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 Si vous ne le saviez pas, vous avez dû vous rendre compte que le système éducatif est bien une énorme machine, d’autant plus fragile qu’elle est énorme, ce qui n’est que le phénomène de l’entropie auquel sont soumis tous les systèmes fermés.

 Votre réforme des rythmes a dû vous apporter la démonstration que la moindre tentative de bricolage perturbe nécessairement tous les rouages de la machine. Tout mécanicien sait que s’il veut remplacer par exemple un carburateur par un injecteur, c’est tout le moteur qu’il lui faudra modifier (il aura intérêt à changer de modèle de bagnole !)

 Tout le monde étouffe dans le système

 Dans toutes les réactions que les rouages de la machine vous ont renvoyées, il y en a une qui revient lancinante : tout le monde étouffe dans le système.

 Les enfants et les adolescents d’abord. Eux, c’est leur vie qui est étouffée par le système éducatif. Le problème de leurs rythmes ? C’est l’étouffement. Du temps pour eux ? Ils n’en ont plus. L’école les poursuit même en dehors de l’école : devoirs, réviser pour des contrôles, préparer l’examen qui vous trotte dans la tête même la nuit, se faire « remédier » pendant les vacances, être sous la pression de la famille angoissée,…

 La lutte contre l’échec scolaire ? C’est la course à la réussite qui leur est imposée ! Et quelle réussite et pour quoi ?

 L’étouffement de leurs initiatives qui dérangeraient ordre et programme, étouffement de leur curiosité si elle n’est pas conforme à ce dont ils doivent être curieux… des programmes. Étouffement même de leurs corps condamnés à rester assis silencieux des heures, à demander la permission d’aller uriner en risquant la sanction…

 Les enseignants. Ils courent toujours après des programmes et font courir les enfants. Ils sont coincés dans des emplois du temps rigides, étouffés par des évaluations qui imposent et déterminent les rythmes d’apprentissage, étouffés par une administration qui leur fait appliquer des instructions suivant ses interprétations, son humeur et de façon contradictoire, étouffés par leurs propres collègues avec qui ils ne font que cohabiter en devant supporter leurs divergences, étouffés comme les enfants dans la promiscuité d’espaces restreints, étouffés par les responsabilités qu’ils doivent porter pour tout le monde, étouffés même par leurs envies de changer qui se heurtent à un milieu hostile…

 Les parents. Etouffés eux aussi par l’école qui devient leur unique préoccupation parentale, qui les sollicite sans cesse pour les faire participer… à ses échecs, leur demande d’accentuer encore la pression sur leurs enfants dans les temps où ils pourraient vivre autre chose avec eux. Parents dont la parole est étouffée, dans l’école où ils ne peuvent pas pénétrer, dans les instances officielles où ils ne peuvent pas parler… d’école (en dehors de palier à ce que l’école induit ; cantine, périscolaire…), et même dans leurs associations où il vaut mieux s’abstenir de critiquer ce qui se fait dans l’école pour rester bons amis.

 Les collectivités locales : Étouffées elles aussi quand elles n’ont eu comme seul rôle de rajouter des sommes à leurs budgets, d’être accusées quand elles ne le peuvent ou ne le veulent.

 Qu’est-ce qu’à besoin d’urgence le système éducatif ? De respirer !

 Au lieu d’ajouter des réformes Monsieur le Ministre, il faudrait d’abord que vous laissiez un peu respirer. Ce n’est pas très compliqué :

 Les programmes ? Il suffirait de dire haut et fort qu’ils ne sont qu’indicatifs, qu’ils ne constituent que des repères éventuels sur les chemins de la construction des enfants en adultes, mais qu’ils ne sont pas ces chemins.

 Les temps d’école et les temps de l’école ? Puisque vous ne pouvez pas changer les temps sociaux, il suffirait de dire que si l’école doit être ouverte pendant un certain temps, il n’y a plus d’horaires officiels pour chaque matière. Ce ne serait que faire confiance aux équipes d’enseignants et à chaque communauté éducative. Même si dans beaucoup de cas rien ne serait forcément changé, vous rendriez possible une dynamique et faciliteriez toutes les innovations en les faisant connaître[1]

 Parce que ce serait aussi votre rôle d’informer et ne pas le laisser à la discrétion des médias. Des écoles différentes, des approches différentes, des organisations différentes, il en existe depuis plus d’un siècle dans l’enseignement public. Elles troublent peut-être les représentations que l’opinion publique a de l’école, il n’empêche qu’elles ont été validées par leurs résultats et leurs effets. Pour débattre et transformer, il faut bien avoir connaissance de l’expérience passée et présente quand celle-ci ouvre d’autres voies.

 Les temps hors le temps de présence à l’école. Libérez-les totalement, de la maternelle au lycée. D’ailleurs, juridiquement l’école n’a pas le pouvoir d’y exiger quoi que ce soit. Interdisez sous peine de sanction toute obligation de devoirs, leçons, bachotage, remédiation, à la maison, quel que soit l’âge des élèves. Vous ne prendriez aucun risque : leur inutilité est archi-prouvée.

