Toute transition a besoin de temps. Or la plupart des enseignants qui s’engagent avec leurs classes dans une transformation profonde de l’école ne l’ont pas ce temps. A peine commencent à s’instaurer de nouveaux comportements, de nouveaux habitus, que l’année suivante il faut recommencer avec de nouveaux élèves, de nouveaux parents. La marche est sans cesse interrompue et à recommencer à son point de départ. C’est d’autant difficile que ces enseignants et leurs classes sont généralement isolés dans la chaîne traditionnelle de leurs écoles.

Seul le multi-âge donne ce temps. Mais il continue de faire peur. Même les mouvements pédagogiques restent frileux sur ce sujet et nous ne les avons pas entendus le revendiquer dans les concertations dites refondatrices. La classe unique reste… sympathique, sans plus, mais pas comme une perspective à promouvoir.

Il semble plus facile et moins risqué d’essayer d’introduire de « nouvelles » méthodes, fussent-elles « naturelles », d’autres pédagogies ou parties de pédagogies, que de s’attacher aux conditions qui permettent la construction des langages mais qui modifieraient les représentations et le système auxquels on est habitué. On veut bien changer un peu, mais pas changer de maison.

A peine le billet précédent était-il rédigé (transition pour un changement de système éducatif) et avant même qu’il soit publié, Laurent Lançon transmettait le texte suivant dans la liste de diffusion « pratiques[1] ».

Laurent Lançon est depuis plusieurs années dans une classe de cycle (CE2, CM1, CM2)

BC

La transition pédagogique, sur le terrain

Billet invité : Laurent Lançon

 Je le dis et je le répète...Le temps !!!!

Pour moi, il a été déterminant. Quand je suis arrivé à Izenave en 2005, je n'étais pas ni ma classe où nous en sommes aujourd'hui... J'ai modifié par petites touches tous les ans, en veillant à construire avec les parents. Le glissement, c'est fait naturellement. Maintenant, j'ai la paix et je suis libre.

Qu'attendent les parents d'abord et avant tout ? Plusieurs réponses possibles... mais quand même que leurs enfants suivent aussi au moins comme les autres au collège. Tu en as fais l'expérience lors de ta soirée sur l'école[2].

Quand on arrive dans une nouvelle école, c'est déjà respecter le système et prendre des repères dans cet environnement inconnu. C'est nécessaire. Naturel même. Un nourrisson va mettre plusieurs mois à rééquilibrer son système neuronal et son schéma corporel lors du passage du milieu aquatique au milieu aérien. Cela prend du temps. Il en va de même pour tout système vivant.

Au départ, les parents, ils attendent quoi ? Le grand soir ? Ils attendent d’abord et avant tout que leur enfant réussisse. Point barre. On pourra bien dire ce qu'on voudra mais ils en sont là et ce n’est pas illégitime.

Dire : «  Ne vous inquiétez pas, mes pratiques sont innovantes, révolutionnaires mêmes, l’école à papa c’est fini, ça n’a jamais marché, maintenant les enfants ont la libre circulation, peuvent réaliser des projets personnels tout au long de la journée, peuvent s’inscrire librement dans des ateliers permanents, sont heureux à l’école… », si au final, ce n’est pas construit avec les enfants et les parents, progressivement, ensemble, c’est voué à l’échec. Si c’est imposé par l’enseignant « qui sait », sans tenir compte de l’état des systèmes « enfants » et « parents » en place depuis des lustres parfois dans le village. Si au final on les met tous dans le mur en ne tenant pas compte de l’état initial de l’environnement où l’on arrive. Difficile alors de construire une communauté éducative, difficile d’avancer… On s’isole. Difficile de leur en vouloir aussi. Ils en sont là. Le système en est là. Il faut en tenir compte.  La prise en compte du système en place, c’est d’abord et avant tout, à mon avis, le travail de l’enseignant qui arrive en poste sur une nouvelle école.

Donc il faut faire la preuve que notre système devenant vivant est "performant" selon les grilles tayloristes en vogue dans notre société aujourd’hui. On peut le regretter. On peut le combattre. On ne peut pas ne pas en tenir compte non plus.

Comment le faire évoluer ? Evidemment, le grand soir n'existe pas et la table on ne la renverse pas direct en arrivant, sans quoi, difficile de construire quoi que ce soit avec les familles On peut alors passer pour prétentieux et s'enfermer dans une bulle. C'est moi qui ai raison et les parents n’y comprennent rien. Chacun se regarde en chien de faïence. Chacun est dans sa vérité. La communication est rompue. Les uns pensent à leur enfant et c’est complétement légitime que des parents s’intéressent à ce qui se passe à l’école C’est humain qu’ils s’inquiètent pour leur enfant. Naturel. Les autres sont dans leurs certitudes pédagogiques à 100 000 années lumières de cela : il faut que les enfants vivent, s’épanouissent, soient libres et par ricochet, ils grandiront et développeront leurs langages et seront connectés au monde… Pas évident à croire d’emblée.

