hauteville-conference1Où situer l’école dans la construction de l’enfant en adulte ?

I

Je reprends la deuxième partie de mon intervention à Hauteville, plus théorique (ou trop théorique !) que plusieurs participant(e)s m’ont demandé d’expliciter plus longuement. A trop vouloir en faire… ! Elle me paraissait cependant importante parce que lorsqu’un problème pose problème (ici c’était la relation école/famille), il suffit souvent de le replacer dans une problématique inhabituelle et systémique pour qu’il s’envisage autrement.

Lorsque l’on met l’école sur la table commune des parents et des enseignants comme il a été fait à Hauteville, le sujet commun est bien l’enfant dans ce qu’on appelle une co-éducation, ce qui veut dire que les uns et les autres vont contribuer à une même finalité. Autrement dit ce n’est plus alors l’Etat qui fixe des finalités à un espace où il capture les enfants (obligation) mais ceux directement concernés qui doivent s’accorder, et sur le rôle et la finalité de l’école, et dans quelles relations ils vont pouvoir l’atteindre. Il y a un retournement que l’on pourrait qualifier de subversif s’il n’était pas tout simplement humaniste.

La difficulté, c’est que dans l’expression co-éducation son second terme, éducation, fasse consensus. Si on demande à x parents et à x enseignants ce qu’ils entendent par éducation, nous aurons x + x définitions. Il faut donc sortir de ce qui relève de l’idéalisme, des philosophies de chacun, des sentiments, pour s’accorder sur une définition qui resitue l’école dans le processus naturel et universel de construction de tout être vivant.

Nous comprendrons et simplifierons donc l'éducation ainsi :

Une suite d’espaces, d’actions, de comportements, de dispositifs, de situations, d’espaces, d’environnements,… de personnes, ensemble qui amène l'enfant à l'autonomie dans l'environnement où il aura à évoluer (société), avec un plus pour l'espèce humaine : lui donner aussi la capacité d'agir sur cet environnement, que ce soit sur l'environnement physique, matériel, ou sur l'environnement relationnel, l'environnement social. Ceci dans des interdépendances avec les autres membres des entités sociales auxquelles il appartient, dans lesquelles il se construit, avec lesquelles il vit, desquelles il a besoin et lesquelles ont besoin de lui.

L'éducation prise dans ce sens aboutit à la séparation familiale, c'est à dire à un adulte qui se rajoute à l’espèce humaine. On peut aussi appeler cela l’individuation qui n’est pas l’individualisation.

Pendant ce temps de l’éducation, tous ses acteurs (en particulier les parents) auront aussi à assurer et la sécurité matérielle et l’état sécure.

Dans le monde animal et dans les espèces non sociales, le terme de l’éducation, c'est-à-dire l’autonomie d’un adulte et la séparation parentale, est simple : le chatons devenu chat se débrouille seul, la chatte cesse de s’en occuper et même de s’en préoccuper. La séparation est totale et irréversible. C’est beaucoup plus complexe dans les espèces sociales, en particulier la nôtre, où l’éducation ne relève pas d’une seule relation duelle (chaton-chatte), où l’autonomie qui n’est pas l’autarcie s’exerce dans les contraintes d’une certaine allonomie (règles qui permettent les interdépendances), où le lien affectif parental ne cesse jamais vraiment. D’ailleurs, dans ce qu’est devenue notre société, ce sont même des obligations économiques et juridiques qui maintiennent et imposent jusqu’à la fin la dépendance parents/enfants devenus adultes.

L'école n'est alors qu'une entité sociale particulière parmi les autres et en interaction avec les autres (dont la famille), qu'un moment, un espace et un autre environnement où se poursuit cette conquête de l'autonomie et la construction de ses outils, les langages.

Avant d’aller plus loin, il me faut reprendre à nouveau et succinctement cette notion de langages, notion centrale de notre approche[1].

Nous considérons les langages comme des outils neurocognitifs qui interprètent les informations perçues par les sens, doivent en créer des représentations pour pouvoir s’en servir, être et agir dans les environnements où se trouve chaque individu. Ses outils, qu’on peut simplifier en réseaux neuronaux[2], on sait aujourd’hui qu’ils se construisent tous, voire s’auto-créent tous, dans l’infinité des interactions avec l’environnement physique, dans l’infinité des interrelations de l’environnement social.

