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La découverte de Frédéric Leboyer et de Michel Odent dans les années 1970 avait fortement influencé ma vie personnelle comme ma vie professionnelle.

« Pour une naissance sans violence » de Leboyer (qui n’était pas « l’accouchement sans douleurs » commençant à être en vogue à l’époque), m’avait fait entrevoir les similitudes qu’il pouvait y avoir avec ce que j’ai considéré comme des ruptures naturelles et/ou culturelles dans la construction sécure et continue de l’enfant en adulte : la rupture de la naissance, du sevrage, puis celles des passages à la nounou, la crèche, l’école… avec les conséquences de leurs « violences » quand elles ne s’effectuent pas dans des transitions naturelles. Conséquences aussi bien sur les plans affectifs, comportementaux, sociaux que cognitifs.

Les deux derniers livres de Michel Odent (aux éditions Myriadis) continuent d’apporter de l’eau à mon moulin.

A partir de la naissance qu’il appelle période primale (gestation, accouchement, première année) Michel Odent décrit la complexité des phénomènes physiologiques et en particulier hormonaux qui se mettent en route.

En eux-mêmes, il n’est pas nécessaire de les connaître pour donner la vie ! Heureusement ! Mais cela devient intéressant quand on comprend que ce qui s’instaure dans ce moment originel (auto-créatif) se reproduira par la suite suivant les mêmes phénomènes hormonaux et suivant comment ils auront pu s’effectuer pendant la naissance et les premiers mois de vie. Et c’est là que la mère, la famille, les habitus culturels, les représentations sociales, ont un véritable pouvoir sur le devenir, non seulement des enfants mais aussi de la société, de l’humanité.

Michel Odent situe la gestation, la naissance (première rupture de l’entité mère-enfant) dans l’étonnante complexité qui n’est pas que physiologique mais aussi psychologique, sociopsychologique, culturelle… et politique ! On peut en déduire que les ruptures qui vont suivre et dans lesquelles l’enfant va continuer de s’individuer dans sa marche vers l’autonomie sont du même ordre, dans la même complexité, avec les mêmes incidences sur la vie du futur adulte comme sur la société elle-même.

A partir de ses propres travaux et sa propre expérience, à partir d’une compilation de tous les travaux effectués depuis des dizaines d’années par d’autres chercheurs, l’auteur explore tous les phénomènes physiologiques qui ont cours dans cette période primale qui dépassent la compréhension du lecteur lambda que je suis. Mais au cours d’une lecture qui n’est pas obligée de s’attacher à comprendre la physiologie hormonale, on découvre à quel point un acte (la naissance) et des comportements (pendant la gestation, pendant la naissance, après la naissance) qui devraient être naturels (conformes aux lois de la nature) ont été modifiés par les poids culturels, voire politiques. Ce qui est perturbé sans qu’on le sache, c’est tout le processus du fonctionnement hormonal qui induira par la suite aussi bien des dysfonctionnements physiologiques (par exemple l’allergie) que des comportements sociaux conformes ou anormaux. La perturbation des processus physiologiques n’est pas innocente.

Les différences de rituels ou de croyances entourant la naissance s’expliquent en partie par la façon dont les sociétés envisagent leur survie : « Plus grande est le besoin de développer les capacités d’agressivité dans une société donnée, plus sont agressifs les rituels et les croyances dans la période qui entoure la naissance (…) à Sparte, quand un enfant naissait, on commençait par le jeter sur le sol. Sa survie permettait d’anticiper qu’il deviendrait un bon guerrier ». L’anthropologie éclaire ces différences. Dans les sociétés pré-agricoles ou les bases de la stratégie de survie n’étaient pas de dominer la nature, les processus physiologiques étaient perturbés le moins possible, en particulier la naissance et le premier contact mère-bébé. Chez les Kung San « la mère quitte le village calmement quand la naissance semble imminente, quitte le village, aménage un lit de feuille, … donne naissance, sans l’aide de personne ».