Chacun est dans sa vérité mais la communication est rompue car ces deux mondes ne se comprennent pas. Il n’y a pas eu de liens qui se sont créés entre ces deux entités. Des tensions apparaissent. Les positions se figent. Chacun ayant recours à ses propres armes. On creuse des tranchées. On est dans l’impasse…

Donc au début, j'ai pris le pouls du système où je débarquais... puis j'ai introduit insidieusement des modifications qui ont créé des perturbations dans le système qui a dû s'adapter et l'a conduit petit à petit vers le système actuel.

Les parents ont vécu ces transformations au fil des fratries qui ont défilées dans la classe. Ça tourne au collège. Ils sont sécurisés de ce côté là et rassurés. En cas de problème avec une famille inquiète, ce sont les parents qui me défendent en réunion et là je bois du petit lait ;-): « Tu veux quoi en fait ? Tu attends quoi ? Les enfants sont heureux à l'école et en plus ça tourne. Tu demandes quoi de plus ? »

Cette année résume un peu les années écoulées. J'ai accueilli près de 70% de nouveaux enfants. Au début, j'ai eu besoin de prendre des repères et eux aussi. C’est un nouveau système vivant chaque année et celui-ci évolue constamment dans l’année au gré des évolutions personnelles des enfants et des familles.

Il ne s'agit pas de les mettre dans les murs et les insécuriser directement à leur arrivée. Donc au début, la seule ouverture qu'ils ont eu c'est : « Quand vous êtes en autonomie[3], vous pouvez faire le fichier truc, bidule, et machin (numération, ortho, lecture) ». Ça leur permettait de prendre des repères. Et puis ils voulurent faire des exposés. Ok, on les fait quand ? « A la maison, parce qu'à l'école, faut travailler ». Bien !… Un mois plus tard... « On n'y arrive pas. On n'a pas le temps à la maison. On ne se voit jamais... On les fait en classe ! » Et en classe, on a réintroduit le plan d’activité[4] où chacun inscrit des projets selon ses envies. Même chose pour les mini-livres. Depuis le début de l'année, c'était seulement les commentaires de pagette[5] et les textes libres qu’il y avait dans le plan d’activités (J’ai envie de faire comme Truc de Feillens, et ça devenait tout bêtement un projet d'écriture).

Par contre si j'ai envie de bosser une notion avec eux, je ne me l’interdis pas. Je les prends en petit groupe. Ça doit être clair dans la tête des enfants. En ce moment par exemple, j’ai besoin de travailler les divisions (technique) avec les CM2 (je la vois toujours en CM2, pas avant). Au moins je suis presque sûr que je ne vais pas en bloquer là dessus. Quand c'est mûr, ça rentre tout seul. Ils sont en réussite et contents. Cela répond aussi à un besoin d'eux et des familles (demande institutionnelle, faut savoir diviser pour la 6ième…!)

Aujourd'hui, j'ai introduit les créations mathématiques[6]. Les recherches maths qui vont en découler vont inévitablement demander du nouveau temps qui sera pris... sur le plan d’activités le bousculant un peu plus ;-)

… Et petit à petit, la classe change, les comportements changent, dans la tranquillité. Nous bénéficions aussi du fait qu’il y a longtemps que je suis à Izenave et que les parents se transmettent aussi cette tranquillité.

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[1] Liste de diffusion « pratiques » : http://arbustes.net/

[2] Le message de Laurent s’inscrit dans des échanges où d’autres praticiens expliquaient qu’ils avaient demandé aux parents ce qu’ils attendaient de l’école. Certains d’entre eux le faisaient déjà régulièrement en particulier ceux qui élaboraient avec les parents un projet éducatif comme dans les crèches parentales. (NDLR)

[3] Temps quotidien prévu où les enfants sont libres du choix de leur activité (NDLR).

[4] Déclinaison du plan de travail de la pédagogie Freinet. C’est un outil qui permet à chaque enfant d’inscrire les activités qu’il projette dans un temps qu’il structure alors lui-même. C’est en somme un tableau de bord (NDLR)

[5] Dans le groupe des enseignants et écoles de la liste pratiques, un outil informatique existe depuis quelques années qui permet de publier sur tous les écrans des autres classes abonnées, des pages réalisées par une classe ou un enfant et d’interagir avec des commentaires. Cela se rapproche des journaux hebdomadaires ou quotidiens, autrefois envoyés ou faxés à plusieurs classes en utilisant la facilité et la réactivité accrue par les TNC. (NDLR)

[6] D’autres billets du blog parlent des mathématiques et de la création mathématique. Mais surtout des chapitres y sont consacrés dans le tome 1 des chroniques d’une école du 3ème type (ré-édition par l’Instant Présent début décembre) et surtout dans « ’école de la simplexité » toujours auto-éditée (http://www.thebookedition.com/l-ecole-de-la-simplexite-de-bernard-collot-p-69923.html