Je vais prendre l’exemple le plus simple où on peut comprendre à la fois ce qu’est un langage et en quoi il est l’outil de l’autonomie. L’apprentissage de la marche bipède verticale.

Lorsque l’enfant naît, il est confronté à une masse d’informations nouvelles, dont l’atmosphère et la pesanteur. Dans le liquide amniotique de sa mère, il s’était bien construit un schéma corporel, mais ce qu’il s’était ainsi construit n’est plus opérationnel, contrairement au bébé dauphin qui lui peut évoluer immédiatement dans un environnement aquatique semblable (et les bébés nageurs aussi !). Pour marcher, il ne suffit pas qu’évoluent ses appareils musculaires et osseux. Il va lui falloir un long temps de tâtonnement, c'est-à-dire d’interactions et d’actions. Confronté à ces nouvelles informations et devant pouvoir y évoluer, il faut qu’il se construise un nouveau schéma corporel (des réseaux neuronaux !) intégrant verticalité, équilibre et déséquilibre, centre de gravité, etc. Se construire le langage de la mobilité, et finalement marcher en étendant ses espaces d’action sans besoin d’aide, en y étant plus autonome.

Mais, ne croyez pas que c’est inné ou naturel : c’est parce qu’il est dans un environnement avec des bipèdes verticaux, fait pour des bipèdes verticaux, qu’il finira par marcher comme un humain pour y exister et y évoluer. Il a été constaté que ce qu’on appelle « les enfants sauvages », comme par exemple Victor de l’Aveyron semblant avoir été élevé chez les loups, ont un langage de la mobilité qui n’est pas celui de la parfaite verticalité des autres humains. L’environnement qui a provoqué le langage de la mobilité n’est pas que physique, il est aussi social.

On peut comprendre alors ce que j’entends par langages et leur rôle dans l’autonomie. Tout le monde a pu observer et vivre comment et pourquoi se construisent les deux premiers, la marche et surtout le langage oral verbal, le plus complexe qu’un être humain ait à se construire. Il en est de même pour tous les autres avec lesquels s’est bâtie notre société et tout aussi indispensables pour y vivre et y agir.

Le deuxième point théorique important c’est celui des systèmes vivants et de leurs caractéristiques. Nous ne sommes que des systèmes vivants parmi d’autres systèmes vivants. Or tous les systèmes vivants sont en interaction, soit dans d’autres systèmes vivants dont ils sont des éléments, soit dans ce qu’on appelle des écosystèmes. Leur caractéristique principale, c’est qu’ils s’auto-construisent, voire s’auto-créent (autopoïese) et évoluent en se modifiant pour s’adapter aux nécessités de survie comme aux perturbations qu’ils subissent. Chaque apprentissage n’est ainsi qu’une modification de la personne, une adaptation de la personne.

Les cellules sont bien des systèmes vivants (on peut les cultiver ex-vivo), pouvant se modifier et constituer entre elles des organisations différentes (les organes), qui, reliés dans une organisation globale et dans des interconnections portées aussi par des langages, hormonaux par exemple (interpréteurs et transmetteurs d’informations), vont faire un être vivant distinct, nous.

Nous-mêmes n’existons et n’évoluons que parce que nous faisons partie d’autres systèmes vivants dont nous sommes à notre tour les éléments (exemple la famille). Les langages sont aussi ce qui permet aux systèmes vivant sociaux d’interconnecter leurs éléments et de les faire interagir pour constituer un tout, donc d’exister.

Autrement dit, la construction des êtres vivants, donc de l’enfant, dans ses dimensions biologiques, psychologiques, neurocognitives et sociales, s’effectue toujours dans ce que nous appellerons plus simplement des entités.

Nous avons les éléments simplifiés qui vont permettre d’établir la schématisation des différentes étapes et des différents espaces traversés de l’embryon à l’état adulte, des pouvoirs de tous ceux qui y ont un rôle. Parmi ces étapes et ces espaces, il y a l’école.

L'éducation et la coé-ducation, une question de pouvoirs.

Ce sera pour le prochain billet !

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[1] On retrouvera cette autre notion des langages longuement développée dans « l’école de la simplexité » http://wwwTheBookEdition.com

[2] Ceci est une simplification, on sait que c’est plus complexe, qu’interviennent aussi bien d’autres phénomènes comme les phénomènes hormonaux.