Odent insiste beaucoup sur l’accouchement dans nos sociétés qui fait toujours intervenir la présence d’une tierce personne (sage femme, médecin, père…). Si on peut penser qu’il y a des raisons sécuritaires, psychologiques puisque la naissance entraîne aujourd’hui des angoisses, il est surprenant de constater que cette simple présence imposée induit des perturbations dans la production des hormones qui facilitent l’accouchement ! Hormones qui auront par la suite une fonction importante dans les comportements sociaux comme la fameuse ocytocine, un peu l’hormone de l’amour mais surtout de l’altruisme. La naissance est aujourd’hui coachée. Or elle est un processus naturel contre lequel la volonté ne peut rien ! « Comment coacher un processus involontaire ? ». Autrement dit le coaching ne peut que le perturber. Je ne peux m’empêcher de faire l’analogie avec les apprentissages que l’on pense devoir être conduits, dirigés, alors qu’eux aussi sont des processus naturels qu’il ne faut surtout pas empêcher, même si on ne le connait pas.

Tous ces phénomènes physiologiques qui ont lieu ou n’ont pas lieu pendant cette période primale ont des conséquences que des études révèlent aujourd’hui et sont consignées dans une vaste banque de données. Exemple : « Adrian Raine, de l’Université de Californie du Sud, a suivi 4269 sujets de sexe masculin jusqu’à l’âge de 18 ans. Il a trouvé que le principal facteur de risque pour être un criminel violent était l’association entre complication à la naissance et séparation précoce de la mère ou rejet précoce de la mère ». D’autres exemples du même ordre sont cités, concernant les comportements autodestructeurs, l’autisme, la toxicomanie, l’anorexie mentale… et la relation est aussi faite avec les perturbations hormonales constatées et perdurant par la suite. J’avais moi-même observé la relation qu’il pouvait y avoir entre une séparation ou une perturbation de la relation mère-enfant pendant la prime enfance et le développement du langage mathématique ou l’inhibition du langage relationnel. Observation qui n’a certes pas valeur scientifique et statistique, mais qui est indirectement confortée par ces études.

Mais ces recherches « ne sont pas politiquement correctes ! (…) La plupart des médecins ne font pas attention à des études qui bousculeraient leurs images mentales ! » C’est bien le problème de notre société et il n’est pas cantonné à la médecine. Je ne peux m’empêcher de faire le rapport avec les travaux sur les résultats des classes uniques trop perturbants pour être pris en compte, voire même acceptés et publiés. Le message qui était dans le premier ouvrage de Frédéric le Boyer « a été neutralisé par son altération en méthode Le Boyer ». On ne peut s’empêcher de se donner des méthodes pour se conduire et conduire les autres. On peut dire la même chose en ce qui concerne Freinet par exemple dont on a retenu « la pédagogie Freinet » ou « la méthode Freinet » ou « les techniques Freinet », peut-être qu’aussi Freinet ne s’y est pas lui-même suffisamment opposé.

Il advient qu’il est dès maintenant plus facile et presque plus sécuritaire d’accoucher par césarienne que par voie vaginale ! On peut craindre comme Odent que cela soit comme cela que naissent bientôt tous les enfants. Il ne s’agit plus de sentimentalisme, de « retour à la nature »… Ce sont les conséquences induites dans la modification des processus hormonaux (probablement psychologiques aussi) qui vont influer ensuite sur les comportements personnels et sociétaux.

Si on ne s’attache pas trop aux données physiologiques contenues dans ces ouvrages et peu accessibles aux non scientifiques (surtout dans le second), ce qui transparait tout au long et dans les conclusions qu’en donne Michel Odent, c’est que le mur dans lequel va aller à plus ou moins longue échéance nos sociétés, est déjà programmé par la façon dont se passe la période primale des bébés. Si on veut en changer l’inexorable aboutissement, c’est en laissant à nouveau se développer des processus naturels, en cessant de vouloir les diriger, en modifiant nos représentations, en changeant de paradigme. D’où le titre « Naissance et évolution de l’homo sapiens »

Je dirais la même chose pour une autre période de l’enfance et de l’adolescence, l’école ! Telle elle est encore, elle ne fait qu’accentuer une programmation, ne joue en aucun cas le rôle de « réparatrice de destins »[1] qu’elle pourrait être.

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[1] « L’école réparatrice de destins », Paul LE BOHEC, L’Harmattan.