Deux soirées et une journée sur la relation "école/familles d'une exceptionnelle intensité

La seconde partie de la conférence du vendredi est reprise ici puis

Probablement pour la première fois de façon délibérée, des enseignants « ordinaires » et des parents « ordinaires » se mettaient autour de tables pour exprimer sans fards à la fois ce qui pesait sur leurs relations et tous les possibles sur ce qu’elles pourraient et devraient être. C’est certainement une des rencontres des plus passionnantes à laquelle j’ai pu participer pendant des dizaines d’années.                                
Près de 200 personnes dont une majorité de parents de toute une région, ont ainsi vécu avec une étonnante intensité ces deux journées.

 

huateville

 

Il est vrai qu’organisée par le Groupe de l’Ecole Moderne de l’Ain (GEM01, pédagogie Freinet), avec la collaboration des Centres de Recherches des Petites Structures et de la Communication (CREPSC, tendance école du 3ème type) et de l’Association des Collectifs Enfants, Parents, Professionnels (ACEPP, crèches parentales), on ne pouvait s’étonner de ce que certains ont qualifié d’audace, voir de prise de risque !

La CAF et le Conseil général de l’Ain ne s’y sont pas trompés : ils étaient présents, et pas seulement comme observateurs puisque, quelle que soit la casquette que l’on porte, dessous il y a toujours un parent, un ancien parent ou un futur parent !

Par une belle journée de printemps qui était bien celle d’un printemps de l’Education, ce n’étaient pas des parents, les chevilles ouvrières qui accueillaient, avaient tapissé tous les murs des salles, du hall, des escaliers d’une exposition des travaux d’élèves à la fois colorée et éducative, qui avaient préparé les repas pour deux soirées et une journée, aménagé et décoré la terrasse de jonquilles pour dîner en plein soleil, tenu la buvette en continu, renseigné, aidé, souri… c’étaient les enseignants, tous jeunes, du GEM01.

Les devoirs, boutons parfois bénins, parfois purulents de la maladie de l’école.

La première table ronde avait pour thème « les devoirs ». Cela n’aurait pu être que ressasser le serpent de mer qui dure depuis plus d’un demi siècle sur leur utilité ou leur inutilité. Bien sûr, il était bon de rappeler que l’obligation de devoirs à la maison, jusqu’à la majorité légale des adolescents, n’est juridiquement qu’un abus de pouvoirs. L’autorité et les pouvoirs (absolus !) de l’école s’arrêtent dès qu’enfants et adolescents ont quitté l’espace et le temps de l’école. L’autorité et la responsabilité appartiennent alors aux parents, y compris celle d’obliger ou de ne pas obliger. Juridiquement, aucune mesure de rétorsion ne peut être prises par l’école (mauvaises notes, reproches, punitions, stigmatisation) si des devoirs n’ont pas été faits… à moins de punir les parents si une loi leur imposait, à eux, cette obligation parentale.

La discussion, intense et vive, a surtout fait apparaître les devoirs comme un des éléments de la pathologie de la maladie de l’école, comme les boutons de l’acné sont le symptôme d’un dérèglement hormonal, mais lui naturel et surtout provisoire. L’angoisse qui se transmet d’un espace à un autre. Aveu d’échec… de l’école. Renvoi d’un problème aux parents. Prolongation et intrusion de l’école dans la sphère familiale en en déréglant et perturbant l’harmonie et le peu de temps qui lui reste. Seul lien artificiel entre école et maison… quand il n’y en a pas d’autres. Réduire encore le temps d’être seulement un enfant dans le temps qui reste à l’enfant en n’étant plus élève. Etc. Tout cela, on le savait déjà. Mais dit dans la franchise d’échanges entre ceux directement concernés de part et d’autre d’une barrière qui était tombée, nous sortions des récriminations habituelles et stériles.

Ce qui est surtout apparu, c’est le poids des représentations des uns (parents) et des autres (enseignants). Certes, quelques uns, assez rares, arrivent à transformer une obligation en plaisir. Si on veut régler définitivement le problème des devoirs et s’en débarrasser, il faut remonter, bien en amont, sur ce qu’est la source des apprentissages, quelles en sont les conditions, quels en sont les processus. Rentrer dans d’autres représentations qui bouleversent celles avec lesquelles on s’est construit n’est facile pour personne, enseignant ou parent. Mais c’est bien parce qu’un problème parait insoluble qu’il faut alors se dire que le problème est… ailleurs. Les perspectives dont pouvaient témoigner la pédagogie Freinet et d’une façon encore plus radicale l’école du 3ème type dont nous avions parlé la veille, ont pu alors apparaître comme une voie où tous les problèmes dans lesquels l’école s’englue depuis des décennies et fait souffrir les uns et les autres, surtout les enfants, disparaissent, et pas seulement celui des devoirs. Nous sentions qu’un cheminement commun pouvait s’entreprendre.

