations problème » que se construisaient mieux les apprentissages, il fallait que chaque enseignant s’évertue à prévoir et préparer des « situations problème » adéquates à chaque matière et aux moments également adéquats. La « main à la pâte » de Charpak est un bon exemple, il n’y a rien d’improvisé par l’enseignant à chaque séance, y compris ses réactions face aux réactions des enfants, improvisées celles-ci, dans la situation expérimentale dans laquelle ils sont placés et qui doit amener immanquablement à la notion visée.

Dans une école du 3ème type, nous partons uniquement de tout ce qui naît des envies, des besoins, des intérêts, des événements, de l’affect… de la vie des enfants (tous leurs projets). Toutes les actions des enseignants pour les aider, les accompagner, en profiter pour faire évoluer leurs langages, seront nécessairement improvisées. Aucune ne pourra être prévisible, préparée à l’avance.

Mais l’improvisation suppose alors deux choses :

- Un solide bagage professionnel, une solide connaissance des conditions des processus d’apprentissage, acquis par la formation (inexistante actuellement), l’auto-formation et la co-formation (ce que font les enseignants des pédagogies modernes), l’expérience et la connaissance d’autres expériences. Toute improvisation pioche dans ce qui s’est accumulé dans la mémoire informelle. L’intuition naît de ce que l’on sait sans savoir qu’on le sait. Tout le monde peut improviser en musique. Mais il faut déjà être un bon musicien pour faire un bon boeuf. Les équipes des matches d’improvisation s’entraînent régulièrement pour acquérir la confiance en soi, la confiance aux autres et surtout une empathie aigüe, la capacité de se laisser entraîner dans la création de comportements suivant les situations créées également par les comportements des autres.

Dans la démarche des enseignants qui vont vers une école du 3ème type (et qui a été aussi la mienne), il y a cette transition progressive qui amène peu à peu à l’abandon de la prévision et de la préparation de situations artificielles dans lesquelles on a peu à improviser.

- L’agencement non improvisé de l’environnement et du cadre où devront vivre les enfants ou les adolescents. Suivant comment sera cet environnement, suivant ce qu’il sera possible d’y faire, suivant comme l’ensemble constituera un système ouvert (sa structure dissipative), d’une part les situations éducatives nées des enfants et adolescents seront infinies (plus besoin d’en préparer !), d’autre part les moments où l’enseignant devra improviser avec tout son bagage et son expérience seront aussi infinis. Nous sommes dans l’ingénierie éducative, qui est l’ingénierie des systèmes vivants (un agriculteur biologique est un ingénieur des systèmes vivants). Je prends le mot de la même famille :  ingénieux ! Et je préfère dans la racine « gen », générer, tant pis si l’étymologie n’est pas d’accord !

Oui, dans une école du 3ème type, tous ses acteurs sont bien dans la pédagogie de l’improvisation, consciente, acceptée,… réfléchie !

Je remercie l’auteur de la note de lecture qui a inventé l’expression et bien compris ce qu’était une école du 3ème type ! Il y en a donc :-)

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