C'est dans le mouvement Freinet, prolongé dans une école du 3ème type, que la communication électronique a été banalisée dès 1983 ! Jusqu'à 300 classes ont été impliquées dans un réseau télématique.

Dans l'aventure contée ci-dessous, les classes étaient reliées quotidiennement par des listes de diffusion, magazines télématiques, journaux scolaires hebdomadaires, fax, échangeaient cassettes audio, vidéo, albums,... et lettres !

Extrait de « La fabuleuse aventure de la communication »

TheBookEdition.com

 Une course de haricots, le grand prix haricotmobile !

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 Mars 93. Le printemps, les bourgeons… la germination. Important la germination. Je ne savais pas si « c’était aux programmes », mais en vieil amoureux de la nature, adepte du jardinage biologique, j’étais sûr qu’il était indispensable que les enfants se penchent, regardent, s’émerveillent devant la germination, comme des savants qui découvrent un phénomène. J’avais donc mis tout mon poids d’instit chevronné pour que s’engagent des plantations de haricots dans un coin de la classe, des plantations que l’on pourrait observer « scientifiquement ». Gentiment les enfants avaient bien installé les pots de verre… mais malgré mes injonctions, les malheureuses plantules n’avaient pas grand succès, l’ouverture des cotylédons ne passionnait personne, le carnet d’observations restait désespérément vierge… et l’arrosage indispensable systématiquement oublié.

Pourtant quelques messages concernant d’autres plantations de haricots dans d’autres classes tombaient sur les écrans en ces mois bénéfiques pour les haricots d’intérieur. Malgré mes insinuations perfides « Tiens eux aussi ils font des plantations, on pourrait peut-être… », rien n’y faisait. Désolé, j’avais renoncé à voir cette année des enfants se passionner pour la germination.

Et puis un jour du mois de Mai, arriva un nouveau message parlant de haricots “qui ne poussaient pas vite”. Alors que je ne faisais même plus les efforts pédagogiques circonstanciels, Mathieu, pince sans rire, s’exclama : « Ils ne font pas la course ! Mais tiens, on pourrait faire une course de haricots ». Une course de haricots ! Et chacun d’y aller de sa plaisanterie, les petits n’étant pas les derniers. Piqué au vif, Mathieu s’explique : « A celui qui pousse le plus vite pardi ! » Quel souffle balaya alors la petite troupe. Il aurait fallu que la course démarrât sur le champ.

Au lieu de cela, elle prit une ampleur démesurée : « On pourrait faire la course entre plusieurs classes ? ». Enthousiasme. Un message est envoyé aux quelques 250 classes du réseau télématique. « Qui voudrait faire une course de haricots avec nous ? », ce qui déclencha une multitude de réponses allant de l’humour aux propositions sérieuses.

Et pendant une quinzaine de jours, ce fut par télématique la mise au point du GRAND PRIX HARICOTMOBILE. « Oui mais il faut qu’on commence tous ensemble. Et qu’est-ce qu’on va mesurer ? Et quand va-t-on les mesurer ? Et qu’est-ce qu’on aura le droit de faire ? Et comment on va faire les classements ? Et qui va les faire ? Et si on faisait des équipes de plusieurs haricots ? Et comment on saura les classements ?... ».

Au bout de cette longue, imprévue et « scientifique » mise au point, il fut décidé que le départ aurait lieu le 5 mai à 9 heures 30 précises, que chaque classe concurrente aurait droit à une équipe de 5 haricots, que l’on pouvait tout faire pour les faire pousser plus vite, que les haricots seraient mesurés tous les jours à 9 heures 30, du sol au bourgeon terminal (vous qui n’avez jamais fait de course de haricots, savez-vous ce qu’est le bourgeon terminal et son rôle ?), que les résultats seraient communiqués à Moussac chargé d’établir 4 classements, un par étape constatant les poussées quotidiennes, un général basé sur la longueur totale des 5 concurrents et ceci individuellement et par équipe, et enfin que ces résultats seraient immédiatement publiés dans la partie magazine du serveur télématique ACTI sur lequel était implanté le réseau.

Une quinzaine de classes, de la maternelle au CM2, s’étaient engagées. Chaque haricot avait un dossard ! Seul oubli : personne n’avait pensé… à la ligne d’arrivée.communication3

Et un matin de mai, le départ fut donné. J’imaginais avec délectation les enfants d’une dizaine d’écoles, des petits et des grands (il y avait des CP, une maternelle !) le même matin, tous en train et au même moment de planter amoureusement ou savamment leurs haricots.

Lorsque les premiers résultats arrivèrent, je regrettais d’avoir laissé les enfants décider d’équipes de 5 : c’était plus de cinquante données qu’il fallait chaque jour enregistrer, classer, faire les calculs par équipes… Heureusement, les plus grands aimaient jouer avec les colonnes et les formules du vieux tableur multiplan et ils faisaient défiler comme par magie les suites des nombre pairs ou impairs. Ils avaient même réussi à faire calculer automatiquement par le logiciel le périmètre d’un carré, d’un rectangle ou d’un cercle. Je passais quelque temps avec eux pour que multiplan fasse notre travail… et nous avons fait beaucoup de math !

Tous les jours des messages racontaient ce qui se passait. « Tous les matins nous leur chantons une chanson pour les encourager » écrivaient par l’intermédiaire de la maîtresse les petits d’une maternelle. « Tous les soirs Laurent les emmène chez lui pour qu’ils aient plus chaud », « nous avons planté des haricots mexicains parce que mon papa m’a dit qu’ils poussaient plus vite », « une limace est venue manger un de nos haricots que nous avions mis dans le jardin, est-ce qu’on peut lui trouver un remplaçant ? »…

Lorsque nous envoyions les chiffres à Bernard MONTHUBERT pour qu’il les inscrive dans le magazine télématique, nous les assortissions de commentaires sportifs, des messages reçus, et les pages de la grande course de haricots prenaient des allures du journal L’Equipe… en plus humoristique ! Lorsque les fameux haricots mexicains subirent une lourde défaite pour avoir été trop arrosés, les commentateurs firent aussitôt une allusion aux grimpeurs colombiens du tour de France !

Tout le réseau assista rapidement à la course en regardant tous les jours le magazine. Les uns devenaient dans leurs messages des supporters, donnaient des conseils « Bravo les petits de Luchapt ! Vos haricots vont bientôt rattraper les autres ! N’oubliez pas de les arroser mais une seule fois par jour, c’est ma maman qui me l’a dit ! ».

Les nombreux hebdomadaires qui fleurissaient à cette époque dans le réseau consacraient tous une ou plusieurs pages à la course… et bien sûr s’échangeaient entre les uns et les autres. Nous étions en plein tour de France des haricots.

Sur la liste de diffusion des enseignants, la course faisait aussi sensation et nous apprenions tout ce qu’elle provoquait dans chaque classe, l’exploitation qui en avait été faite. Des professeurs de collèges et de lycée qui entrevoyaient toute l’exploitation mathématique qu’ils auraient pu faire regrettaient d’avoir loupé le départ.

communication4Ce fut la fin d’année scolaire qui interrompit la course. Très curieusement, le résultat final ne fut jamais réclamé et je ne me souviens même plus s’il avait été proclamé. Comme quoi pour les enfants l’essentiel n’est vraiment pas de gagner mais de participer… ce dont on devrait se souvenir plus souvent.

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