 Des parents et des professionnels qui peuvent témoigner du possible et du comment.

Les crèches parentales

La seconde table ronde était animée par l’ACEPP et des mamans d’une université populaire parentale. L’ACEPP est la seule organisation éducative importante qui depuis plus de 35 ans a mis la relation parents/professionnels de l’éducation non seulement au cœur de ses préoccupations mais en a fait son fondement. C’est aussi la première fois que nous réussissions à faire rejoindre deux mondes qui continuaient à s’ignorer, celui de la petite enfance et celui de l’école, alors que les mouvements qui œuvrent dans chacun ont les mêmes fondements, les mêmes valeurs[1]. Pour une grande partie du public, ce fut une révélation, bien peu sachant ce qu’était une crèche parentale (pourtant l’ACEPP fédère 800 structures de ce type !) et pensant que ce n’était qu’un mode de garde financé par des parents.

Ce que la très longue expérience des crèches parentales apporte, c’est un véritable cadre et des outils méthodologiques du travail en commun des parents et professionnels, autrement dit de la co-éducation. Pas un modèle, tous les systèmes vivants que sont les crèches parentales auto-créant leurs propres modèles. Dans l’exposé limpide que fit Michèle Clauzier, aucune des difficultés auxquelles se heurtent toute relation dans un collectif n’était éliminée, entre autres celles de la différence. Mais à l’inverse de ce que l’on pense généralement, le collectif se sert de ces difficultés qui ne sont que normales (donc finalement n’en sont pas !) pour en faire émerger des modes de fonctionnement où les positions de chacun, la nature de ce qui les fait agir (l’affect et les habitus éducatifs des parents, les compétences et connaissances des professionnels) sont reconnues. Re-connaissance ! Le mot-clef qui a traversé ces journées. Le mot-clé aussi d’une école du 3ème type. Une crèche parentale est avant tout un système vivant qui se dote comme dans une école du 3ème type d’une structure dissipative, c'est-à-dire d’une structure qui n’enferme pas les uns et les autres mais qui au contraire ouvre à la vie, s’alimente de la vie.

Emmanuelle Murcier a ensuite présenté les Université populaires de parents. Permettre aux parents, en particulier aux parents stigmatisés comme en difficulté, défavorisés, ceux sur lesquels les experts bien intentionnés se penchent avec quelque condescendance quand ce n’est pas de la charité (comme s’ils étaient d’une autre essence), de penser, d’analyser eux-mêmes leurs situations et celles dans lesquelles se trouvent leurs enfants, d’élaborer des propositions et surtout de les exprimer et de les porter face aux institutions. Chaque année les UPP présentent le résultat de leurs travaux dans des colloques dont certains sont internationaux. Pour avoir assisté à l’un d’entre eux, je peux vous dire la stupéfaction qui se lisait sur les visages des messieurs cravatés des ministères ou autre Education nationale, non seulement par le contenu de ces travaux mais aussi par la façon dont ils étaient présentés : pas par les longs discours habituels mais par des créations collectives allant des chants ou du rap (emprunté à leurs enfants !) à la représentation théâtrale, aux mimes, la danse, le défilé de panneaux, etc. Ces parents, essentiellement des mères, provoquaient un véritable choc  !

C’est aussi le souffle qu’ont apporté à ce moment cinq mamans d’une UPP ardéchoise. Un peu intimidées, non pas qu’elles se soient senties instrumentalisées mais par l’enjeu dont elles se sentaient vraiment porteuses et qu’elles voulaient transmettre. Je crois que tout le monde se disait dans l’assistance, « mais c’est possible ! », ce qu’elles racontent, ce qu’elles font, on peut le faire, ce qu’elles sont, on peut l’être.

 Les parents et l’enseignant d’une classe unique

C’était la dernière table ronde, Philippe Ruelent (enseignant), Benjamin et Aline (parents) de la classe unique de St-Cyr le Chatoux expliquaient comment ils en étaient arrivés à établir un projet éducatif (qu’est-ce que les parents attendent de l’école, désirent de l’école) sur lequel se fonde ensuite le projet pédagogique de l’enseignant.

La veille il avait été décrit assez sommairement le concret du processus qui avait conduit, un enseignant avec les parents, à une école du 3ème type, mais étalé sur une trentaine d’années. Là c’était la description de deux années qui avaient conduit à l’élaboration d’un projet éducatif par les parents. Dans cette description, émanant de deux points de vue, parents et enseignant (point d’où chacun regarde une situation, une suite d’événements), tous les trois nous offraient un condensé saisissant et concret de tous les ingrédients d’une problématique. Ah ! S’il suffisait de concevoir, dire et faire !