 L’évaluation ? Laissez donc chaque enseignant, ou équipe d’enseignants quand elle existe, mettre au point les formes d’évaluations qui vont aider leurs pratiques, les enfants et adolescents, et dont la communauté éducatives (dont évidemment les élèves) en comprenne l’utilité, puisse en discuter, l’accepte et même y participe. Dites qu’elle doit uniquement aider. De toute façon ce ne peut être pire que ce qui existe. Vous avez besoin d’une évaluation générale ? Rien n’oblige qu’elle ait lieu dans le cadre scolaire et qu’elle soit mise en œuvre par l’école !

 Le contrôle de l’administration ? Vous ne pouvez pas supprimer tous vos inspecteurs ? Signifiez-leur qu’ils n’ont pas à contrôler, condamner, exiger et même conseiller (ils n’ont jamais été des praticiens). Imaginez des rapports faits uniquement des questions posées par l’inspecteur et des réponses données. Ne croyez-vous pas que cela apporterait autant à tout le monde, y compris aux inspecteurs ?

 Les parents ? Libérez leur parole au moins dans les instances existantes. Ne croyez-vous pas que ce serait mieux que cela soit là plutôt que sur le trottoir de l’école ou dans les bistrots ? Exigez que dans les différents conseils on puisse y parler de pédagogie, questionner les pédagogies, délibérer sur leur pertinence et celle d’un projet d’établissement. Exigez que ce projet d’établissement englobe aussi la pédagogie et ne soit plus un document annexe qui ne perturbe en rien ce qui s’y fait, donc qui ne sert pas à grand-chose. Vous instaurerez ainsi une autre culture des relations
école-parents-élus et vous ferez partager la responsabilité éducative par toute la communauté, soulageant ainsi celle des enseignants.

 Comment auriez-vous voulu que des partenaires (parents, élus, tissu socioculturel) puissent valablement débattre d’une amélioration de l’école quand auparavant ils ne pouvaient discuter de ce qui était une chasse gardée des enseignants ? Puisqu’il existe des instances (conseils d’écoles, conseils de classe, conseils d’administration), libérez les débats dans ces instances, donnez leur une plus grande autonomie de décisions par rapport à leur conformité aux décrets et instructions[2] en élargissant le cadre de leurs prérogatives, en élargissant leur composition, petit à petit il se créera des habitus, la culture des consensus, ce qui a fait cruellement défaut à propos de votre réforme[3].

 Les équipes d’enseignants ? Pour qu’elles existent et fonctionnent il faut bien qu’elles puissent se coopter sur un projet. Ce n’est pas par incantation qu’elles peuvent exister entre personnes n’ayant pas les mêmes options. Vous allez alors toucher à la sacro-sainte égalité syndicale dans le traitement des mutations ? Il faudra bien la bousculer un peu, ce d’autant qu’il n’est pas foncièrement juste qu’un tel obtienne tel poste qui l’arrange, uniquement parce qu’il est plus ancien et a de meilleures notes.

 La liberté pédagogique et les approches opposées qu’elle permet ? Admettons que l’on peut encore débattre sur la valeur de telle ou telle approche pédagogique. Mais alors dans les établissements ou dans les cartes scolaires locales, il est bien simple de proposer ce choix, et aux enseignants, et aux parents qui auraient eux aussi une liberté pédagogique dans le choix. Ne serait-ce pas le seul moyen pour qu’un jour un consensus se fasse ?

 Ce ne serait certes pas une refondation. Mais vous pourriez ainsi enclencher une dynamique à partir de laquelle vous pourrez, vous ou d’autres, refonder.

 Est-ce trop simple ? Non, c’est simplexe ! C’est ce qui peut prendre en compte la complexité en même temps que faire rentrer dans la complexité et non dans la complication dans laquelle vous vous êtes peut-être un peu imprudemment embrouillé.

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 [1] Par exemple à propos des rythmes, le collège de Clithède à Bordeaux où les cours ne commencent qu’à 10 heures, le temps précédent de 9 à 10 étant fait pour reprendre tranquillement possession des lieux, des copains, discuter… C’est simple, vous faites la même chose quand vous organisez un séminaire quelconque où l’on commence par être accueilli et boire le café ! Et les résultats de ce collège sont en pointe dans son département !

[2] Des écoles et communes qui avaient déjà aménagé le temps scolaire autrement dans le sens d’une amélioration des rythmes sont bien embarrassées puisque leur aménagement n’est pas conforme à ce qu’impose le décret.

[3] Vous avez dû remarquer que votre réforme n’a pas créé une levée de boucliers là où des enseignants avaient déjà ouvert leurs écoles et pratiquaient la concertation depuis longtemps. De même que c’étaient souvent de petites structures où la concertation ne concerne pas des centaines ou des milliers d’enfants.

Vous avez aussi dû remarquer les contraintes des RPI en milieu rural où les rythmes sont depuis longtemps massacrés par la contrainte des transports. D’ailleurs cette soi disant rationalisation de la carte scolaire en milieu rural n’a jamais porté ses fruits : dans des travaux de la DEP (Françoise OEUVRARD, 1990) que n’ont jamais dû lire vos prédécesseurs, il était constaté que c’était dans les RPI que les résultats étaient inférieurs à la moyenne nationale.

C’est toute l’architecture du système éducatif et sa finalité que les rythmes remettent en cause.

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