Educateurs de tous poils, soyez intuitifs ! Mais alimentez l’intuition !

Beaucoup de nos réactions face à une situation, beaucoup de nos actes, découlent de l’intuition. On ressent intuitivement qu’il faut faire comme ceci ou comme cela. Intuitivement signifie en langage courant qu’on ne sait pas trop pourquoi on « sent » qu’il faut agir de telle ou telle façon. Ce n’est pas forcément, comme le dit Platon, la saisie immédiate de la vérité. C’est plutôt une mise en action immédiate et apparemment non réfléchie que permet l’intuition, si on la suit, et ce sont les faits qui la valident ou non. Elle peut être liée à l’empirisme. On peut l’opposer à la déduction rationnelle. L’action dépend alors de l’analyse préalable d’informations dûment et formellement mémorisées ou de principes qui la guident. J’agis intuitivement ou j’agis rationnellement ou j’agis au nom de principes.

On aurait tort de penser que l’intuition est une faculté de l’esprit qui n’a pas besoin de s’appuyer sur des informations préalables pour déclencher l’action et que celle-ci pourrait être irrationnelle. On le sait, notre cerveau, dès la gestation, mémorise une infinité d’informations sous une forme ou une autre. Des traces s’impriment. Nos comportements dépendent de ces traces. On peut consciemment puiser dans un certain nombre des informations qui ont été formalisées ou structurées et mémorisées dans nos circuits neuronaux. Mais il y a l’infinité qui va constituer l’inconscient ou la psyché. Nous pouvons raisonnablement penser que ce sont celles-ci qui vont provoquer l’intuition. La faculté et la puissance du cerveau va être de les mobiliser, à notre insu. L’intuition ne naît pas de rien. Si cette faculté diminue (avec l’âge par exemple ou par inhibition, par le carcan du surmoi), nous devenons certes plus posés, moins impulsifs, plus « rationnels conscients » par compensation, mais moins réactifs, moins créatifs.

La capacité d’intuition, lorsqu’elle est liée à l’empathie, est une qualité première de tous ceux placés dans une position d’éducateurs (professionnels, parents).

A condition que l’intuition ne soit pas comme pour Descartes la connaissance immédiate et certaine de la vérité d'une idée mais l’émission instantanée d’une hypothèse, floue dans ses contours, qui enclenche l’action. L’intuition demande à être validée par les faits. Tout éducateur est confronté à « essayer » dans de nombreux et incessants immédiats une action vis-à-vis d’un enfant, du groupe d’enfants, de l’environnement,… Ça marche, ça ne marche pas, l’intuition est vérifiée ou infirmée. L’expérience (le vécu) de l’instant se rajoute au bagage des intuitions futures. Il vaut mieux avoir des intuitions, sinon c’est l’impuissance : qui n’a pas dit ou entendu dire « Je ne sais plus quoi faire avec lui ou avec eux ! Aucun des principes ne marche ! Je n’ai plus d’idées »

Mais il faut aussi alimenter l’intuition.

Je dis souvent qu’un tiers au moins du temps d’un éducateur doit être consacré à l’observation. Se concentrer sur l’observation. Peut-être ne savons-nous pas trop (ou plus) ce qu’est observer, c'est-à-dire se laisser imprégner par un flux d’informations. Paradoxalement, nous ne savons pas toujours ce qu’on observe et il vaut même mieux pouvoir se laisser aller à observer sans a priori de ce qu’il faudrait observer. Nous accumulons alors une quantité d’informations, en particulier celles que nous n’aurions pas jugées importantes[1]. Être en éveil plutôt qu’en surveillance. Avoir le regard vaste plutôt que resserré sur ce qui pose problème (généralement UN enfant). C’est cette accumulation, plus ou moins floue, la base des actions intuitives qui nous ferons faire ce que nous n’avions pas forcément envisagé ou ce qui ne correspond pas forcément aux croyances qui nous guidaient. Après, peut-être, ce que notre intuition nous a fait faire pourra s’ériger en principes, guides de l’action, à condition que ces principes n’entravent pas les nouvelles intuitions qui les prolongeront ou les remettront en cause.