Dans ce parcours nous avons vu comment s’établit peu à peu une compréhension réciproque entre des parents et un enseignant (la connaissance et la re-connaissance s’établissent sur des faits), comment des parents peuvent s’emparer de l’école (et pourquoi pas s’en parer) sans s’emparer des prérogatives qui appartiennent au professionnel, comment évoluent les uns comme l’autre, comment faire pour que ceux qu’on peut appeler les « trouble-fête » et font statistiquement partie de toute communauté n’empêchent pas la nécesssaire constitution d’une entité parents. Nous avons pu voir aussi comment des parents analysent eux-mêmes leurs propres problématiques et peuvent agir dans le groupe parents pour que celui-ci constitue le partenaire indispensable à toute co-éducation. Nous avons vu comment celle-ci se construit, jour après jour avec ses hauts et ses bas.

Il y avait aussi dans leur récit comment toute situation, tout événement, a priori défavorables ou nuisibles, peuvent être transformés en moteurs d’évolution, en production et en mise en œuvre d’idées… qui amènent… à une école du 3ème type. 

Autrement dit, il ne s’agit pas seulement qu’un enseignant donne la place aux parents, qu’il ait à la fois cette audace et cette humilité, il faut aussi que les parents prennent leur place, voire inventent leur place. Comme pour l’école de Moussac, comme pour les crèches parentales, on constate que lorsqu’ils le font, c’est avec un engagement total, voire avec passion.

Saint-Cyr le Châtoux était un nouveau témoignage qu’une autre école, une école de 3ème type qui est un autre paradigme (et pas un modèle), ne peut être que l’œuvre conjointe de parents et d’enseignants. Comme pour toutes les autres tables rondes, il aurait fallu des heures pour analyser, réfléchir à tout ce qui était contenu dans cette intervention d’une presque trop grande richesse. Il est certain que la profusion de pistes de réflexions, de remises en questions, d’actions, qui a été évoquée pendant cette journée et ces deux soirées vont cheminer.

La rencontre s’est terminée en prenant un peu de recul avec la mise en perspective plus philosophique et sociologique de Laurent Ott. Ne nous laissons pas prendre aux pièges des mots comme par exemple lorsque l’Institution nous déclare, nous parents, « premiers éducateurs de l’enfant ». Cela veut simplement dire qu’il faut que nous lui fournissions, docilement et quelles que soient nos propres aspirations, les enfants-élèves dont elle a besoin, voire dont la société de marché a besoin. C’est aussi pour pouvoir se défausser de tous ses maux sur ce qu’on appelle d’un autre mot dévoyé, notre responsabilité. Elevons… des élèves ! Le parent premier éducateur de l’enfant n’a pas le même sens pour l’ACEPP par exemple pour qui il s’agit que le parent retrouve son droit de regard, son droit de parole, son droit de choix, de décision. Il n’a pas le même sens pour moi pour qui le parent est éducateur simplement parce qu’il est, par ce qu’il fait..

A la fin, une question émouvante d’une maman faisait aussi ressortir l’effarante situation d’impuissance dans laquelle la conception de l’école et du système éducatif mettait parents et enseignants et dont les enfants font les frais.

Je me répète : lisez, signez et surtout propagez et faites signer la proposition simple de l’appel. http://appelecolesdifferentes.blogspot.fr/

Il ressort de cette rencontre, qu’il ne peut plus y avoir une seule réflexion qui soit entreprise sur l’école, quel qu’en soit le thème, sans les parents. Je dis bien LES parents, tous les parents, pas seulement leurs délégués, leurs représentants dans des institutions ou fédérations (il est d’ailleurs significatif, curieux et inquiétant, qu’à cette rencontre tout le monde a remarqué l’absence des fédérations de parents d’élèves).

La base d’une refondation de l’école, elle est là, c’est là qu’est la richesse, je n’hésite pas à dire, d’une pensée bien loin des stéréotypes des experts habituels, c’est là qu’est l’intelligence collective. On en a peur, comme on a peur d’une véritable démocratie à qui on en donnerait les moyens. Et pourtant, ce qui devrait rassurer, c’est ce qui est commun à tous, le bien être et le devenir bien plus que des enfants, celui des enfants de chacun, de NOS enfants.

Il ne reste plus qu’à balayer le « c’est pas possible »,.Ce qui s’est passé au cours de cette rencontre fera date et, je n’en doute pas, ne sera qu’un début.

La seconde partie de la conférence du vendredi est reprise ici puis

Tous les billets à propos des parents : http://education3.canalblog.com/tag/parents

L'appel pour le choix d'une "autre école" : http://appelecolesdifferentes.blogspot.fr/

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[1] Il faut cependant noter que les CREPSC et l’ACEPP ont très souvent travaillé ensemble, ceci dès leurs naissances respectives dans les années 1980. Personnellement, j’ai toujours considéré les crèches parentales et l’école du 3ème type comme l’une étant le prolongement des autres. Avec des points de départ, des contextes et des difficultés différentes, nous en étions arrivés à l’élaboration de structures semblables, conçues sur les mêmes principes ou lois de la vie.