Après une première demi-journée de stage pédagogique quelconque, lorsque dans l’entame de l’après-midi on pose la question inattendue qui désarçonne : « Qu’avez-vous observé ce matin ? », on obtient soit un silence pesant, soit un ensemble de réponses d’un hétéroclisme impressionnant (si on a réussi à lever la barrière du oser dire !). Si les animateurs se laissent aller eux aussi à l’imprévu, toute la matière du stage est dans le prolongement de ces observations qui ouvrent sur des pistes auxquelles personne n’avait pensé. Tout le monde cherche, mais peu puisent à côté de ce qu’ils veulent chercher. Il est bien connu que dans les congrès ou colloques, c’est dans les rencontres de couloirs (ou au bar !) que l’on fait ses meilleures moissons. Finalement, les têtes d’affiche ne sont que des prétextes pour qu’il y ait des couloirs !

J’ai constaté que les enseignants qui sont rentrés tardivement dans le métier étaient souvent ceux qui réussissaient le mieux et les plus inventifs (ou les plus réceptifs à d’autres idées). On peut supposer que dans leurs vécus précédents, leur conscient comme leur inconscient avaient accumulé une masse d’informations dont leur intuition pédagogique se servait[2]. L’intuition se nourrit de l’expérience, celle-ci s’accumulant aussi de façon informelle. Dans la majorité des cas, les enseignants ont surtout vécu à l’école et sont passé du statut d’élève à celui de professeur. Ils n’ont que l’expérience de l’école.

Si l’intuition pédagogique doit se nourrir de l’observation et de l’expérience (le vécu), il ne suffit pas que ce soient uniquement celles du temps et du lieu de sa classe. Pendant longtemps les instits du mouvement Freinet se retrouvaient régulièrement, un jeudi, dans la classe d’un collègue qui faisait revenir les enfants volontaires (ils revenaient presque tous !) et faisait la classe devant tout le monde. L’observation est décuplée quand on n’est pas directement impliqué. La fécondité passée du mouvement Freinet tient en partie à cela. Cette possibilité devrait être une revendication forte en cette période où l’on parle de formation et de formation continue.

Je prétends aussi qu’il serait indispensable que tout éducateur soit… épanoui ! Konrad Lorentz[3] l’avait déjà dit en ce qui concerne l’apprentissage qui ne peut s’inscrire profondément dans le stress. L’épanouissement permet l’ouverture de l’esprit, la disponibilité de ses… neurones (je n’ai plus en mémoire toutes les recherches neurocognitives qui le démontrent, mais elles sont nombreuses). C’est dans les activités hors scolaires, tout au moins celles qui ne sont pas stressées par les contraintes de la vie, que les enseignants doivent se ressourcer, c'est-à-dire alimenter la source de leurs intuitions.

Lorsqu’un professeur passe consciencieusement et scrupuleusement des heures et des heures de ses soirées ou de ses nuits sur ses préparations, ses corrections, j’ai envie de lui dire : « laisse tomber, va te promener, bricoler, jardiner, cuisiner, chanter… occupe-toi d’autres choses, c’est beaucoup plus nécessaire… pour que tes élèves profitent de toi demain ! C’est là que toi-même emmagasineras sans le savoir ce qui va nourrir tes intuitions pédagogiques ».

L’école de la vie pour les enfants. Mais la vie doit aussi nourrir les éducateurs. Mao Tse Toung envoyait régulièrement fonctionnaires et cadres travailler dans les rizières. Bien que n’étant pas du tout maoïste, je verrais bien un ministre de l’Education nationale obliger les enseignants à travailler périodiquement un mois dans les champs, les usines, les hôpitaux… une formation permanente pour alimenter l’intuition pédagogique ! Et même le savoir pédagogique !

L’école du 3ème type est née d’une succession d’intuitions corroborées par les faits. Constamment, ses éducateurs doivent continuer à faire preuve d’intuition.

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[1] Il est vrai que dans la pédagogie traditionnelle, il n’y a pas grand-chose à observer en dehors de la rangée d’oignons plus ou moins sages !

[2] J’ai souvent entendu dire par les anciens élèves des lycées professionnels et en particulier des lycées agricoles, qu’ils avaient trouvé là des professeurs qui leur avaient fait aimer apprendre, y compris dans les domaines qui ne visaient pas une profession. Entre autres raisons, on peut penser que pour beaucoup de ces professeurs, justement, ils avaient fait autre chose avant de devenir professeur.

[3] Konrad Lorentz, Karl Popper : « L’avenir est ouvert », Flamarion.